Donald Trump, élu grâce au politiquement correct ?

Le politiquement correct peut-il expliquer le succès de Donald Trump ? Peut-être pas, mais il reste des leçons à en tirer.

Par Baptiste Créteur

Donald Trump sera le 45ème président des États-Unis. L’impensable s’est produit, précisément parce que c’était impensable.

Les démocrates déçus ne peuvent s’en prendre qu’à eux-mêmes. Ils ont soutenu Hillary Clinton envers et contre tout – malgré les révélations de Wikileaks sur ses négligences et possibles méfaits en tant que Secrétaire d’État, sur le financement de sa fondation et de sa campagne, sur les manipulations entourant son investiture pour le parti démocrate. Ils sont les premiers responsables de leur défaite : Hillary était une mauvaise candidate. Mais tout de même : perdre l’élection est un coup dur, surtout si le vainqueur est Donald Trump.

By: Chris VenaCC BY 2.0

Au point de descendre dans la rue et manifester contre le résultat du scrutin, de proposer la sécession de la Californie, et sur certains campus universitaires de décaler les sessions d’examens et organiser des sessions thérapeutiques (avec chiots mignons et coloriages) pour permettre aux étudiants de se remettre de leurs émotions. Sans oublier, bien entendu, les rumeurs (infondées, voire inventées de toutes pièces) de violences racistes, sexistes et homophobes « provoquées » par l’élection.

Le politiquement correct des campus américains

Ces réactions ne sont pas anecdotiques. Elles révèlent une importante force à l’œuvre dans la culture américaine, qui pourrait être en grande partie responsable de l’élection de Trump : le politiquement correct. Les campus américains en sont une bonne illustration.

Depuis plusieurs années, les étudiants « progressistes » américains exigent que les campus soient des safe spaces, des espaces ne risquant pas de heurter leur sensibilité, où la liberté d’expression n’est pas garantie par la Constitution mais encadrée par la susceptibilité des plus vocaux. Susceptibilité exacerbée au point que des comédiens pourtant populaires renoncent à la manne des événements universitaires et dénoncent publiquement la vague « PC » sur les campus américains, qui les oblige à éliminer de leurs spectacles tout ce qui pourrait présenter le moindre risque de choquer tel ou tel groupe ou minorité.

By: Robert Couse-BakerCC BY 2.0

Les progressistes autoproclamés, prétendant lutter contre l’oppression sociale, se sont fait oppresseurs – préférant la censure au débat, le shaming à l’argumentation, la calomnie à la logique. Face à l’intransigeance du Camp du Bien, un nombre croissant de dissidents à la bien-pensance se lève par principe en défense de la liberté d’expression. En réaction au politiquement correct tous azimuts, le politiquement incorrect est devenu une revendication.

Sur les campus, les étudiants anti-politiquement correct se sont mis à inviter des personnalités de plus en plus controversées comme Milo Yannopoulos, pas vraiment pour leurs opinions, mais pour la capacité à être politiquement incorrectes dont certains ont fait leur marque de fabrique.

La victoire d’un candidat politiquement incorrect

Il en va probablement de même des électeurs : Donald Trump fait (désormais) partie de ces hommes politiques « populistes » dont les électeurs apprécieraient le franc-parler au moins autant que les idées.

Il y a beaucoup d’explications possibles à l’élection de Donald Trump. Républicains et démocrates se sont transmis la Maison Blanche après 2,5 mandats en moyenne le siècle dernier, et un peu moins de 2 mandats depuis la Seconde Guerre Mondiale. Rien d’étonnant à ce que les républicains succèdent aux démocrates après 2 mandats d’Obama.

Hillary était peut-être une mauvaise candidate, les démocrates ont peut-être été dégoûtés de leur propre parti, Trump a peut-être capitalisé sur les peurs de certains Américains concernant la mondialisation et l’immigration, et peut-être les Américains sont-ils fondamentalement racistes et misogynes. Aucune de ces explications à elles seules, ou toutes mises bout à bout, ne suffisent à expliquer le vote de plus de 100 millions de personnes. Pas plus que la montée du politiquement correct des dernières années ne saurait suffire à expliquer la victoire d’un candidat politiquement incorrect.

Mais nous pouvons en tirer des leçons, et elles s’appliquent aussi largement de notre côté de l’Atlantique.

Les leçons de l’élection américaine

  • Les partis politiques tels que nous les connaissons ne fonctionnent pas. Ou plus. Des deux candidats investis par les principaux partis, l’une a volé l’investiture, l’autre a gagné contre son camp. Hillary se serait permis quelques latitudes avec les règles de financement des campagnes, Trump a en grande partie financé sa campagne lui-même. En France, le parcours des candidats à la candidature est jonché de bassesses, et le financement des partis et des campagnes est plus que douteux (Kaddhafi, les emplois fictifs, la MNEF, la réserve parlementaire…).
  • Les partis ont trop de poids par rapport aux personnes. Pour être visible, il faut un appareil de campagne et de l’exposition dans les médias. Les petits candidats américains n’ont pas eu accès au débat et n’ont clairement pas les mêmes moyens que les autres. Il en va de même en France, ou le temps de parole est arbitrairement divisé entre les représentants des principaux partis plutôt qu’entre tous les candidats et où les partis sont des machines à gagner les élections, au moins depuis le RPR. Et pour avoir une chance de candidater, il faut rassembler 500 signatures de maires qui ont intérêt à être en bons termes avec leur parti.
  • Les personnes ont trop de poids par rapport aux idées. La campagne américaine a porté bien plus sur Hillary et Donald que sur leurs positions et programmes. Serons-nous mieux lotis dans les prochains mois ?
  • Les médias sont trop partisans et ne remplissent plus leur rôle. Avoir un avis, même marqué, sur les candidats est leur droit le plus légitime (en France, dans le contexte de médias subventionnés, la question se pose). Mais leur premier rôle demeure l’information ; en étant ouvertement biaisés, ils perdent en crédibilité. Il n’y aurait rien d’incroyable à ce qu’une partie de l’électorat de Donald Trump ou Marine Le Pen porte son choix sur eux, précisément en opposition au biais médiatique auquel elle fait face.
  • Les réseaux sociaux ne sont pas un espace d’échange neutre. Au contraire, ils constituent plutôt des caisses de résonance où les avis similaires se font écho. Les Démocrates échangent entre Démocrates, toujours plus convaincus de leurs opinions et déconnectés de celles de leurs opposants. Voyez-vous beaucoup d’avis dissonnants sur votre fil Facebook ? Pour échanger, encore faut-il rencontrer le point de vue divergent.

Mais il faut bien l’admettre : le problème vient aussi de nous. Vous et moi, les citoyens. Notre problème est systémique, et puisque nous faisons partie du système, nous aussi sommes responsables. Collectivement, et donc individuellement.

  • Les citoyens ont perdu la recette de la société civile. Bien sûr, nous agissons. Nous votons (ou pas), nous nous mobilisons avant, pendant, et désormais après les élections pour un candidat ou l’autre. Mais sommes-nous aussi mobilisés quand il s’agit de faire la critique de nos propres partis, ou de faire entendre notre opinion ? Où étaient les Américains qui descendaient dans la rue contre la guerre en Irak sous George W. Bush quand Barack Obama envoyait ses drones ? Où étaient les inquiets de l’immigration quand l’administration Obama séparait des familles en déportant certains clandestins ? Les partis parviennent à mobiliser, mais il semble bien difficile pour les citoyens de se mobiliser eux-mêmes. Il y aurait pourtant fort à faire : si on admet que notre système politique actuel n’est pas satisfaisant, et que les politiciens d’aujourd’hui ont plutôt intérêt à ce qu’il se maintienne, nous ne pouvons pas attendre d’eux le changement dont nous avons grand besoin, même s’ils nous le promettent.

« Les hommes construisent trop de murs et pas assez de ponts. » – Isaac Newton

  • Les citoyens ont perdu la recette d’une société harmonieuse. C’est humain : nous avons une opinion, et nous la défendons. Pire, nous sélectionnons les faits qui vont dans notre sens et éliminons les autres, inconsciemment (biais de confirmation). Nous écoutons pour répondre plus que pour comprendre. Pourtant, nous ne sommes fondamentalement pas si différents. Les hétérosexuels qui participent à la gay pride ne sont pas si différents des défenseurs de la liberté d’expression qui soutiennent Dieudonné ou Yannopoulos sans être d’accord avec eux : ils revendiquent pour les autres un droit dont ils ne font pas le même usage.

Ce n’est pas la faute de ceux qui ont mal voté si Trump a été élu. Comme ce ne serait pas la faute de ses électeurs si Marine Le Pen était élue en 2017. Le résultat d’un scrutin et plus généralement l’état d’un pays ou du monde tiennent à beaucoup de facteurs qu’il est dangereux de réduire à « la bêtise des autres ».

Sortir de notre bulle

Je n’ai pas de leçons à donner, ni aux Américains, ni aux Français, ni à personne d’autre d’ailleurs. Comme nous tous, je suis faillible, limité, biaisé. Mais je pense sincèrement que nous pouvons faire mieux qu’aujourd’hui. Notre seul espoir ne réside pas dans la colonisation de Mars : après quelques siècles seulement, les problèmes du Nouveau Monde n’ont rien à envier à ceux du Vieux Monde.

Dans son article sur le Politiquement Correct sur les campus américains, Caitlin Flanagan (The Atlantic, septembre 2015) explique avoir constaté, outre la répression sociale décrite par les comédiens, une évolution de l’étudiant américain :

« Quand j’ai assisté à la convention [nationale des animations sur les campus] de Minneapolis en février, j’ai pu constater par moi-même l’atmosphère de répression décrite par Rock et Seinfeld, ainsi qu’un autre phénomène : l’infantilisation de l’étudiant [undergraduate] américain, et son statut en pleine évolution dans le monde de l’éducation supérieure : moins un étudiant qu’un consommateur, dont les caprices et affectations (politiques, sexuelles, et pseudo-intellectuelles) doivent constamment être soutenues et défendues. Pour comprendre cette évolution, il est utile de penser à l’université comme non pas un lieu d’apprentissage, mais comme le resort all-inclusive qu’elle est devenue ces dernières années ; et de penser à l’étudiant qui quitte l’université comme à un départ précoce. Garder ce jeune pour les quatre ans qu’il est censé y passer est devenu une préoccupation centrale du complexe industrialo-universitaire. »

By: Hugo BernardCC BY 2.0

Pour elle, ces évolutions sont indépendantes. Je ne suis pas du même avis. Nous pouvons choisir d’être acteurs ou consommateurs, nous pouvons prendre la défense de nos idées ou exiger des autres qu’ils ne disent jamais rien qui s’y oppose. Les problèmes ne disparaissent pas parce qu’on arrête d’y penser. Le racisme ne disparaît pas parce qu’on censure les propos racistes. Si nous voulons changer les choses, nous devons sortir de notre bulle et accepter les opinions des autres. Nous ne pouvons légitimement refuser qu’ils nous les imposent que si nous ne nous obligeons à ne pas leur imposer les nôtres.

Que les campagnes électorales divisent autant est avant tout le signe que la politique a trop d’influence sur nos vies : l’enjeu de voir son candidat remporter le scrutin est considérable. Nos sociétés ne pourront être plus unies et harmonieuses que si elles permettent la diversité des opinions, croyances et comportements, si les choix des citoyens sont limités par la liberté des autres et pas par leur opinion. N’attendons pas trop de la politique, nous ne serons pas trop déçus ; mais ça ne peut marcher qu’à condition que nous soyons capables de nous organiser sans elle.