Venezuela : quelle leçon retenir de l’échec de ce champion du pétrole ?

Coro Venezuela by Carlos Adampol Galindo(CC BY-SA 2.0)

La révolution bolivarienne financée par le pétrole a complètement appauvri le Venezuela. Les idéologues socialistes avaient tout faux depuis le début.

Par Samuel Furfari.

La chute du socialiste Maduro se fait attendre. Les encouragements du Président turc Erdogan, Mon frère Maduro, tiens bon ! Nous sommes à tes côtés ») n’auront pas servi à grand-chose. La révolution bolivarienne laisse derrière elle une misère honteuse, une débâcle bien pire que celle du socialisme car en URSS si on n’était pas libre, personne ne mourait de faim et il y avait des soins de santé. Comment un pays démocratique, non régi par des lois religieuses d’un autre temps, est-il arrivé au point de devoir rationner l’alimentation et les médicaments au point que ses habitants ont dû fuir par milliers ?

Dans sa lettre pastorale aux églises libres du Venezuela et à la société vénézuélienne, Abdy Pereira, président de l’Association des Églises évangéliques libres, face à la violence généralisée qui sévit dans son pays, a demandé à ses fidèles de réfléchir à deux fois avant de partir afin de sauvegarder l’avenir du pays. Un appel international auprès des mêmes Églises a permis de lever des fonds pour aider les plus pauvres, notamment les pasteurs qui n’avaient plus à manger.

Moises Naim, un spécialiste du Venezuela du Carnegie Endowment for International Peace, dans un article intitulé « Le suicide du Venezuela » dans Foreign Affairs a écrit que

la transformation que le Venezuela a subi est si radicale, si complète, et si totale qu’il est difficile de croire qu’elle a eu lieu sans une guerre. Qu’est-il arrivé au Venezuela ? Comment cela a-t-il pu si mal tourner ? En un mot c’est le Chavisme. Sous la direction d’Hugo Chávez et de son successeur, Nicolás Maduro, le pays a connu un mélange toxique de politique destructrice, d’autoritarisme croissant, et de kleptocratie, le tout sous un niveau d’influence cubaine qui ressemble souvent à une occupation.

Le paradoxe est encore plus étrange car le pays est très riche en ressources naturelles. Avec 303 milliards de barils (18 %  du total mondial), le Venezuela détient les plus grandes réserves prouvées de brut au monde, loin devant l’Arabie Saoudite qui en possède 266. Pour mesurer leur ampleurs, observons que ces réserves correspondent à celles combinées de la Russie, des États-Unis et de l’Iran. Il possède également 6 400 milliards de m3 de gaz naturel – 3,3 % des réserves mondiales –  soit près de quatre fois les réserves de la Norvège, considérée en Europe comme un grand du gaz.

La plupart des réserves de pétrole prouvées du Venezuela sont situées dans le bassin du fleuve Orinoco, où 220,5 milliards de barils de pétrole lourd gisent, pratiquement inexploités. Même s’il n’est pas de première qualité, c’est quand même du pétrole. La principale zone de production se trouve dans le bassin de Maracaibo, où l’on pompe près de 50 % du pétrole vénézuélien.

En 1970 la production quotidienne était de 3,8 millions de barils (Mb/j), elle est tombée à 2,1 Mb/j en 2017. Sa part dans la production mondiale était en 1970 de 7,8 %, elle n’est plus que de 2,3 %. Cet effondrement de la production vénézuélienne résulte du manque d’investissements et d’une gestion inadéquate. Moins de production d’un pétrole moins cher a conduit à une détérioration de la situation économique du pays. Ces quelques chiffres montrent à l’évidence que quelque chose ne tourne pas rond dans ce pays.

Le pétrole comme ingrédient révolutionnaire

L’idéologie socialiste de Hugo Chávez ne pouvait qu’aboutir à un lamentable échec. Pour ce colonel et – Nicolas Maduro qui lui a succédé après sa mort — la richesse pétrolière du Venezuela devait être l’instrument qui activerait la révolution bolivarienne. Leur objectif était l’instauration du socialisme, non seulement dans le pays, mais dans toute l’Amérique latine et ensuite dans le monde entier.

Grâce aux réserves pétrolières gigantesques de son pays, Chávez et Maduro s’imaginaient devenir les maîtres du monde. Le Colonel a racheté les 528 millions de dollars de la dette de l’Argentine, construit des maisons sociales à Cuba, aidé le gouvernement socialiste équatorien, proposé la création de l’ALBA – une zone de libre échange pour les Amériques.

Le 29 juin 2005, en présence de Fidel Castro, Chávez a proposé à ses voisins des Caraïbes la création de Petrocaribe, un programme supposé permettre à quinze pays des Caraïbes de régler 40 % de leur facture pétrolière par des crédits à 25 ans et au taux de 1 % sur une période démarrant 2 ans après la livraison ; l’offre de participation au programme a aussi été étendue aux municipalités de gauche d’El Salvador et du Nicaragua. Le président Chávez s’était investi du rôle de bienfaiteur de pays souffrant du prix élevé du pétrole… vénézuélien, prix qu’il a contribué à fixer, comme on le verra.

Les USA sont devenus son ennemi n° 1. On l’a vu se moquer publiquement de George Bush lors du Sommet des Amériques à Mar del Plata (Argentine) en novembre 2005 et, en compagnie de l’ex-footballeur Diego Maradona, haranguer la foule anti-Bush. Chávez décida aussi de retirer une grande partie des réserves financières vénézuéliennes des États-Unis. En visite à Paris le 9 mars 2005, il a déclaré que « si les U.S.A. parvenaient à le tuer, les travailleurs vénézuéliens n’enverraient plus une seule goutte de pétrole à ce pays ». Le héros de la révolution bolivarienne a également proposé, dans son discours à l’assemblée générale de l’Organisation des Nations Unies du 20 septembre 2006, que le siège de l’organisation soit déplacé au Venezuela et au passage, qualifié Georges Bush de diable traînant une odeur de soufre.

Son rôle croissant dans la géopolitique de l’énergie l’a incité à offrir son soutien au programme nucléaire iranien. Dans le but de punir le pays symbole de l’économie de marché, le président populiste envisage la réduction des livraisons de son pays au puissant voisin du Nord et à cet effet, déploie tous ses efforts pour multiplier les ventes ailleurs, y compris dans la lointaine Asie, pourtant à 45 jours de navigation. C’était évidemment sans compter sur la révolution technologique de la production du pétrole de roche-mère des USA, une révolution réussie au point qu’elle a changé la géopolitique de l’énergie, contrairement à celle de Chávez et de son héritier Maduro…

La diplomatie du pétrole, un échec cuisant

Toujours en défiance des USA, Chávez se lie d’amitié avec l’Iranien Ahmadinejad et dans la foulée propose l’établissement de la fameuse bande de prix à l’OPEP, qui a eu pour conséquences des années de prix surfait du pétrole. Au sommet de l’Amérique latino-espagnole du 10 novembre 2007, il a tant exaspéré le roi Juan Carlos que celui-ci lui a lancé : « ¿Por que no te callas ? » (Pourquoi ne te tais-tu pas ?).

Après la grève de 2002, 18 000 cadres de la société nationale Petroleos de Venezuela (PDVSA) sont licenciés ainsi que 85 % des ingénieurs et 90 % du personnel travaillant dans l’activité extractive. Ceux qui possédaient le savoir-faire sont remplacés par des acolytes du régime. Les recettes pétrolières ne sont pas réinjectées dans le secteur mais dans des programmes sociaux. Les conséquences ne se sont pas fait attendre, d’autant plus que le prix du brut revenait à un niveau normal grâce à l’abondance du pétrole tant conventionnel que de roche-mère.

Du temps des prédécesseurs de Chávez, le pétrole servait aussi d’instrument politique et géopolitique. Pendant les années 50, le président vénézuélien Marcos Pérez Jiménez promit de moderniser le pays « en une nuit » ; la promesse s’est vite évaporée avec un gouvernement marqué par la corruption et le gaspillage. En 1960, en réaction à une première crise avec les USA suite aux décisions du président Eisenhower, le Venezuela proposa aux pays arabes la création de l’OPEP, qui s’est concrétisée à Baghdâd en septembre 1960. Durant les années 1970, le président Carlos Andrés Pérez promit une rapide transformation du Venezuela en une nation développée, mais la chute du prix du pétrole provoqua l’endettement du pays qui finit par s’effondrer une décennie plus tard.

Raul Gallegos, un analyste vénézuélien, explique qu’entre 1999 et 2014, le gouvernement vénézuélien a gagné, grâce au pétrole, plus de 1 300 milliards de dollars, soit plus de 13 fois les dépenses du plan Marshall (ajusté pour l’inflation) qui ont permis à l’Europe de se remettre de la Deuxième guerre mondiale. Même si les dépenses ont brièvement aidé les pauvres, qui constituent 80 % de la population vénézuélienne, le pays est tombé en ruines lors de la chute des prix du pétrole en 2014. L’échec du socialisme bolivarien a permis à l’opposition de remporter une large victoire en décembre 2015. Les pétroliers mondiaux, comprenant que l’instabilité allait perdurer, ont boudé l’édition 2015 du Venezuela Oil Roadshow qui se tient annuellement à Maracaibo.  L’événement fut un fiasco : au lieu des 40 000 participants attendus, seuls 3 000 étaient présents – dont des centaines d’employés de l’entreprise publique PDVSA ajoutés pour gonfler le nombre.

Maduro, dans la lignée de l’échec chaviste

Face au manque de technologies modernes et faute des majors occidentaux devenus réticents à cause de l’instabilité qui règne dans le pays, Nicola Maduro se tourne alors vers les entreprises russes pour une coopération. En juin 2015, lors du Forum économique international de Saint-Pétersbourg, Rosneft, la compagne pétrolière russe contrôlée par l’État, et la PDVSA ont signé un accord visant au développement conjoint de projets au Venezuela, tout en promouvant des technologies de pointe dont l’entreprise nationale vénézuélienne a grandement besoin.

L’un des projets porte sur l’exploration et l’exploitation des blocs Rio-Caribe et Mejillones (phase II du projet Mariscal Sucre). Rosneft se substitue aux grandes compagnies internationales ; il possède déjà 13 % de l’industrie pétrolière du Venezuela. Est-ce pour cela que Vladimir Poutine a rejoint Recep Erdogan pour soutenir le président Maduro ?

Le Venezuela compte également exploiter, avec la collaboration de Rosneft, les opportunités offertes par l’immense bassin de gaz non associé en offshore, bassin qui se prolonge vers le Trinité-et-Tobago (14 km séparent les deux voisins). C’est ce qui a permis à ce petit État des Caraïbes de devenir exportateur de gaz naturel liquéfié depuis 1999.  Grâce à un plan conçu il y a dix ans par BP, l’espagnol Repsol et la National Gas Company du Trinité-et-Tobago, la production de gaz et son exportation sous forme de gaz naturel liquide (GNL) ont contribué à faire la fortune de ce petit voisin du Venezuela. Par ailleurs, le Trinité-et-Tobago était, avant l’émergence de la production de gaz de roche-mère, le principal fournisseur de gaz des États-Unis.

À côté de Trinité-et-Tobago, le Venezuela fait figure de géant, mais de géant endormi qui a perdu la course du gaz tout simplement parce que l’État socialiste a rejeté l’idée de toute coopération avec les entreprises capitalistes. Grâce à son attitude favorable à la loi du marché et à l’opposé du socialisme bolivarien, Trinité-et-Tobago est désormais le plus grand producteur de pétrole et de gaz naturel des Caraïbes.

Il a également développé son industrie pétrochimique et est devenu en 2013 le plus grand exportateur mondial d’ammoniac et le deuxième exportateur de méthanol. En reconnaissance de l’épanouissement économique du pays, l’OCDE l’a enlevé de sa liste de pays en développement et placé parmi les pays les plus développés des Caraïbes.

Juan Pablo Pérez Alonzo, ministre de l’Énergie vénézuélien et fondateur de l’OPEP, a qualifié le pétrole « d’excrément du diable ». Dans son livre Hundiéndonos en el excremento del diablo publié en 1976 il affirme que « le pétrole amène le gaspillage, la corruption, les dépenses inutiles et la dette… Nous allons souffrir pendant des années et des années de ces dettes« . Il ne s’est pas trompé si on applique sa vision à son pays, vu la corruption devenue endémique dans son pays et dans tant d’autres pays pétroliers.

Certains se sont enrichis tandis que leurs populations sont restées très pauvres. Hormis une poignée de pays principalement de l’OCDE (U.S.A., Royaume Uni, Australie…) – mais aussi quelques exceptions comme l’atteste l’exemple de Trinité-et-Tobago, les pays producteurs de pétrole ou de gaz ne sont pas de véritables démocraties, ne connaissent pas de stabilité économique et sont confrontés à des troubles récurrents. Dans le monde de l’énergie, cette triste réalité s’appelle « the curse of oil » (la malédiction du pétrole).

Le contre-exemple norvégien

La Norvège est un des exemples qui échappent à cette malédiction. C’est une démocratie riche et prospère – bien qu’elle ne possède que 2,6 % de ses réserves pétrolières et 1/4 des gazières du Venezuela – dont les revenus sont particulièrement bien gérés.

Son éthique protestante rigoureuse limite sans doute la corruption et promeut la solidarité intergénérationnelle. Le jour où son pétrole sera tari, ses générations futures sont assurées de bénéficier encore de cette manne grâce au Fonds créé par le gouvernement norvégien. Géré par la Norges Bank Investment Management, cet immense fonds souverain mondial affiche en janvier 2019 une valeur de 875 milliards d’euros et croît sans cesse. Quel contraste avec la révolution de Chávez et Maduro !

Avant la crise pétrolière de 1973 l’énergie en Europe était contrôlée par des entreprises qui avaient une vision technologique de la question. Les ingénieurs savaient ce qu’il fallait faire pour produire de la richesse, de la prospérité pour tous. N’oublions pas que les Trente glorieuses étaient des années pleines d’énergie abondante et bon marché ayant créé une période de prospérité sans précédent avec un plein emploi, des avancées sociales majeures et une amélioration inégalée de la qualité de vie, en particulier des femmes qui étaient aux corvées lors de la carence en énergie.

Avec les crises pétrolières est entrée l’irrationalité dans le secteur de l’énergie ; on a dû faire ce qui n’avait pas de sens économique. Cela s’accélère ces dernières années à un rythme surprenant. Alors que nous aurions les technologies aujourd’hui pour avoir non seulement de l’énergie abondante et bon marché et également propre, des politiciens apeurés perturbent la rationalité économique et industrielle.

Il est urgent de revenir à une gestion de la politique énergétique rigoureuse économiquement avec le souci premier de la sécurité d’approvisionnement et de la compétitivité et d’abandonner les idéologies. Maduro est au Venezuela, mais comme lui des idéologues socialistes ou autres en Europe détruisent notre économie au prétexte d’imposer un autre ordre social.

Le reste du monde progresse grâce à un développement économique et la création d’emplois comme nous l’avions connu entre 1945 et 1973, et les Maduro d’Europe – comme l’ex président Vénézuélien — ne voient pas que la géopolitique de l’énergie a changé. La politique énergétique rationnelle du reste du monde n’est pas anti-nucléaire ni anti-fossile et ne met pas en danger leur compétitivité industrielle, mais crée des emplois. Apprenons la leçon du Venezuela.

 

Le dernier ouvrage de Samuele Furfari est une œuvre de plus de 1 200 pages en deux volumes The changing world of energy and the geopolitical challenges.