Européennes : les libéraux en ordre dispersé

EU Eruption in Greece By: DonkeyHotey - CC BY 2.0

Derrière la disparition politique du libéralisme, il y a la panique morale identitaire qui s’est emparée de l’Occident après l’élection de Donald Trump, le Brexit et qui menace l’Union européenne.

Par Claire Libercourt.

Emmanuelle Gave ne figurera pas sur la liste de Nicolas Dupont-Aignan pour les élections européennes. Suite à des propos jugés polémiques exhumés par « Quotidien » sur ses comptes Twitter et Facebook, le leader de Debout la France a préféré écarter la candidature de l’ancienne avocate. Quelques jours plus tôt, L’Opinion avait révélé que son père Charles Gave avait l’intention de verser près de 2 millions à la campagne de la formation souverainiste, ce qui ne fit qu’alimenter le bad buzz sur les réseaux sociaux.

L’engagement des Gave avait suscité des réactions mitigées, tant les positions clairement protectionnistes et nationalistes de Nicolas Dupont-Aignan semblent à l’opposé des idées libérales professées par l’Institut des libertés. Le pari politique s’expliquait pourtant par la volonté de faire la synthèse entre deux électorats potentiels, le conservateur et le libéral. Emmanuelle Gave n’est pas la première personne à chercher à réunir les deux parties : Hervé Mariton s’y est également essayé, sans succès. Il semblerait que culturellement, la distance soit trop grande.

C’est que le « conservatisme » français n’est pas celui qu’on trouve en Grande-Bretagne ou aux États-Unis : son histoire n’est pas la même. Alors que les conservateurs américains ou anglais restent traditionnellement attachés à la liberté, à l’État de droit et à la limitation de la puissance publique dans le cadre de ses missions essentielles, les conservateurs français demeurent prisonniers de la cage de fer étatiste qui pèse sur l’ensemble du paysage idéologique et politique hexagonal.

La Manif pour tous, qui a émergé avec l’opposition au mariage homosexuel a certes révélé un conservatisme sociologique bien présent au sein de la population française, mais qui s’est très largement révélé hostile dans sa traduction politique au libéralisme comme projet de société.

Nicolas Dupont-Aignan ne fait pas exception dans le paysage du conservatisme à la française. Gaulliste autoritaire, ce n’est pas par hasard s’il se rapproche de Marine Le Pen pendant l’élection présidentielle. Les deux partagent la même vision fantasmagorique et autoritaire d’un État social tout-puissant qui puisse préserver la France de toute forme de changement et d’évolution.

Une offre politique globalement anti-libérale

Ce problème de positionnement nous dit quelque chose de paradoxal sur l’offre politique en France. Alors que les idées libérales sont de plus en plus acceptées dans le débat public, les médias et les mœurs, les partis politiques à la veille des élections européennes semblent purement et simplement vouloir les faire disparaître des plateformes programmatiques. Il y a peu de débouchés pour les quelques libéraux tentés par l’aventure électorale.

La raison la plus immédiate repose sur un malentendu qui associe la politique du gouvernement Macron au libéralisme politique, ce qui est pourtant loin d’être le cas. L’actuel président étant particulièrement impopulaire, ses adversaires comme ses partisans prennent leur distance avec une tradition que certains réduisent à l’idéologie des classes protégées.

De leur côté, les opposants à la République en marche se divisent entre identitaires et populistes.

Les Républicains (LR), en désignant François-Xavier Bellamy comme tête de liste aux Européennes, ont misé sur la carte identitaire, celle du conservatisme social méfiant à l’endroit des évolutions sociales comme de la liberté économique. Virginie Calmels, qui fut un temps pressentie pour incarner la tendance libérale au sein de la formation de centre-droit, a mis fin à sa carrière politique avec l’arrivée d’Alain Juppé au Conseil constitutionnel. Le Rassemblement national comme les formations groupusculaires de droite extrême qui gravitent de lui (UPR, DLF, Les patriotes) n’ont pas changé sur le fond : elles continuent de défendre le programme commun de la gauche de 1981, associé à une rhétorique anti-immigration aux accents apocalyptiques.

À gauche, le parti socialiste tente d’exister en défendant la social-démocratie à titre de témoignage, tandis que la France insoumise mise sur la carte du populisme clairement socialisant, à la vénézuélienne. La République en marche a absorbé l’aile réformiste et modérée de la gauche, faisant du macronisme le dernier bastion du rocardisme modernisateur — comprenez keynésien — sur le marché des idées.

Panique morale autour de l’identité

Derrière la disparition politique du libéralisme, il y a la panique morale identitaire qui s’est emparée de l’Occident après l’élection de Donald Trump, le Brexit et qui menace l’Union européenne. Le spectre du terrorisme, la crise des migrants et la question migratoire ont polarisé l’opinion publique en Europe et aux États-Unis, favorisant la réorganisation des clivages traditionnels autour de ces questions.

Le libéralisme en a perdu en visibilité, quand il ne s’est pas retrouvé en miettes : le mouvement libertarien américain autrefois — relativement — uni s’est fractionné sur la question populiste. Le parti conservateur britannique, longtemps thatchérien, s’est réveillé dirigiste et socialisant avec Theresa May. En Europe centrale et en Italie, les gouvernements autoritaires et souverainistes s’organisent contre le bloc européiste franco-allemand en les accusant d’ultra-libéralisme. Pourtant, celui-ci s’est surtout distingué ces dernières années par son autoritarisme et son mépris du consentement des peuples européens.

La crise politique du libéralisme

Le morcellement politique du message libéral signerait-il la crise du libéralisme politique ? Serions-nous en train de revivre la crise de confiance que les libéraux ont eu à supporter entre les deux guerres mondiales, à la veille du colloque Lippmann ? Ça serait donner trop d’importance à la politique, et pas assez à la société civile elle-même. Il y a même fort à parier que la prochaine grande transformation sociale, technologique et économique passe par l’obsolescence de la fonction politique traditionnelle. En attendant, continuons d’encourager à la liberté.

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