Pourquoi 10 milliards de concessions n’ont pas stoppé les Gilets jaunes

Paris, 08/12/18 - Gilets jaunes "acte 4" By: Olivier Ortelpa - CC BY 2.0

La somme des mesures destinées à aider les Gilets jaunes a été estimée entre 10 et 11 milliards d’euros. Mais rien n’a changé et même une escalade s’est installée… Pourquoi ?

Par Michel Ghazal.

Face à un mouvement sans précédent, le président Macron et son gouvernement, déboussolés et sommés d’agir, ont fini le 10 décembre dernier par lâcher sur les premières revendications : abandon de la taxe sur le carburant, annulation de la hausse de la CSG pour les retraités dont les revenus de pension sont inférieurs à 2000 euros, hausse de 100 euros du SMIC pour plus de 5 millions de salariés et d’indépendants, heures supplémentaires défiscalisées, prime exceptionnelle de 1000 euros exonérée d’impôt sur le revenu etc. La somme de ces mesures a été estimée entre 10 et 11 milliards d’euros. Mais rien n’a changé et même une escalade s’est installée… Pourquoi ?

Trois leçons tirées de la négociation

1. Pour négocier il faut au moins être deux.

Les tentatives du gouvernement pour ouvrir une négociation avec les Gilets jaunes se sont révélées vaines. Les interlocuteurs auto-désignés pour entamer le dialogue avec lui ont vite été congédiés par le mouvement. Fort d’une adhésion citoyenne, la crise a ensuite été en s’aggravant malgré les dérapages, les violences et les destructions occasionnés.

Dans les entreprises, les patrons le savent : pour désamorcer un conflit, ils ont besoin d’interlocuteurs crédibles capables de vendre un accord à leur base. Dans le cas de ce mouvement inédit, protéiforme et refusant toute forme de représentativité notamment par les corps intermédiaires, c’était donc mission impossible et ceux qui accablent le gouvernement feraient bien de s’abstenir ou d’être plus mesurés.

2. Tous les négociateurs le savent, faire des concessions sans aucune contrepartie, au lieu de calmer le jeu, rend le vis-à-vis plus exigeant et l’encourage à réclamer encore davantage.

Pourquoi ? Parce qu’auparavant, il lui avait été expliqué en long et en large que les caisses étaient vides ; et voilà que soudain, sous la pression exercée, les tiroirs caisses s’ouvrent et déversent leurs flots. Conclusion évidente : s’ils ont cédé, c’est qu’ils en ont encore sous la pédale. Il suffit, dès lors, d’accentuer la pression pour en obtenir encore davantage.

Les concessions sans contreparties constituent à l’évidence un véritable encouragement à la mauvaise conduite. Je le dis depuis toujours : « On peut céder sans s’aider ».

Mais, le gouvernement pouvait-il faire autrement ? Très objectivement et pour être juste, au vu de l’ampleur inattendue du mouvement et les surenchères qui l’ont accompagnées, ma réponse est non. Après coup, il est toujours facile de dire qu’il aurait dû lâcher la taxe sur les carburants dès le début du mouvement. Mais, l’aurait-il décidé, n’aurait-il pas subi les critiques les plus acerbes de reproduire face à la rue les reculades de ses prédécesseurs ?

3. Pour régler un conflit, il faut identifier et traiter le véritable problème.

Or, pour désamorcer cette crise, le gouvernement a donné une réponse essentiellement financière et budgétaire. Ce faisant, il a reproduit un schéma typiquement français face aux conflits qui consiste à acheter la paix sociale en donnant de l’argent.

Bien sûr que les espèces sonnantes et trébuchantes ont un impact pour apaiser les tensions. Ceci permet aux délégués du personnel de retour vers leur base de clamer haut et fort qu’ils ont réussi à arracher de haute lutte au patron des concessions bien palpables. En réalité, bien souvent, les véritables problèmes sont ainsi éludés avec la complicité et de la direction et des syndicats.

Dans notre cas, si les éléments déclencheurs de l’étincelle ont été la taxe carbone, la CSG sur les revenus des retraités ou la limitation de la vitesse à 80 Km/h, celles-ci n’étaient que le révélateur d’un malaise de fond. Il a été vite décrit par certains en termes de pouvoir d’achat ou comme étant l’expression d’un sentiment d’injustice fiscale. En réalité, je pense que celui-ci porte sur des besoins beaucoup plus profonds de reconnaissance, d’appartenance et surtout de sens.

Seule une véritable étude sociologique permettra avec le recul d’en analyser tous les contours. J’espère en tout cas que les réponses qui découleront du Grand débat, exercice unique dans les annales de la République, sauront adresser ces trois besoins fondamentaux. Car, comme l’a dit le Président dans un des débats, ce n’est pas en remettant l’ISF que la qualité de vie des personnes présentes allait automatiquement s’améliorer.

En conclusion : transformer la crise en opportunité

Nous l’avons observé, les Gilets jaunes ont rejeté dès le départ toute récupération possible par les corps intermédiaires : syndicats ou partis politiques. Il me semble donc qu’une des leçons majeures de cette crise, qui pourrait au final la rendre positive, est de s’en saisir pour réinventer le dialogue social en France. Pour cela, les partenaires sociaux – syndicats et patronat – devraient revisiter en profondeur leurs modes de fonctionnement traditionnels.

Avec les générations Y et Z qui ont profondément changé les relations à leurs entreprises, et en présence des réseaux sociaux dont l’impact ne peut qu’aller en grandissant dans le mode d’expression des citoyens, les réponses habituellement apportées sont de moins en moins satisfaisantes. À défaut de cette transformation, ils seront encore plus marginalisés car de moins en moins représentatifs.

L’affaiblissement des syndicats serait malheureusement très grave pour la bonne conduite du dialogue social car il n’y aurait plus d’intermédiaires forts et crédibles entre les citoyens et le gouvernement. En effet, il n’est pas possible de négocier avec 50 000 personnes ne représentant qu’elles-mêmes, ni d’effectuer tous les matins un référendum d’envergure pour sonder les salariés d’une entreprise ou les citoyens de France.

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