Suicides et stress au travail : public vs privé

Quand il s’agit d’épanouissement au travail, mieux vaut travailler dans le privé.

Quand il s’agit d’épanouissement au travail, mieux vaut travailler dans le privé.

Par K.

Pondéré et nuancé comme à son habitude, Le Monde Diplomatique titrait il y a encore quelques temps : « le lieu de travail : un lieu de violence et de mort ». Derrière cet intitulé sensationnaliste, on retrouvait les éléments habituels qui ont fait la réputation de notre Presse nationale : faits divers tragiques montés en épingle, analyse partisane, conclusion verbeuse, absence de chiffres, charges appuyées contre les grandes entreprises, le capitalisme, la mondialisation, etc.

Je n’ai aucune appréciation pour Le Monde Diplomatique, mais je dois bien admettre qu’ils ne sont pas les seuls à pondre ce genre d’articles bâclés. Par exemple, Le Monde, avec cet article, reprend le même constat mais y ajoute une comparaison européenne intéressante. D’après eux, la France serait ni plus ni moins championne d’Europe du stress au travail. L’étude mentionnée, basée sur les déclarations de nos concitoyens à travers l’UE, faisant état de crispations anormalement élevées autour des différences raciales et ethniques, entre riches et pauvres, entre dirigeants d’entreprise et salariés ou entre religions en France. Tiens, tiens, encore une belle réussite du modèle français !

Que la France soit championne en matière de haine du prochain suivant qu’il soit riche, de couleur ou de religion différente, voilà qui ne me surprend guère ; j’y reviendrai dans un prochain article. Mais que nous soyons un des pays où, en moyenne, les travailleurs s’épanouissent le moins, malgré nos 35 heures, nos vacances, nos RTT, nos syndicats, notre secteur privé atrophié, nos bataillons de salariés du public et notre code du travail ultra contraignant, voilà, cher lecteur, une triste ironie et un sacré revers pour le modèle français.

J’ai donc décidé de poursuivre l’analyse un peu plus loin afin d’essayer d’identifier l’origine socioprofessionnelle de ces malaises. Pour ce faire, j’ai volontairement choisis de me cantonner à l’analyse des suicides liés au travail par branche d’activité. Ce choix s’explique par le manque de données alternatives sur le sujet et par le fait que les suicides liés au travail représentent un indicateur fiable et objectif du mal-être salarié.

Comme bien souvent, dénicher une étude statistique française sérieuse sur la question s’est révélé être un véritable parcours du combattant, la plupart des résultats de mes recherches m’amenant vers des articles se bornant à relater les morts par suicide chez France Télécom et Renault avec bien évidemment une corrélation convenue entre les grandes entreprises, les cadences infernales, l’ultra-néo-libéralisme et la mondialisation. Cependant, je suis tombé sur cette étude historique de l’Institut National de Veille Sanitaire (ici) qui met à mal les théories farfelues de nos commentateurs habituels. Ci-dessous, les taux de suicide sur la période 1976-2002 :

Quels sont donc les trois secteurs d’activités comptabilisant le plus de suicides ? Roulement de tambours, suspense, voilà la composition de ce podium morbide :

  • Numéro 1 : les chômeurs. Voilà, les premières victimes du marché du travail actuel.
  • Numéro 2 : les travailleurs de la santé et de l’action sociale : le gros des bataillons étant issu du public (ex : fonction publique hospitalière, etc.).
  • Numéro 3 : les fonctionnaires.

Comme vous pouvez le constater le secteur privé est absent de ce podium. A contrario, l’État y est présent à tous les niveaux avec des taux de suicides largement supérieurs aux moyennes attendues pour ceux qu’il assiste et ceux qu’il emploie.

Quelques pistes d’explications

Si l’incurie de l’État n’est plus à démontrer dans de nombreux domaines, on peut quand même se demander pourquoi la gestion des ressources humaines de l’État résulte sur des taux de suicides largement plus élevés que ceux constatés dans le privé. Un résultat complètement inverse de ce que nos syndicalistes claironnent haut et fort. Résultat d’autant plus surprenant quand on sait que le volume d’heures travaillées par semaine dans le public est inférieur au privé et que l’on y part en retraite plus tôt. On aura donc le bon sens d’évacuer le non-argument du surmenage.

On pourrait consacrer un article entier à cette question, mais à défaut de le faire, voilà une liste non-exhaustive, que j’invite le lecteur à enrichir, des différences public-privé qui expliquent à mon avis cet écart :

  • Le secteur public n’a que peu d’intérêt à veiller à l’épanouissement de ses employés contrairement au privé où les bons éléments doivent impérativement être retenus au sein de l’entreprise.
  • L’impact d’un suicide sur l’image d’un employeur privé peut être catastrophique, a contrario, une administration ne peut pas disparaître dans ces conditions.
  • Dans le public, on bénéficie d’avantages généreux (retraite, salaire, etc.) et d’une sécurité du travail à toute épreuve ; ainsi à défaut de pouvoir remanier une équipe, on y préfère souvent le harcèlement psychologique jusqu’à la démission de l’intéressé (j’ai des exemples personnels en tête).
  • Enfin, gare à ceux qui, dans le public, ont en tête de changer certaines traditions au risque de subir le courroux des gardiens du temple (les exemples ne manquent pas).

En fin de compte, quand il s’agit d’épanouissement au travail, mieux vaut travailler dans le privé.