Partout dans le monde, la gauche est cocue !

Délaissée par sa base électorale, la gauche se voit de surcroît trahie par les leaders qu’elle porte au pouvoir.

Par Fabio Rafael Fiallo.

Dans Albertine disparue, Proust attribue la trahison amoureuse au caractère et à la façon d’agir de l’amant trompé :

« Les hommes qui ont été quittés par plusieurs femmes l’ont été presque toujours de la même manière à cause de leur caractère et de réactions toujours identiques qu’on peut calculer ; chacun a sa manière propre d’être trahi, comme il a sa manière de s’enrhumer. »

La conception proustienne de la tromperie amoureuse peut être transposée à la sphère politique. Quand les certitudes et les affects idéologiques empêchent un mouvement politique de saisir la réalité et le cas échéant de se remettre en question, il court le risque d’être quitté par sa base et utilisé par des leaders qui se servent de ses idéaux pour atteindre le pouvoir.

Rien n’illustre plus clairement cette dynamique de la trahison politique que les déboires actuels de la gauche.

Car des déboires, la gauche en connaît plus d’un. À commencer par le fait que les catégories populaires l’abandonnent pour rejoindre la droite populiste partout en Europe et ailleurs. Dans le jeu de la surenchère politique, Jean-Luc Mélenchon et Benoît Hamon ratissent aujourd’hui moins large que Marine Le Pen.

L’égalitarisme ne prend plus

Le discours égalitariste cher à la gauche ne prend guère, ou ne prend plus, dans ce qu’on dénomme la « France périphérique » ou « l’Amérique du milieu ». Cette tranche non négligeable de la population semble travaillée par de nouveaux soucis, liés au fait que c’est elle (comme le souligne le philosophe américain Matthew Crawford) qui « supporte les inconvénients de l’immigration ».

Par ailleurs, ces catégories déclassées voient d’un très mauvais œil le fait de devoir payer des impôts pour financer les dérives d’un assistanat – instauré dans une grande mesure par des gouvernements de gauche – qui, en contrepartie, n’exigent rien ou exigent trop peu de ses bénéficiaires.

Délaissée par sa base électorale, la gauche se voit de surcroît trahie par les leaders qu’elle porte au pouvoir.

Le « tournant de la rigueur » de François Mitterrand en 1983, puis le « choc de compétitivité » aux prétentions néolibérales de François Hollande, sans oublier le revirement dans le même sens d’un Gerhard Schroeder en Allemagne, ou l’avertissement de Bill Clinton, pour qui il fallait « en finir avec l’assistanat tel que nous le connaissons », et enfin l’acceptation par Alexis Tsipras, le leader de la gauche populiste grecque, des conditions imposées par les créanciers de son pays (et ce, pour éviter les ravages d’un défaut de paiement), autant de camouflets infligés à une certaine gauche qui pensait avoir porté au pouvoir des leaders prêts à « changer la vie », ou tout au moins les règles du jeu de l’économie de marché, pour ensuite déchanter.

La fin de la gauche radicale

 Même duperie du côté de la gauche radicale, cette gauche pure et dure qui aura vénéré le camarade Staline et Mao Tse-Tung, et ensuite Castro et Kadhafi, celle-là même qui vibra d’émotion devant les Sandinistes du Nicaragua et qui, plus récemment, aura misé sur le « socialisme du 21e siècle » instauré par Hugo Chavez au Venezuela.

On ne trouve plus grand monde pour faire la louange du petit père des peuples Joseph Staline ou du Grand Timonier Mao Tse-Tung. Mais cela ne doit pas faire oublier combien une certaine gauche aura été séduite par ces régimes totalitaires avant d’essayer de s’en démarquer.

Puis, comme pour se racheter une bonne conscience après son soutien de longue date au colonialisme, la gauche s’érigea en chantre de la décolonisation. Or, constatant la manière dont Mouammar Kadhafi, Robert Mugabe, Saddam Hussein et tant d’autres dirigeants tiers-mondistes avaient dénaturé la belle aventure de la décolonisation, cette gauche dut vite réaliser que sa lutte, et notamment sa défense tous azimuts du principe de non-ingérence, avait fait le jeu des pires dérives dictatoriales dans les États d’Afrique et d’Asie créés à la suite de la Seconde Guerre mondiale.

Cocu complaisant

Pour continuer à applaudir le régime cubain malgré la trahison du castrisme à ses promesses originelles (réinstauration de la démocratie à Cuba, convocation à des élections libres, respect des syndicats indépendants et du droit de grève), la gauche radicale sort un discours qui évoque celui du chef de la propagande nazie : de même que Goebbels essaya de relativiser et de faire oublier les crimes du IIIe Reich en vantant les soi-disant réussites du nazisme en matière de résorption du chômage, ainsi la gauche radicale, pour relativiser ou minimiser la nature dictatoriale du castrisme, vante les soi-disant « conquêtes de la Révolution cubaine » dans les domaines de la santé et de l’éducation. Comme si la baisse du taux du chômage dans un cas, ou la mise en place de services sociaux dans l’autre, saurait justifier la suppression des libertés publiques.

Agissant de la sorte, la gauche radicale endosse le rôle du cocu complaisant : le régime cubain, il est vrai, n’a pas tenu les promesses démocratiques qu’il nous avait fait miroiter et auxquelles nous avions cru, mais nous l’aimons quand même.

Quant au Nicaragua, le sandinisme, coqueluche de la gauche à la fin du siècle passé, a accouché d’un pouvoir dynastique dont le leader, Daniel Ortega, interdit aux principaux partis de l’opposition de se présenter aux élections, et ce, pour mieux faire élire son épouse à la tête de l’État. Pas sûr que la gauche radicale puisse souscrire à la tournure prise par le régime nicaraguayen qui l’avait tant fait rêver.

La débâcle chaviste

Le sommet de la débâcle aura été atteint dans le Venezuela chaviste. Avec des dizaines de prisonniers politiques dans les geôles du pays, avec un pouvoir judiciaire à la solde du régime, ayant dépouillé le pouvoir législatif (contrôlé par l’opposition) de toutes ses prérogatives constitutionnelles, avec une hiérarchie politico-militaire soupçonnée d’être empêtrée dans des affaires de corruption et dans le narcotrafic, avec les indices de pauvreté repartant à la hausse, et ayant réalisé la contre-prouesse de mettre à bas l’économie du pays qui possède les plus grandes réserves du pétrole du monde, le chavisme représente aujourd’hui l’antithèse de ce que la gauche avait espéré.

Face à tant de déconvenues, que fait cette gauche radicale, « révolutionnaire » ? Eh bien, elle campe sur ses dogmes, sur son discours, toujours prompte à attribuer les échecs de ses idoles, non pas aux failles inhérentes au modèle socialiste, mais à des conspirations « fascistes » soutenues par « l’empire » américain.

Elle s’obstine ainsi à négliger, voire à mépriser, la nécessité d’assurer et de respecter la liberté d’expression et d’association (presse libre, syndicats indépendants, partis d’opposition), et par voie de conséquence la séparation des pouvoirs.

Dédain pour la liberté

Un tel dédain à l’égard de l’impératif de liberté n’est pas absent chez un Jean-Luc Mélenchon qui ne se démarque pas du chavisme malgré la tournure dictatoriale prise par celui-ci, de même que chez un Benoit Hamon qui, se référant à la visite de François Hollande à Fidel Castro, affirme qu’il était logique de parler avec les Cubains – passant sous silence le fait que le président français ne rencontra pas un seul dissident pendant son séjour.

Tant que la gauche n’aura pas compris et intégré les souffrances et les nouvelles exigences des catégories délaissées, tant qu’elle se laissera berner par des marchands de tapis de la politique qui se proclament adversaires du grand capital le temps d’une campagne électorale, tant qu’elle n’arrêtera pas d’excuser des régimes dictatoriaux (en Amérique latine ou ailleurs) sous couvert que ces régimes mettent en œuvre des programmes d’assistance sociale, autrement dit, tant qu’elle n’aura pas adapté son logiciel idéologique aux mutations de la société, aux impératifs de l’économie et aux leçons de l’histoire, la gauche sera condamnée à se faire à chaque fois cocufier.