Henri Fayol et l’incapacité industrielle de l’État (1)

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Si on lit l’étude de Henri Fayol consacrée à la gestion des PTT, on comprend pourquoi les élites du pouvoir politique ne se sont pas empressées de diffuser ses idées à travers le pays

Considéré comme l’un des pères du management, l’industriel français Henri Fayol avait publié dans les années 1920 une étude sur la gestion des Postes, Télégraphes et Téléphones intitulée « L’incapacité industrielle de l’État : les PTT ». Si on lit cette étude aujourd’hui, on comprend pourquoi les élites du pouvoir politique ne se sont pas empressées de diffuser les idées de Henri Fayol à travers le pays.

Par Philippe Rouchy

Henri Fayol (1841 – 1925) était un industriel français et un manager au sens moderne du terme. Il a travaillé toute sa vie professionnelle dans l’industrie minière où il a cherché des solutions pratiques à la gestion des affaires et aux défis du changement d’échelle de l’industrie au début du XXème siècle. Il reçut une éducation d’ingénieur des mines à l’école des mines de Saint-Étienne et obtint son diplôme en 1860 à l’âge de 19 ans. En tant qu’ingénieur, il commença sa carrière dans l’entreprise Boigues, Rambourg et Compagnie.

Faire face aux changements d’échelle dans l’industrie

C’est à 25 ans, en 1866, qu’il devient directeur de la mine de Commentry. La compagnie traversa une période d’expansion rapide à la suite de l’acquisition de plusieurs autres mines disséminées dans toute la France telle que la mine de charbon de Monvicq, la mine de fer du Berry[1]. À l’âge de 31 ans, il devint le directeur de cet ensemble industriel minier. En 1874, la compagnie s’appelait Commentry-Fourchambault S.A. ou Comambault. Très vite, le jeune ingénieur fut confronté à des problèmes importants de gestion touchant la cohérence et la reddition des comptes dus à la concentration industrielle. Il remarquait :

La direction des grandes affaires a toujours présenté de très grandes difficultés ; pour s’en rendre compte, il suffit de jeter un coup d’œil sur les charges aussi nombreuses et variées qui pèsent sur un grand chef d’entreprise. Ces difficultés sont inhérentes à la nature des choses et ont existé de tout temps. Mais ce qui n’a pas existé de tout temps, c’est le développement récent de l’industrie et la concentration industrielle qui augmentent considérablement la proportion des grandes affaires et font ressortir la pénurie des grands chefs. (Fayol, [1918], 1999 : 90) [2]

Et conséquence de cette incohérence, la compagnie se trouva bien vite à faire face à des difficultés financières. En 1880, la compagnie Comambault ne pouvait plus payer de dividendes à ses actionnaires après une dégradation de la situation au cours des quatre dernières années. En 1888, Henri Fayol devint à 47 ans le directeur du conglomérat de 10.000 salariés. Dans un discours donné en 1908 [3], il rappelle ce triste épisode d’histoire industrielle :

En 1888, la Société Commentry-Fourchambault était sur le point de se résigner à disparaître en abandonnant les usines et en achevant l’épuisement de la mine, lorsque survint un changement de direction. Dès lors la Société redevint prospère. L’histoire de la Société établira que cette chute et ce relèvement sont uniquement dus aux procédés administratifs employés. C’est avec les mêmes mines et les mêmes usines, avec les mêmes ressources financières, la même situation commerciale, le même conseil d’administration, et le même personnel, qu’elle se relève à partir de cette date. Ainsi donc, certains procédés administratifs conduisaient la société à sa ruine ; d’autres procédés lui rendent la prospérité. Le travail, l’expérience, les connaissances, la bonne volonté de plusieurs milliers d’hommes avaient pu être stérilisée par quelques procédés administratifs défectueux, et d’autres procédés administratifs remirent toutes ces forces en valeur.

Ainsi, son objectif fut de remettre sur pied cet ensemble industriel en fermant les unités improductives, en investissant dans la recherche et la technologie et en développant la base géographique de la compagnie. Il remplit sa mission avec succès et avant de prendre sa retraite en 1918, il consigna ses expériences dans un livre : Administration Industrielle et Générale. Fayol formula le rôle du management dans l’industrie au sens large. En 1900, au Congrès International des Mines et de la Métallurgie, Fayol ([1918], 1999 : 128) fit la remarque suivante qui encapsule la raison d’être du management comme discipline :

Le service technique et le service commercial sont assez bien définis ; il n’en est pas de même du service administratif ; sa constitution et ses attributions ne sont pas bien connues ; ses opérations ne tombent pas sous le sens ; on ne le voit ni bâtir, ni forger, ni vendre, ni acheter… et cependant, chacun sait que s’il ne fonctionne pas bien, l’entreprise périclite.

Les écoles de commerce américaines [4] ont retenu la leçon et considèrent cet ouvrage comme un classique de la théorie du management puisqu’il est le premier à offrir une théorie générale complète des problèmes du management industriel.

En 1917, il établit le Centre d’Études Administratives (CEA) à Paris. Le centre fut important pour la diffusion de ses idées. Il organisa des séminaires et colloques avec les industriels, les responsables du secteur public de l’État français, les ingénieurs, les militaires, et différents universitaires. Entre 1921 et 1925, le centre lui permit d’engager une série d’études pour le secteur public. Notamment, une étude sur le monopole des tabacs et allumettes. En 1921 il publia une étude sur la gestion des postes, télégraphe et téléphone intitulée « L’incapacité industrielle de l’État : les PTT ».

L’incapacité industrielle de l’État : le cas des PTT

Si on lit cette étude aujourd’hui, on comprend pourquoi les élites du pouvoir politique ne se sont pas empressées de diffuser les idées de Henri Fayol à travers le pays. Je pense personnellement que nous avons affaire à un cas caractérisé de censure [5], portant dès lors peu d’estime à ceux qui s’y sont employés dans les cercles du pouvoir, par les activités syndicales, à l’université ou dans les média. Mais, plus gravement, cela démontre un aveuglement traditionnel de notre bourgeoisie eu égard aux défis industriels [6]. Henri Fayol concluait dans son livre que l’entreprise des PTT était mal gérée par l’État, que l’industrie privée accomplirait mieux cette tâche. Il ajoutait que, dans l’hypothèse où il serait possible d’améliorer les performances de l’exploitation étatique d’une entreprise, sa gestion serait toujours inférieure au privé. En conclusion finale, il concédait que l’État pourrait éventuellement se borner à donner des orientations.

La question que l’on peut se poser est de savoir comment Fayol en arrivait à ces conclusions ? Il y a un siècle, Fayol dénonçait clairement ce que certain n’oserait pas murmurer aujourd’hui. Le premier chef d’accusation eu égard à la gestion des entreprises d’État vient de leur faiblesse administrative inhérente à la collusion entre les fonctions industrielles et les fonctions politiques de l’État. Il identifiait dans l’introduction de son livre les vices de l’administration des PTT dans cinq domaines de responsabilité et d’action : (1) le rôle du sous-secrétaire d’État instable et incompétent ; (2) l’absence de programme d’action sur le long terme, (3) l’absence de bilan, (4) l’intervention abusive et excessive des parlementaires et (5) l’absence de responsabilité.

Dans une seconde partie, nous passerons en revue les résultats 1, 4 & 5 de son étude (prochainement en ligne sur Contrepoints).

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Notes :

  1. Ce complexe industriel s’étendit plus tard à la mine de Brassac (1891), Decazeville (1892) ou Joudreville (1900).
  2. Henri Fayol (1918, 1999) Administration industrielle et générale, Dunod, Paris.
  3. Henri Fayol (1908) «Le cinquantenaire de la société Commentry-Fourchambault et Decazeville», Comptes rendus mensuels des réunions de la Société de l’Industrie Minérale, congrès de Saint Étienne, 14-20 juin 1908, 240-242, cité dans Jean-Louis Paucelle (2000) « Henri Fayol et la recherche action », IAE de Paris, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, page 5.
  4. Pierre Morin dans sa préface à la réédition de l’ouvrage (1999 : xv) indique que les conseillers américains du plan Marshall pour l’aide à la reconstruction industrielle enseignèrent aux dirigeants français ce que Fayol avait publié 30 ans auparavant. Il semblerait qu’ils l’aient oublié aussitôt.
  5. L’auteur s’est procuré une copie de ce livre grâce à Amazon.com qui trouva une copie en Espagne à un prix au-dessus du marché du livre d’occasion.
  6. Voir Peter Drucker (1965) The Future of industrial man: page 42-3, il dit : « Bien que puissant, bien organisé et envié, le manager industriel en France restait aux yeux du Français moyen un personnage mystérieux et plutôt suspect. Pour le bourgeois, le processus de production industriel lui apparait comme de la magie noire – essentiellement incompréhensible et plutôt terrifiant. (…) La société refusait de voir que le manager d’une usine moderne était autre chose qu’un maître artisan tailleur ou cordonnier. Il ne pouvait pas comprendre le besoin de définir le pouvoir du manager ; et en même temps il ressentait ce pouvoir comme de l’usurpation. » Et aussi Waltman Rostow (1962), The process of economic growth : page 20, il dit : « Les attitudes des paysans post-revolutionnaires et de la petite bourgeoisie en France sont largement reconnus comme les « causes » du caractère léthargique de leur développement économique moderne. »