De Christchurch à Utrecht : le terrorisme est la domination par la panique

Par Cyrille Bret1.
Dans des États aux antipodes l’un de l’autre, séparés par seulement quelques jours, deux fusillades ont encore fait de nombreuses de victimes civiles en Nouvelle-Zélande et aux Pays-Bas. Que les assassinats d’Utrecht reçoivent ou non la qualification pénale d’actes terroristes, l’opinion publique, elle, établit des correspondances. Elle s’interroge, sous le choc de cette violence armée en temps de paix, au cœur de deux sociétés démocratiques libérales.

Ironie tragique, c’est précisément au moment où nous espérons avoir mis fin à l’emprise territoriale de l’organisation État islamique que nous sommes confrontés à de nouveaux attentats. L’EI est en effet en repli en Syrie et en Irak. Mais est-ce à dire que le terrorisme peut être vaincu ?

Le choc de la violence ne doit pas alimenter, une nouvelle fois, les illusions que les terrorismes véhiculent pour justifier leurs actions et pour étendre leur domination. Les dissiper est essentiel à la lutte contre les terrorismes, ici et ailleurs.

Islamisme et fascisme visent le même objectif

En matière de terrorisme, nous prenons souvent la partie pour le tout : nous identifions islamisme terroriste et terrorisme en soi. Les controverses entre Olivier Roy et Gilles Kepel, entre Jean‑Pierre Filiu et François Burgat sont essentielles au débat public. Mais elles n’épuisent pas la nature du terrorisme en général. Pourtant nos sociétés ont été en butte à de nombreuses formes de terrorisme et à plusieurs appareils idéologiques destinés à justifier cette violence indiscriminée.

À Oklahoma City en 1995, à Oslo et Utoya en 2011, comme aujourd’hui à Christchurch, la violence radicale s’exerce contre des populations civiles au nom de principes anti-islamiques. Les suprématistes blancs et les néofascistes ont en commun avec les islamistes de vouloir dominer des populations grâce à une violence imprévisible et hautement médiatisée. Attentats à l’explosif, prises d’otages, massacres à l’aide de véhicules et aujourd’hui fusillades : tous ces modes opératoires visent des civils, des passants ou des vacanciers. Toutes ces tactiques terroristes s’adressent aux médias pour répandre la terreur dans une opinion devenue mondiale. D’où l’importance de la communication pour la plupart des terroristes.

Se demander si l’islam est terroriste par accident ou par nature manque l’essentiel du terrorisme. Ce qu’il faut chercher, ce sont les idéologies qui récusent l’action politique (manifestations, meetings, élections, grèves) pour promouvoir la violence armée dirigée contre des civils, quel que soit le contenu de la justification. Islamiste ou fasciste, réactionnaire ou communiste, le terrorisme est une méthode de tyrannie par l’horreur médiatisée. C’est ce que Michael Walzer a montré avec force dans Guerres justes et injustes : l’action terroriste n’est pas une action politique comme une autre. C’est même la renonciation à la politique.

Loups solitaires et réseaux mondialisés : la vulnérabilité généralisée

Sidérés par les attentats du 11 septembre et par l’emprise supposée mondiale d’Al-Qaïda, intimidés par la rhétorique para-étatique de l’organisation État islamique sur le rétablissement du Califat, nous considérons implicitement le terrorisme comme résultant d’organisations complexes. De la Volonté du Peuple en Russie aux Brigades rouges en Italie et en Allemagne et d’ETA à AQMI, nous analysons le terrorisme par la grammaire de l’action clandestine en réseau.

Mais, là encore, ne confondons pas la manifestation particulière et le type universel. Le terrorisme est affaire de groupe comme d’individus. Depuis l’affaire Merah, on a suffisamment glosé sur la notion de « loup solitaire » et ses limites. C’est moins la quantité et l’organisation des criminels qui compte que la forme de leur action.

Le démantèlement des réseaux et l’identification des complices sont essentiels pour l’enquête et les poursuites. Mais la réponse au terrorisme n’est pas seulement judiciaire. À la limite, pour nos représentations, peu importe que l’auteur de l’attentat soit un individu isolé ou un réseau organisé. Le même sentiment de menace constante nous hante qu’une armée secrète prépare des attentats ou que des individus complotent la mort de passants.

Le terrorisme n’est pas affaire quantitative mais qualitative. C’est l’effet de vulnérabilité généralisée qui est essentiel, pas le nombre d’auteurs de l’attentat.

Entre guerre et terrorisme, une différence de nature

Aujourd’hui comme hier, les démocraties occidentales sacrifient aux catégories guerrières concernant le terrorisme. Le terrorisme est érigé en « guerre contre l’Occident » par les islamistes et en résistance armée contre le « Grand remplacement » par les groupes d’extrême droite comme l’a montré dans Le Monde Valérie Igounet.

Depuis la présidence Bush, le contre-terrorisme est lui aussi une guerre : de la global war on terror de 2001 à la guerre au terrorisme de 2015, les politiques instaurent une symétrie. À l’heure où la guerre se métamorphose en conflits hybrides et en combats de basse intensité, la tentation est grande, comme le fait Pascal Ory, de considérer le terrorisme comme le nouveau paradigme de la guerre.

Mais les événements des derniers jours doivent rappeler l’évidence : la différence entre terrorisme et guerre est de nature, pas de degré. Les terroristes auront beau, comme le 13 novembre à Paris, emprunter des armes, des vêtements et des tactiques de guerre, ils n’ouvrent pas des lignes de front dans les grandes villes en paix.

Car ils ne s’attaquent pas à des combattants, n’ont pas d’objectifs militaires et ne veulent pas le renversement du rapport de force armé pour le contrôle d’un objectif. À Christchurch, les cibles ont été des fidèles et les objectifs des lieux de culte. À Utrecht, des passants. En aucun cas, le terrorisme n’est la guerre car il ne cherche pas la victoire militaire.

Le terrorisme n’est pas le dernier recours des faibles

Le choc des derniers jours doit également nous ramener à la raison sur les discours justificatifs du terrorisme. Ni en Nouvelle-Zélande ni aux Pays-Bas, le terroriste ne peut légitimement se parer du statut de défenseur des sans-voix et des opprimés. Ces attentats ont eu lieu dans des États où la liberté religieuse et politique fait l’objet des garanties les plus sourcilleuses. En aucune façon, les terroristes ne peuvent prétendre utiliser la violence en dernier ressort, après avoir épuisé les moyens pacifiques de propager leurs opinions.

Prisonniers de notre histoire, nous envisageons parfois le terrorisme à travers le prisme de la lutte anticoloniale. Mais les deux tragédies récentes soulignent l’hypocrisie fondamentale du terrorisme. Celui-ci se fait passer pour l’arme des faibles, y compris quand la promotion d’une cause politique aurait pu prendre des expressions non-violentes.

Un mode de justification classique du terrorisme est l’impossibilité de se faire entendre pour certaines populations. Les peuples colonisés, les nations privées d’État, les sociétés opprimées, les classes dominées seraient nécessairement conduits au terrorisme pour se faire entendre des empires, des colonisateurs, des forces d’occupation et des oligarchies. Le terrorisme serait ainsi une manifestation de désespoir. Les fusillades récentes rappellent pourtant que le désespoir peut être étranger au terrorisme.

Et, réciproquement, des populations privées d’expression politique ont utilisé bien d’autres moyens que le terrorisme : résistance passive, désobéissance civique, pétitions publiques, dissidences, etc. Il n’y a pas de corrélation directe entre désespoir et terrorisme.

Le choc et le dégoût des attentats brouillent nos catégories éthiques et politiques fondamentales. Le tyran en puissance se fait passer pour l’avocat des opprimés. Le massacre de civils se fait passer pour un acte de guerre. La violence dominatrice se fait passer pour un programme politique ou pour un réveil religieux.

Que les attentats récents n’alimentent pas ces illusions : le terrorisme est, avant tout, une tentative de domination mentale par la panique.

L’auteur a récemment publié « Qu’est-ce que le terrorisme ? » aux éditions Vrin.

Cyrille Bret ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son poste universitaire.

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

  1. Philosophe, enseignant, Sciences Po – USPC.
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