Suicide à France Telecom : le vrai procès

Dans cette affaire, les dirigeants accusés de harcèlement moral servent de fusibles à l’État.

Par Richard Guédon.

Les dirigeants de France Télécom rendus responsables de la « vague » de suicides parmi les salariés des années 2008-2009 sont jugés ces jours-ci pour harcèlement moral. La vraie raison de la situation dramatique de France Télécom à cette époque est l’impéritie de l’État, qui n’a pas su anticiper les changements radicaux du secteur de la téléphonie. Mais au fait y a-t-il vraiment eu une « vague » de suicides ?

Il n’est pas facile de prendre à rebours la vague de condamnations vertueuses qui pilonnent ces jours-ci l’espace médiatique à l’occasion de l’ouverture du procès des dirigeants de l’entreprise France Télécom à l’époque de ce que l’on a appelé « la vague des suicides » de 2008-2009.

Douleur morale et culpabilité

Pas facile, d’abord parce qu’on parle là d’une réalité atroce, le suicide, qui est toujours conséquence et cause d’immense souffrances.

Conséquence car on ne se suicide jamais sans une expérience de « douleur morale », terme que les psychiatres utilisent pour qualifier l’état de détresse profonde ressentie par les malades dans les dépressions graves.

Cause car l’impact d’un suicide sur l’entourage est toujours dévastateur, mêlant la douleur du deuil et, systématiquement, des sentiments de culpabilité : « si j’avais été là, qu’est-ce que je n’ai pas écouté, entendu, compris ? »

On doit donc comprendre que cette événement insupportable pousse les familles à rechercher des causes identifiables, et tout naturellement dans le milieu professionnel.

Ne pas hurler avec les loups

Pas facile ensuite car en ne condamnant pas sans réserve les patrons de l’entreprise de l’époque on apparaît comme leur défenseur sinon leur complice. Or il est possible en effet que ces dirigeants emblématiques du capitalisme « à la française » aient dysfonctionné ces années-là face à la situation très difficile d’une entreprise publique prise dans la tourmente des changements de tous ordres.

Mais on a le droit de contester le raisonnement qui conduit l’immense majorité des commentateurs médiatiques, politiques et syndicaux à condamner à l’avance ces dirigeants. Ce raisonnement est simple et s’étale en Une dans la plupart des médias :

  1. il y a eu une vague de suicide à France Télécom en 2008-2009 ;
  2. celle-ci a été causée par la politique de management impitoyable des dirigeants de l’entreprise.

Or les 2 termes de ce réquisitoire sont discutables.

Y a-t-il eu une « vague » ?

« Il y a eu une vague de suicides à France Télécom » en 2008-2009 » : aussi étrange que cela paraisse, il est impossible d’affirmer qu’il y a eu davantage de suicides à France Télécom à cette époque que dans la population globale. La France est malheureusement un pays où l’on se suicide beaucoup (près de 10 000 morts chaque année) et les 32 suicides survenus à France Télécom en 2008-2009 sont au-dessous du nombre de suicides que l’on aurait pu déplorer parmi le personnel de l’entreprise de l’époque, soit 100 000 personnes. En 2007, pour la population française d’âge d’actif (20 à 60 ans) il y avait un taux de 19,6 suicides pour 100 000 personnes, on aurait donc pu atteindre 39 suicides en 2 ans à France Télécom.

Mais ceci ne permet pas non plus d’affirmer qu’il n’y a pas eu d’augmentation du nombre de suicides à France Télécom car le personnel de l’entreprise n’est pas comparable à la population française : par exemple, il n’intègre pas par définition les chômeurs et les inactifs, lesquels se suicident beaucoup, et il est composé majoritairement d’hommes, qui se suicident 3 fois plus que les femmes, avec des diplômes qui théoriquement éloignent de ce geste.

On entrevoit là la complexité du problème : il faudrait isoler dans la population générale un échantillon comparable à celle pas forcément bien connue de France Télécom de la fin des années 2000. Une fois cette étape passée, il serait encore difficile de conclure car les chiffres en question sont « faibles » en valeur absolue et il est très probable que l’on obtiendrait des résultats non significatifs, c’est-à-dire ininterprétables.

La réalité est donc la suivante : on ne sait pas, et on ne saura sans doute jamais s’il y a eu une « vague » de suicides à France Télécom dans ces années-là.

Le management impitoyable

« Les suicides ont été causés par une politique de management impitoyable ».

Là encore, la conviction que les individus sont rendus malades par les nouvelles méthodes de management des grandes entreprises est très répandue mais elle ne repose sur rien de solide.

Les burn-out, dépressions et suicides d’origine professionnelle ne sont hélas nullement réservés aux grandes entreprises et concernent tout autant, sinon plus, la fonction publique, notamment dans le monde de la santé, et les travailleurs indépendants. Ces derniers sont probablement les plus exposés : dans les rares études comparatives disponibles les taux de burn out et de suicides les plus élevés ont été trouvés chez les médecins et les agriculteurs.

Ce sont donc les professionnels indépendants qui sont les plus exposés à la souffrance psychique au travail.

En réalité, c’est l’isolement, pas le management, qui est dévastateur en cas de souffrance au travail.

En outre, tout le monde admet que ces méthodes de management « à l’américaine » se développent de plus en plus dans notre économie. Or, d’année en année le nombre de suicides n’augmente pas dans la population active.

La condamnation en forme de slogan « Il y a eu en 2008-2009 une vague de suicides à France Télécom en raison d’un management impitoyable » repris en chœur par la quasi-totalité de la presse, les syndicats et certains politiques ne résiste pas à l’analyse.

Trajectoires personnelles et environnement

Les raisons pour lesquelles survient un état d’épuisement professionnel ou de dépression ne sont jamais simples, au carrefour d’une trajectoire personnelle et d’un environnement au travail. On sait par exemple qu’une personne ayant déjà souffert de dépression présente davantage de risques de se suicider au travail, on sait aussi qu’une charge de travail excessive, une marge d’autonomie insuffisante ou une faible reconnaissance de ses efforts peuvent être délétères.

Reste qu’il y a bien eu à cette époque dans cette entreprise un certain nombre de suicides de salariés sur les lieux de travail et/ou dont les dernières lettres mettaient directement en cause leur souffrance au travail.

Le rôle de l’État « stratège »

Si l’on veut des explications il faut aller les chercher du côté de la situation stratégique de France Télécom à cette époque : les bouleversements technologiques  du secteur, la concurrence exacerbée dans la téléphonie, avec de nouveaux entrants redoutables, l’endettement de l’entreprise, la crise financière de 2007, portaient en eux-mêmes l’obligation, sous peine de disparition, de passer d’une culture publique et technicienne à une pratique concurrentielle centrée sur le consommateur.

Et ces changements, prévisibles dès la fin des années 80, n’ont pas été correctement anticipés par l’État, propriétaire de France Télécom jusqu’en 2004, soit seulement 4 ans avant cet épisode.

Et cela continue : aujourd’hui encore, il reste à Orange, héritier de France Télécom, près de la moitié de fonctionnaires soit 45 000 personnes, abandonnées là 15 ans après la privatisation.

Enjeux du procès

Dans cette affaire, les dirigeants accusés de harcèlement moral servent de fusibles à l’État, dont l’impéritie a conduit France Télécom à la situation dramatique dans laquelle elle se trouvait à l’époque et à l’obligation de faire en catastrophe des changements dans la pratique, l’organisation et la culture de l’entreprise.

Plus que la chasse à l’homme de quelques dirigeants, le véritable enjeu du procès est de comprendre ces responsabilités-là.