La déchéance de la gauche radicale

Hugo Chavez Fidel Castro Credit Antonio Marín Segovia (Creative Commons)

Les peuples d’Amérique latine ont succombé aux sirènes de la gauche radicale. Pour leur plus grand malheur.

Par Fabio Rafael Fiallo.

Qu’ils paraissent loin aujourd’hui, les jours – du début de ce siècle – où le chef de la révolution bolivarienne, Hugo Chavez, menaçait de couper le robinet du pétrole vénézuélien aux États-Unis ! Temps d’euphorie pour la gauche radicale.

Une gauche autrefois montante

C’était en effet l’époque où les partis classés à la gauche de la gauche prenaient le pouvoir en Amérique latine par voie électorale : Argentine, Bolivie, Brésil, Équateur, Nicaragua, et bien sûr Venezuela, autant de pays qui tombaient sous le charme du discours de la gauche populiste, procastriste, de l’Amérique latine.

Même tendance en Europe. Avec des promesses plus faciles à formuler qu’à tenir, le parti populiste de gauche Syriza devint gouvernement en Grèce, tandis qu’en Espagne, Podemos, mouvement lui aussi populiste de gauche (et fortement pro-Chavez de surcroît), était l’étoile montante dans le paysage politique de ce pays.

Tourisme révolutionnaire

Les aficionados de la gauche radicale d’Europe et d’Amérique faisaient alors du tourisme révolutionnaire, se rendant aux grand-messes altermondialistes de Porto Alegre ou d’ailleurs, où ils écoutaient, hébétés, leurs coqueluches du moment – Hugo Chavez, bien sûr, mais aussi le Brésilien Lula, d’autres encore – leur parler du nouveau Grand Soir de la révolution.

Ils prenaient aussi des vacances à Cuba. Histoire d’admirer sur place ce à quoi ils croyaient avant même d’entamer leur pèlerinage, c’est-à-dire les conquêtes sociales  de la révolution. Ces touristes révolutionnaires ne voyaient pas – n’étaient d’ailleurs pas autorisés à voir, et pour tout dire ne tenaient pas à voir – l’état de délabrement dans lequel se trouvaient les hôpitaux de l’île rouge censés soigner les Cubains d’en bas. Pas vu, non plus, la traite de médecins, ceux envoyés par le régime à l’étranger – et dont l’État s’approprie une grosse partie des salaires versés directement au régime castriste par le pays acheteur de leurs services.

Par contre, nos touristes révolutionnaires ne pouvaient pas ignorer, en se baladant sur la promenade du bord de mer de La Havane, à d’autres endroits aussi, les hommes et les femmes qui, un diplôme universitaire dans leur besace, étaient obligés, pour survivre, de s’engager comme chauffeurs de taxi ou de s’adonner à la prostitution.

Mais bien entendu, pour cette gauche, la faute de ces insuffisances revenait au blocus imposé par les États-Unis. Peu importe si, en vérité, il ne s’agit pas d’un blocus mais d’un embargo, lequel n’a jamais empêché le régime castriste d’avoir des échanges commerciaux avec le reste du monde.

Le temps des idées mortes

Quoi qu’il en soit, tous ces espoirs, tous ces mirages, sont aujourd’hui mal en point.

En Amérique latine, les gouvernements de la gauche radicale, bolivarienne, ne cessent de perdre les élections, et ceux qui se maintiennent au pouvoir (notamment au Venezuela et au Nicaragua) ne le font qu’en détruisant l’indépendance des pouvoirs, muselant la presse indépendante et, surtout, en ayant recours à une brutale répression.

En Europe, Syriza est devenu un mouvement assagi, prêt à temporiser, afin de garder le pouvoir, avec les principaux bailleurs de fonds, notamment l’Union européenne et le Fonds monétaire international. Podemos, pour sa part, est travaillé par de fortes querelles internes.

Pire encore pour le moral de la gauche révolutionnaire, c’est le désastre du socialisme du XXIe siècle instauré par Hugo Chavez au Venezuela. Ceux qui, naguère, comblaient d’éloges Hugo Chavez – entre autres Jean-Luc Mélenchon en France, Jeremy Corbyn au Royaume Uni, Bernie Sanders aux États-Unis – ne savent plus où donner de la tête, comment justifier ou, mieux encore, comment effacer leurs louanges d’antan envers ce socialisme aujourd’hui décrépit.

Non-assistance à peuple en danger

D’aucuns sortent leur joker préféré, à savoir que le malaise qui règne au Venezuela ne justifie pas l’ingérence internationale, qu’il faut laisser les Vénézuéliens résoudre eux-mêmes leurs problèmes.

Argument bidon s’il en est. Car les Vénézuéliens ne peuvent pas, à eux seuls, venir à bout de leur tragédie. Les tortures et les assassinats de manifestants y sont monnaie courante. Les principaux dirigeants de l’opposition se trouvent soit en exil, soit en prison. Le nombre de prisonniers politiques approche le millier. Les tortures atteignent une écœurante cruauté.

Dans ces conditions, brandir l’argument de la non-ingérence, comme le font les tenants de la gauche radicale, relève carrément de la non-assistance à peuple en danger – un crime.

Un féminisme de circonstance

Quand il s’agit de soutenir le mouvement #MeToo, la gauche radicale n’a, à juste titre d’ailleurs, aucun problème. Mais pour reconnaître les exactions commises contre des femmes par des régimes révolutionnaires de l’Amérique latine ou leurs dirigeants, dans ce cas, alors, c’est silence radio.

Jamais un mot, de cette gauche, pour dénoncer le tabassage fait périodiquement par les troupes de choc du régime castriste,contre les «  Dames en Blanc », dont le seul délit est de demander la libération des prisonniers politiques à Cuba. Pas un mot, non plus, pour rejoindre les mouvements féministes et répudier le chef de la révolution sandiniste, Daniel Ortega, le patriarche de la gauche radicale au Nicaragua, accusé par Zoilamérica sa fille adoptive, de viols répétés. Pas un mot, non plus, pour compatir avec Lilian Tintori, épouse du prisonnier politique vénézuélien Leopoldo Lopez (aujourd’hui en résidence surveillée), fouillée dans ses parties les plus intimes, juste pour l’humilier, un jour où elle rendait visite à son mari en prison. Pas un mot, enfin, pour montrer ne serait-ce qu’un soupçon d’écœurement à l’égard des dénonciations du sergent Harry Solano Vargas aujourd’hui exilé en Colombie qui accuse les sbires du régime de Maduro d’avoir torturé et violé plusieurs femmes membres de sa famille, y compris sa mère, afin de le punir pour sa prise de position en faveur du président en charge du Venezuela, Juan Guaidó.

Pour la gauche radicale, le féminisme s’arrête là où commence la révolution.

Deux gauches

À force de se voiler la face devant les crimes perpétrés par les régimes révolutionnaires de l’Amérique latine, la gauche radicale a perdu toute autorité pour donner des leçons de morale.

Soyons clairs : à côté de cette gauche complice, il existe une gauche aux fermes convictions démocratiques, qui n’a cessé de condamner – tout à son honneur – les exactions des régimes castrochavistes. C’est la gauche, pour n’en citer que quelques noms honorables, d’un Jorge Edwards, ambassadeur éphémère du Chili à Cuba à l’époque du gouvernement socialiste de Salvador Allende et déclaré persona non grata par le régime castriste ; celle des anciens présidents Felipe González (Espagne) et Ricardo Lagos (Chili) ; celle de Joaquín Villalobos, ancien guérillero salvadorien ; ou encore celle de l’écrivain chilien Patricio Fernández, qui vient de publier un ouvrage déchirant, n’en déplaise aux touristes révolutionnaires, sur le fiasco du castrisme depuis une perspective de gauche (Cuba : Viaje al fin de la revolución).

C’est à cette gauche décente et cohérente qu’appartient Luis Almagro – ancien ministre des Affaires étrangères du très gauchiste président d’Uruguay José Mujica et actuel secrétaire général de l’Organisation des États américains (OEA) – qui joue un rôle de premier plan dans la pression internationale exercée actuellement contre le régime tyrannique en place aujourd’hui au Venezuela.

Cette gauche démocratique a été honteusement négligée, voire méprisée, souvent même dénigrée, par la fameuse gauche révolutionnaire. Voilà un clivage idéologique, et davantage encore moral, dont la gauche radicale sort en lambeaux.