Réfugiés : la fracture européenne

Viktor Orban credits EPP (licence creative commons)

Le clivage sur l’accueil des réfugiés concerne toute l’Europe.

Par Corinne Deloy.

Viktor Orban credits EPP (licence creative commons)
Viktor Orban credits EPP (licence creative commons)

L’Europe centrale contre les quotas

Le parlement hongrois vient d’adopter, le 3 novembre, par 141 voix pour (27 contre et une abstention) une résolution réclamant à la Commission européenne d’annuler la répartition des réfugiés entre les États membres. Le traité de Lisbonne autorise en effet les États membres à demander à la Commission de revenir sur une décision s’ils peuvent démontrer que celle-ci serait plus efficace en étant prise au niveau national. Cette initiative doit être votée par les parlements d’un tiers des États membres, soit de dix pays, pour que la procédure puisse être lancée.

Le gouvernement de Viktor Orban (Alliance des jeunes démocrates, Fidesz) appuie également la Slovaquie qui envisage, elle, de déposer plainte devant la Cour de justice de l’Union européenne contre la décision du Conseil européen de répartir 120 000 réfugiés entre les États membres. Les deux États membres doivent se décider avant le 18 décembre, la plainte devant être obligatoirement déposée dans les deux mois qui suivent la décision impliquée.

Depuis des mois, les pays d’Europe centrale se battent contre les quotas de réfugiés que Bruxelles veut mettre en place pour répondre à l’afflux de personnes arrivant de Syrie, d’Afghanistan, d’Irak et d’autres États du Moyen-Orient ou d’Afrique en Europe.

Le 4 septembre dernier, les quatre pays qui forment le Groupe de Visegrad (République tchèque, Hongrie, Pologne et Slovaquie) ont exprimé leur refus des décisions de Bruxelles. Varsovie s’est ensuite désolidarisé de ses trois partenaires, le président du Conseil européen et ancien Premier ministre polonais (2007-2014) Donald Tusk (Plateforme citoyenne, PO) ayant convaincu la chef du gouvernement polonais de l’époque Ewa Kopacz (PO) de modérer son discours.

La Pologne, qui se voit comme l’un des « grands » États de l’Union et pour laquelle l’impérialisme du grand voisin russe constitue la principale menace pour l’Europe, sait que si elle veut que Bruxelles s’implique dans la gestion de sa frontière orientale, elle doit participer à la gestion des réfugiés venus du Sud.

Du poids de l’histoire

La position des pays d’Europe centrale s’explique en grande partie par leur histoire. Nations formées à partir d’une langue et d’une culture, et parfois d’une religion, par conséquent plus homogènes sur les plans culturel et ethnique que les États d’Europe occidentale, ces pays, qui sont des terres d’émigration, se vivent comme les garants de la civilisation européenne qu’ils ont défendue à plusieurs reprises lorsqu’ils ont dû lutter contre l’empire ottoman, puis lorsqu’ils ont résisté au totalitarisme soviétique. Au nom de cette identité européenne, ils se posent aujourd’hui en rempart contre l’islam, religion de la majorité des réfugiés qui arrivent en Europe, qu’ils voient comme une menace pour la culture européenne.

En Europe centrale, l’arrivée de réfugiés a provoqué un repli des populations, et des élites, de ces pays sur elles-mêmes et plus précisément sur leur souveraineté étatique, à laquelle ils sont d’autant plus attachés qu’elle est une acquisition récente.

Les États d’Europe centrale n’ont pas de passé colonial et ne sont pas des pays d’immigration. Enfermés derrière le rideau de fer durant plus de quarante ans, les Hongrois, Polonais et autres Tchèques et Slovaques n’ont eu que très peu de relations avec des populations extra-européennes. Ils ont une vision très négative des conséquences de l’immigration en Europe occidentale et sont fortement opposés à tout multiculturalisme. « En dépit des apparences, le communisme a eu un contenu ethnique très prononcé. Il n’a pas préparé les gens à se confronter à un monde extérieur, présenté comme suspect et dangereux. Dans des pays comme la Pologne, il a créé une société ethniquement homogène, au moment où la France, le Royaume-Uni et les États-Unis, pour le meilleur ou pour le pire, se confrontaient au modèle libéral des sociétés multiculturelles » affirme l’historien américain Thimothy Snyder1.

Il ne faut cependant pas caricaturer ni oublier que les pays d’Europe centrale (et orientale) ont à plusieurs reprises accueilli de nombreux réfugiés, venus d’ex-Yougoslavie à la fin du XXe siècle, et aujourd’hui d’Ukraine, d’Albanie, du Kosovo ou de Serbie.

La perception de l’identité européenne est bien le point central à partir duquel se déploient les réactions et les positions des différents États membres, et plus largement des Européens eux-mêmes, face aux réfugiés venus du Moyen-Orient ou d’Afrique. Les États de la partie orientale de l’Union, dans lesquels existe toujours un sentiment d’infériorité par rapport à leurs partenaires de l’Ouest, sont également souvent prompts à s’élever contre tout ce qui peut ressembler à un diktat. La déclaration du ministre allemand de l’Intérieur, Thomas de Maizière (Union chrétienne-démocrate, CDU), qui proposait de priver des fonds structurels européens les pays qui n’accepteraient pas la répartition par quotas n’est sans doute pas la meilleure réponse à apporter au clivage actuel. « Punir des États membres qui exprimeraient une opinion divergente serait la fin de l’Europe » a déclaré le 16 septembre dernier le Premier ministre slovaque Robert Fico (Direction, SMER).

Le clivage sur l’accueil des réfugiés concerne toute l’Europe. La question divise également les populations de l’Ouest du vieux continent même si les dirigeants de ses pays se montrent pour l’heure, solidaires et favorables à une solution européenne. Le refus de recevoir sur son sol les personnes qui fuient la guerre ou des régimes politiques liberticides se mêle à l’euroscepticisme et révèle le malaise actuel de l’Europe, de toute l’Europe. Il ne s’agit pas de punir ou d’imposer mais bien de mettre en place au plus vite une politique d’asile européenne et de développer les capacités d’intégration de l’Union sous peine de voir le projet européen, déjà mis à mal par la poussée des populismes, se décrédibiliser encore un peu plus.

« L’évolution des pays de l’Est vers des identités politiques plus complexes et multiples que la simple identité nationale dépendra en grande partie de la capacité de l’Europe à apporter une réponse collective et solidaire à la crise des réfugiés, à travers une politique commune d’asile et d’immigration. Laisser les gouvernements gérer chacun de leur côté ces questions, c’est ouvrir la voie au populisme » écrit Timothy Snyder2.

Sur le web

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  1. La Croix, 9 octobre 2015.
  2. Ib.