L’homéopathie enfin déremboursée

Macro Mondays Remedy Homeopathic by Giancarlo Foto4U — Giancarlo Foto4U, CC-BY

L’homéopathie n’a aucune raison scientifique d’être remboursée, et ne survit que grâce au capitalisme de connivence.

Par Benjamin Faucher.

Ça sent le sapin pour l’homéopathie. Et il était temps. La Haute Autorité de Santé a remis son avis le 28 juin 2019 pour permettre au gouvernement de trancher sur la question du remboursement par l’assurance maladie. Le collectif MonHomeoMonChoix, sentant probablement l’orage arriver, a fait actuellement circuler une pétition pour défendre cette pratique.

Des méta-analyses (c’est-à-dire des comparaisons de plusieurs études évaluant leur méthodologie) ont déjà établi depuis longtemps que l’homéopathie n’avait aucun effet clinique supérieur à un placebo, il ne s’agit donc pas ici d’apporter d’autres éléments à ce débat. Le but est de répondre aux différentes objections au déremboursement souvent entendues et celles soulevées par la pétition MonHomeoMonChoix, ainsi que d’expliquer les raisons politiques qui sous-tendent le bienfondé du déremboursement.

« Oui mais moi je vois bien que sur moi ça marche ! »

Cet argument, bien que courant, cache en fait de nombreux biais. Il démontre d’abord une confusion entre corrélation et causalité. Le raisonnement est le suivant : j’ai un bleu. Je prends des granules d’arnica et le lendemain je n’ai plus de bleu. J’en déduit que l’arnica a guéri mon bleu. Limpide non ?

Considérons une autre situation : Martin le Martien arrive pour la première fois sur Terre. Il observe que la vente de parapluies augmente les jours de pluie. Il en déduit que la vente de parapluies a pour conséquence l’arrivée de la pluie. Absurde non ? Pourtant, dans les deux cas, l’erreur de raisonnement est la même. Le patient ne peut pas déterminer avec sa seule expérience si un médicament, quel qu’il soit, est efficace, puisqu’il ne peut pas la comparer avec la situation où il n’aurait rien pris.

Mais il y a pire car le patient qui utilise son expérience personnelle peut être soumis à un biais de confirmation. S’il est lui-même favorable à l’homéopathie, il aura tendance à surestimer la capacité de guérison du médicament, et à se déclarer plus facilement « guéri ». On ne peut pas être à la fois juge et partie. Cela est évité dans le cadre d’une expérience clinique, grâce à un protocole rigoureux. Les patients sont séparés en deux groupes : au premier groupe, on donne le médicament, et au second un comprimé identique, mais sans principe actif. Aucun des sujets de l’expérience ne sais lequel il a reçu. Le médicament est déclaré efficace s’il a un meilleur effet dans le groupe qui a reçu le vrai médicament. Évidemment, chacun des groupes doit être suffisamment grand pour que l’expérience soit validée.

En fait, l’expérience doit même être réalisée en double aveugle, c’est-à-dire que l’expérimentateur lui-même ne doit pas savoir qui a reçu un vrai médicament. Ainsi, est irrecevable une expérience qui fait intervenir des bébés ou des animaux, mais dont l’expérimentateur n’est pas aveugle aux conditions de l’expérience. Ce sont des faiblesses méthodologiques comme celles-ci qui ont été relevées dans les études soutenant l’efficacité de l’homéopathie.

« Oui mais la science, elle ne peut pas tout expliquer »

Si on entend par « la science », l’ensemble des résultats produits par une méthode qui évite les biais énoncés plus haut, alors en effet, elle ne peut pas tout expliquer, et de plus elle peut évoluer. C’est d’ailleurs ce qui fait le propre des connaissances scientifiques : elles sont sans cesse remises en cause. Cela permet de discuter, de tester et de formuler de nouvelles hypothèses. À l’inverse, les médecines dites alternatives reposent sur une tradition qui n’a jamais été remise en cause depuis des centaines d’années, et qui n’ont donc jamais été confrontées aux faits.

Ensuite, avant d’envisager expliquer un phénomène, il faut d’abord prouver qu’il existe. Chercher une explication à un phénomène qui n’existe pas revient à discuter du sexe des anges, ou à se demander par combien de rennes le traîneau du Père Noël est tiré…

Celui qui défend la position rationnelle et scientifique est souvent accusé à ce moment du débat de faire preuve d’arrogance. En réalité, c’est tout l’inverse, la démarche scientifique appelle à une grande humilité et à reconnaître que nos raisonnements peuvent être biaisés. Dans un autre domaine, il est toujours surprenant d’entendre des raisonnements du type « La science ne peut pas tout expliquer, donc j’explique les bruits dans ma maison par la présence de fantômes ». Cherchez l’erreur…

« Parce que des millions de Français se soignent avec de l’homéopathie »

Cet argument soulève deux questions. La première est celle de la légitimité du nombre. L’homéopathie serait efficace parce que des millions de personnes le penseraient ? Cet argument ne tient pas une seule seconde. Ce n’est pas parce qu’un grand nombre de personnes croient une chose fausse que celle-ci est vraie et les faits sont indépendants du nombre de personnes qui y croient.

Galilée était pourtant en minorité quand il affirmait que la Terre était ronde, et si la majorité a changé de camp entre le XVIe et le XXe siècle, la Terre, elle n’a pas changé de forme. Cet argument est d’autant plus pervers que le sous-texte à peine voilé est souvent « Si vous pensez que l’homéopathie n’a pas d’effet, cela signifie que vous pensez que les millions de Français qui se soignent avec sont stupides ».

Ajoutez à cela le fait que certains parents pensent soigner leurs enfants avec l’homéopathie, et on vous accuse vite d’insinuer qu’ils sont de mauvais parents. Cette façon d’introduire du pathos dans le débat est on ne peut plus malhonnête. Ne pas être d’accord avec quelqu’un sur un point ne signifie pas remettre en cause son intelligence.

Si la majorité était le critère de la vérité, alors cessons de financer des centres de recherche scientifique, et faisons avancer la science avec des débats à main levée. Si l’expression d’un désaccord est irrecevable parce qu’elle exerce un inconfort chez la personne mise en doute, alors cessons tout débat et abolissons la liberté d’expression.

La deuxième question soulevée par cet argument est celle de la liberté de choix. Le déremboursement ne remet nullement en cause la liberté d’avoir recours à l’homéopathie. Il ne s’agit en aucun cas d’interdire cette pratique, ce qui reviendrait à remettre en cause la liberté de croyance et la liberté de disposer de son corps. La question est plutôt, pourquoi mon voisin payerait il pour moi ? En effet, la France ayant fait le choix d’une assurance maladie entièrement assurée par l’État, c’est l’argent de chacun qui finance cette pratique.

Or, ce que l’État finance, il le prend de facto par la force. Il ne s’agit nullement de remettre en cause, du moins ici, ce mode de financement, mais plutôt de se demander quels critères permettent de décider ce qui, dans ma consommation, peut être financé en prélevant dans la poche de mon voisin. Dans le cadre de médicaments, le minimum semble être son efficacité reconnue scientifiquement.

Sinon, faisons payer par l’impôt le remboursement du chocolat. Après tout, si j’estime qu’une plaquette de chocolat est bonne pour moi, de quel droit je n’aurais pas le droit d’être remboursé ?

« L’homéopathie est exercée par des professionnels »

Cet argument révèle une étrange fascination française pour les diplômes. Le fait de recevoir une formation et un diplôme pour une pratique ne la justifie pas a priori.

Il est vrai qu’il existe des médecins homéopathes. Mais ces deux pratiques sont parallèles, l’une ne peut servir à justifier l’autre. Preuve en est qu’il n’est pas nécessaire d’être médecin pour suivre une formation à l’homéopathie. Par ailleurs, ce mélange des genres est tout à fait discutable.

« En cas de déremboursement il y aurait un transfert vers des médicaments plus coûteux pour la collectivité »

Cet argument soulève la question de l’usage abusif des médicaments. Le constat est le suivant : quand ils ont une maladie bénigne (rhume, mal de tête…) certains patients se « soignent » à l’homéopathie et déclarent se sentir mieux au bout de quelques jours. En réalité, la situation aurait été la même si le patient n’avait rien pris du tout.

Il faut donc remplacer le traitement homéopathique par… rien du tout. Le traitement homéopathique fournit une excellente expérience naturelle pour démontrer que certains maux ne requièrent aucune intervention médicale. S’il est en effet pénible d’avoir le nez qui coule pendant plusieurs jours, cela ne nécessite pas forcément la prise d’un médicament.

En réalité, la pratique de l’homéopathie conforte les Français dans l’idée que la prise de médicament est absolument indispensable pour le moindre problème de santé. Il s’agit ici de faire preuve de courage et de remettre en cause la médicamentation systématique plutôt que faire preuve de clientélisme et donner au patient un remède inutile mais coûteux pour la collectivité. Évidemment, si les symptômes persistent, il est indispensable de consulter un médecin.

« L’homéopathie n’a pas d’effets secondaires »

Encore heureux, puisqu’elle n’a pas d’effet primaire, il ne manquerait plus que ça. Imaginez si quelqu’un vous disait que pour soigner un rhume, il suffisait de vous rouler tout nu dans la boue sous le clair de lune sous le prétexte que cela, au moins  n’aurait pas d’effet secondaire.

« L’homéopathie sert de complément à des personnes qui subissent un traitement plus lourd »

Il est vrai que l’homéopathie peut apporter de l’aide à des personnes subissant des traitements lourds, et ce pour deux raisons :

— la première est que ce traitement constitue en lui-même un système de croyance qui peut même aider le patient à guérir. Certains font appel à des guérisseurs, à des magnétiseurs, ou plus classiquement à la religion. La médecine conventionnelle joue également sur ce phénomène de croyance. Le seul fait d’aller chez le médecin permet de se sentir mieux. La présentation du médecin en tant que figure d’autorité, ainsi que l’aspect des médicaments (forme, couleur…) sont étudiés pour amplifier cet effet. C’est le fameux effet placebo.

Même si cet article défend le rationalisme et la rigueur scientifique, je ne cherche en aucun cas à discréditer absolument le recours à un système de croyance qui relève d’un choix personnel et peut aider dans les cas difficiles. En revanche, il me semble difficile de justifier le remboursement par le contribuable d’un système de croyance. Chacun serait alors en droit de réclamer le remboursement de sa pratique religieuse, au nom de sa propre croyance. N’ouvrons pas la boîte de Pandore…

— La deuxième raison est que l’homéopathe peut également aider car il apporte une écoute attentive, ainsi qu’un soutien psychologique comparativement à la froideur du personnel médical. Il ne s’agit pas ici de jeter la pierre aux médecins qui voient des malades en phase terminale quotidiennement et doivent se protéger psychologiquement. Mais plutôt que de financer des granules de sucre, pourquoi ne pas plutôt réfléchir à la mise en place dans les hôpitaux de services d’accompagnement, de cellules de soutien, de groupes de parole. Les solutions humaines sont nombreuses, et ne nécessitent pas forcément la défense d’une pratique aux fondements scientifiques douteux.

« Le déremboursement de l’homéopathie va supprimer des emplois »

On entre ici dans la question politique du sujet. Cet argument relève du pur et simple chantage à l’emploi pour permettre à certaines entreprises de conserver une rente de la part de l’État. D’abord, il est faux d’affirmer que la pratique de l’homéopathie va être réduite à zéro d’un coup. Si elle a des effets aussi miraculeux que le prétendent ses défenseurs, certains continueront à l’utiliser, mais par leurs propres moyens.

Ensuite, il faut renverser la charge de l’argument. Le déremboursement est un retour à la normale, la mauvaise décision était le remboursement. Comme d’habitude, l’État octroie des rentes de façon irresponsable et lorsqu’il s’agit de corriger la situation, il y a des perdants. De plus, les employés de ces entreprises n’ont aucune raison de ne pas trouver un travail ailleurs.

Enfin, il convient de souligner le double jeu depuis des années de certains professionnels de santé, et plus particulièrement les pharmaciens. Ces derniers bénéficient d’une double rente de la part de l’État qui leur assure des revenus réguliers et conséquents. Les débouchés d’un pharmacien sont en effet assurés par le fait que les produits qu’il vend sont remboursés par l’État ; il n’a donc pas à s’inquiéter des variations de la demande.

De plus, le quota maximum de pharmacies dans une certaine région lui assure un monopole local permettant d’éviter la mise en concurrence. Ce traitement de faveur est justifié par le fait que le pharmacien n’est pas un commerçant comme les autres puisqu’il dispose d’une autorité scientifique indispensable au bon traitement du patient.

Il est donc franchement discutable que certains parmi eux utilisent cette légitimité pour vendre des produit justement remis en cause scientifiquement. Il s’agit là de l’un des nombreux exemples de capitalisme de connivence, ou des insiders profitent du système pour vivre d’une rente au détriment de la collectivité.

Article initialement publié en juin 2019.

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