La dérive autoritaire de Macron

Emmanuel Macron by Amaury Laporte(CC BY-NC 2.0) — Amaury Laporte, CC-BY

Difficile de discerner le moindre libéralisme dans ce sur-place tout empreint du principe de précaution si caractéristique des politiques françaises depuis 40 ans.

Par Nathalie MP.

Que signifie « être libéral » ? Je ne vois pas de meilleure façon de le dire rapidement que de citer la Déclaration d’indépendance des États-Unis (1776) :

Tous les hommes sont créés égaux ; ils sont doués par le Créateur1 de certains droits inaliénables ; parmi ces droits se trouvent la vie, la liberté et la recherche du bonheur. Les gouvernements sont établis parmi les hommes pour garantir ces droits, et leur juste pouvoir émane du consentement des gouvernés.

Dans l’esprit libéral, toute personne qui arrive sur Terre a ainsi le droit de mener sa vie comme elle l’entend, dès lors qu’elle respecte aussi ce droit pour les autres. Considérée comme responsable et capable de discernement, elle est libre de ses choix, aussi bien dans les domaines économiques et politiques que culturels ou religieux et elle a le droit de les exprimer ou de manifester pour eux.

Tout cela, encore une fois, à la condition impérative de ne porter atteinte ni aux biens ni à l’intégrité physique des autres. L’État est justement là pour faire respecter ces droits naturels que sont la vie, la liberté et la propriété afin de permettre aux échanges entre les hommes de se dérouler harmonieusement.

Cependant, à observer Emmanuel Macron depuis qu’il a accédé au pouvoir, force est de constater que son attachement aux libertés individuelles n’apparaît pas des plus solides. Derrière l’intention de nous « protéger », les dispositions de l’État d’urgence intégrées dans le droit commun, l’interdiction administrative de manifester et la chasse aux fake news qui tourne chez lui à l’obsession d’un contrôle étatique de l’information sont autant de coups de canif supplémentaires2 et insidieux portés à nos libertés.

Qu’en pensent les libéraux ? Je crois ne trahir personne en disant qu’ils voient se développer chez Emmanuel Macron une tendance autoritaire des plus inquiétantes.

On objectera que cela s’apparente à « faire du Mélenchon », « faire du Mediapart« . Eh bien, justement non. Car si le média d’Edwy Plenel, tout galvanisé par son « héroïque » refus de laisser le parquet perquisitionner dans ses locaux à l’occasion des rebondissements de l’affaire Benalla, fait ses grands titres de la dérive autoritaire d’Emmanuel Macron, son journaliste Romaric Godin considère qu’elle trouve ses racines dans sa soumission… aux exigences économiques du « néolibéralisme » !

Pour lui, le modèle français s’est construit sur un compromis accepté par la droite et la gauche, celui de l’État-providence forgé en 1945 par le Conseil national de la résistance, avec pour effet que :

les différents gouvernements depuis 1983 se sont efforcés d’introduire des éléments néolibéraux, mais de manière progressive, afin de préserver des équilibres qui permettaient de conserver leurs propres ancrages dans la société.

En parlant de ruissellement, de compétitivité, de concurrence, de premiers de cordée, d’attractivité du pays et de la nécessité de s’adapter au monde qui risque d’avancer sans nous, Macron aurait rompu cet équilibre par soumission à l’ordre néolibéral mondialisé, et comme ça ne marche pas et que la société résiste, il est obligé de faire acte d’autoritarisme pour réaliser le bonheur libéral de son peuple malgré lui.

Son intransigeance se manifesterait au niveau économique par son obsession sur « les baisses d’impôts et les économies à réaliser » qui seraient les exigences non négociables du Grand débat national. La dictature du libéralisme, autrement dit !

Remarquez qu’au même moment, une philosophe interrogée dans Le Figaro nous expliquait de façon assez similaire que pour le « néolibéralisme », dont selon elle Hayek serait l’un des représentants,

l’homme n’a pas comme chez Adam Smith des dispositions naturelles pour le marché, mais il doit être « rééduqué » pour s’y «adapter».

Elle nous avertit en outre « qu’il y a beaucoup de confusion intellectuelle sur ce sujet ». À la lire, et à lire Mediapart, c’est bien mon avis.

Le sens du mot néolibéralisme a évolué au cours du temps, mais en l’occurrence, Romaric Godin aurait tout aussi bien pu utiliser « ultra-libéralisme » comme Naomi Klein dans La stratégie du choc, ou tout simplement « libéralisme » car il se réfère très précisément aux politiques de recul de l’État-providence et de baisse des dépenses publiques et des impôts que les libéraux mettent en avant dans le champ économique pour alléger le fardeau du secteur marchand et retrouver ainsi prospérité de tous et liberté de chacun de faire ses choix économiques.

Ceci étant posé, je considère pour ma part que Romaric Godin se trompe deux fois :

1. Le libéralisme n’exige aucune soumission de quiconque à quoi ou qui que ce soit. C’est justement là toute son essence : le refus de la coercition et notamment de la plus potentiellement ravageuse qui soit, celle des États qui disposent d’une armée et d’une police pour obtenir satisfaction, y compris hors de l’état de droit.

2. Emmanuel Macron n’est pas libéral. Il est vrai qu’il parle parfois comme un libéral, il est vrai qu’on a pu éventuellement nourrir l’espoir qu’il soulèverait franchement la chape étatique qui nous étouffe depuis plus de 40 ans, mais les faits et les comptes publics montrent le contraire.

Le journaliste de Mediapart a beau jeu de dérouler tout son raisonnement sans évoquer une seule fois le niveau réel de la fiscalité, des dépenses publiques et du chômage en France. Or il suffit de savoir que les dépenses de l’État français représentent 57 % du PIB, soit le top niveau du monde développé, pour comprendre à quel point il est risible d’incriminer le libéralisme, version néo, ultra ou classique, dans les comportements autoritaires de M. Macron.

Et quand on sait que parallèlement à toutes ces merveilleuses dépenses et tous les prélèvements qui en découlent obligatoirement (éventuellement sous forme de dette), nous avons un niveau de chômage exceptionnellement plus élevé qu’ailleurs, on est plutôt en droit de se demander si un peu de libéralisation de l’économie ne ferait pas le plus grand bien à tout le monde. Encore faudrait-il accepter de regarder la réalité en face, faire acte de factfulness comme dirait Hans Rosling.

Aussi, là où Romaric Godin voit la politique actuelle menée par Emmanuel Macron (libérale, donc, selon son analyse) comme radicalement différente des précédentes, on ne voit que la triste continuité du compromis antérieur entre la conservation de notre modèle social collectiviste et les petites adaptations à la marge exigées notamment par l’Union européenne, non sans un certain laxisme3 d’ailleurs, pour rester dans le concert des nations.

Il y a longtemps que nos États occidentaux ont outrepassé le stade de leur mission régalienne. Imprégnés de l’idée que le monde est mal fait, ils n’ont de cesse de vouloir le rendre plus conforme à leur idéal (conservateur ou progressiste) de façon non pas évolutive et choisie par les individus suite à des débats ouverts au sein de la société, mais « à marche forcée » parce que les hommes au pouvoir ont décidé que là était le « bien » auquel nul ne pourrait plus se soustraire, sauf à faire preuve d’une noirceur d’âme véritablement démoniaque.

À ce jeu, la France fait figure d’aberration exacerbée, comme le prouve sans aucun doute possible l’importance de ses prélèvements obligatoires et de ses dépenses publiques censées redessiner la société dans le sens de plus de « justice sociale ». Et à ce jeu-là, Emmanuel Macron s’inscrit dans le droit fil du François Hollande « réformiste » post 2015.

Certes, il n’y aura plus de recrutements au statut de cheminot à partir de 2021 ; certes, l’ISF a été dégradé en IFI ; certes, les ordonnances Travail ont organisé la fusion d’instances du personnel trop nombreuses et plafonné les indemnités prud’homales.

Mais ne voit-on pas que tout cela est léger tandis que la transition énergétique à marche forcée telle qu’elle se développe en France aujourd’hui dévore nos forces productives ? Ne voit-on pas que si les ministres Le Maire et Darmanin parlent en permanence de la nécessité de baisser les dépenses publiques, ils ne s’occupent que de trouver comment récupérer de nouvelles recette fiscales ?

Ne voit-on pas que les entreprises, dont les profits bien compris sont la marque qu’elles servent bien les consommateurs et qu’elles pourront continuer à employer et verser des salaires à des millions et des millions de personnes, sont tous les jours un peu plus encadrées (en matière de salaires, de contrats de travail, d’égalité homme femme, de travail du dimanche) au risque de perdre en compétitivité et donc de peser négativement sur l’emploi et le pouvoir d’achat ?

Difficile de discerner le moindre libéralisme dans ce sur-place tout empreint du principe de précaution si caractéristique des politiques françaises depuis 40 ans. Comme les dirigeants qui l’ont précédé, comme Chirac, comme Hollande, comme Valls, Emmanuel Macron tente de faire vivre un socialisme « moderne », c’est-à-dire une social-démocratie qui s’avère année après année peu efficace et trop sûre d’elle. Là réside la tentation totalitaire.

Sur le web

  1.  Je précise que la nature ou l’existence d’un créateur sont des sujets distincts qui importent peu pour la portée universelle de ce texte.
  2.  Supplémentaires, car une série de lois mémorielles, de normes comportementales et la loi renseignement ont déjà écorné pas mal notre liberté lors de précédents quinquennats.
  3.  Preuve en est l’acceptation de la Commission européenne de voir la date du retour à un déficit public inférieur à 3 % toujours reculée du temps du quinquennat Hollande.
Vous souhaitez nous signaler une erreur ? Contactez la rédaction.