Poutine revendique son anti-libéralisme

U Street By: Mike Maguire - CC BY 2.0

Dans une interview accordée au Financial Times, Vladimir Poutine a estimé que les idées libérales sont obsolètes.

Par Alexander C. R. Hammond.

Dans une récente interview accordée au Financial Times, Vladimir Poutine a déclaré avec fermeté que « le libéralisme est obsolète ». En effet, le président russe a affirmé que les idées libérales « entrent en contradiction avec les intérêts de l’écrasante majorité de la population », en ce qu’elles ne favorisent pas la prospérité et le bien-être humain.

Alors que le nombre de partis populistes européens augmente, il semble que de plus en plus de gens adhèrent à ce même sentiment anti-libéral exprimé par Poutine. Mais heureusement, pour plus de sept milliards de personnes qui habitent cette planète, le libéralisme continue de profiter à l’humanité et de l’enrichir – et non de la miner.

Chaque année, le Fraser Institute, un think tank canadien, publie son rapport sur la liberté économique dans le monde (Economic Freedom of the World), qui classe 162 pays selon leur niveau de libéralisme économique à l’aide de cinq indicateurs : taille du gouvernement, système juridique et droits de propriété, monnaie stable, liberté de commerce international, et réglementation. Comme je l’ai déjà signalé dans CapX, les personnes des pays du quartile le plus libéral sur le plan économique ont un revenu moyen plus de sept fois plus élevé que celles des sociétés du quartile le moins libéral (respectivement 35 952 et 5 030 euros). Dans le bas de la distribution des revenus, la différence est encore plus prononcée : le décile des travailleurs les plus pauvres dans les pays les plus libéraux gagne près de huit fois plus que les 10 % les plus pauvres des économies les moins libres.

Pour la plupart des gens, cette disparité se traduit simplement par le fait d’avoir ou non la possibilité de manger. Dans sa chronique hebdomadaire du Telegraph, Boris Johnson a bien eu raison de souligner « le lien direct entre les valeurs libérales… et la fructueuse création de richesse ».

Les critiques du libéralisme économique pourraient invoquer la montée en puissance de la Chine, avec son gouvernement autoritaire et la forte implication de l’État dans l’économie. Pourtant, même dans la superpuissance mondiale la plus récente, les revenus moyens restent faibles au regard des normes occidentales et, comme l’a fait remarquer de manière convaincante George Magnus, les Chinois risquent fort de se retrouver coincés dans la « trappe à revenu intermédiaire ». En effet, c’est l’absence même d’institutions libérales transparentes et d’un état de droit qui a exacerbé les problèmes économiques de long terme auxquels le pays est confronté.

Il convient de noter que les idées libérales que Poutine rejette avec dédain, les jugeant ineptes, vont bien au-delà de l’économie. Les individus ne migrent pas vers des pays plus libéraux uniquement pour des raisons économiques : souvent, ils le font pour échapper à la tyrannie de sociétés illibérales et pour y trouver des libertés individuelles qui seraient inimaginables dans leur pays d’origine. Souvent, ces personnes aspirent à la liberté d’aimer qui elles veulent, de pratiquer leur foi comme elles veulent et d’exprimer leur mécontentement envers les institutions publiques sans crainte de harcèlement, d’emprisonnement ou même de mort. Telles sont les valeurs libérales clés que Poutine fustige avec empressement.

Mais ses idées anti-libérales n’ont vraiment pas profité au peuple russe. La Russie reste un pays où des journalistes sont régulièrement tués, des opposants ou dissidents politiques emprisonnés et où il est dangereux de faire partie de la communauté LGBT. Le pouvoir russe est entre les mains d’une petite clique d’oligarques et de fidèles de Poutine, il n’est donc pas surprenant que le gouvernement ne serve pas les intérêts du peuple russe.

Le RNB par habitant a diminué au cours de chacune des cinq dernières années et est maintenant inférieur de 32 % à celui de 2013 (à un niveau relativement bas de 9110 euros). La croissance annuelle reste atone et, avec l’échec de Poutine de permettre à l’économie russe de ne plus dépendre des ressources naturelles ou de surmonter le déclin de la population, la situation dans le pays va probablement s’aggraver. Ironiquement, c’est le libéralisme économique qui pourrait résoudre ces problèmes.

Alors que la situation en Russie se détériore, Fred McMahon de l’Institut Fraser prédit que Poutine continuera de faire la promotion des valeurs anti-libérales à l’étranger et à peser de tout son poids dans les cercles d’influence de la Russie. Une Russie affaiblie n’est « rien d’autre qu’un dieu de la discorde dans le panthéon des pouvoirs », nous dit McMahon, et si « ces dieux (de la discorde) peuvent créer de grands dommages et tragédies », leur capacité à exporter des valeurs anti-libérales à l’étranger est limitée depuis l’essor du libéralisme.

Lorsque nous entendons des despotes comme Poutine dénoncer la valeur des idées libérales, nous devrions simplement jeter un œil aux chiffres. Malheureusement, ces chiffres ne sont pas en faveur du peuple russe, dans la mesure où Poutine veille à ce que son pays poursuive la voie de la répression, de la stagnation économique et de la marginalisation sur la scène internationale. Mais pour une grande partie du reste du monde, le libéralisme reste vivant et se porte bien. Gardons notre cap.


Sur le web. Traduction : Raphaël Marfaux pour Contrepoints.