La Manif pour tous sur le marché politique de l’identité

manif pour tous credits cbecker-tours (licence creative commons)

Les manifestants ont-ils intérêt à se laisser récupérer par les droites institutionnelles ?

Par Frédéric Mas.

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Une frange de la population se mobilise ce dimanche pour manifester son opposition au projet de société proposé par la gauche de gouvernement. Hier, cette dernière autorisait le mariage homosexuel, aujourd’hui, ce sont les questions qui touchent à la GPA et à la PMA qui sont dans le viseur des manifestants. Manuel Valls a beau déclarer être opposé à la GPA, la question demeure en suspens, car beaucoup d’associations qui ont soutenu le candidat Hollande espèrent faire sauter le verrou qui empêche encore l’extension de l’adoption des enfants par des couples homosexuels. Nous verrons que ce revirement du Premier ministre était largement prévisible, après le demi-échec de l’adoption de la loi sur le mariage homosexuel.

Il serait facile, et un peu naïf, de résumer la passe d’armes entre pro et contra à une résurgence de la réaction catholique contre des forces de progrès dédiées à sauver le projet d’émancipation de l’humanité. Essayons d’en proposer une lecture un peu moins superficielle qui s’appuie sur certains faits marquants, à la lumière de la théorie des choix publics, ou du moins qui s’en inspire largement. En quelques mots, qu’est-ce que cela signifie ? Que la Manif pour tous est un mode d’intervention politique qui émerge dans un cadre, celui de la démocratie représentative, que celle-ci instaure un marché politique entre citoyens et politiques, qui eux-mêmes se comportent comme des agents – relativement, voire très relativement – rationnels, et qu’avant de jouer sur le registre émotionnel, il convient d’y voir une création d’un marché politique qui a échappé à ses concepteurs, et que ses représentants ne maîtrisent pas complètement.

En démocratie, la constitution d’une minorité politique, pour qu’elle survive, se doit à la fois de répondre aux attentes du marché de l’identité et trouver un débouché dans les partis politiques institués. La question qui se pose, adressée aux catholiques, est de savoir s’ils ont intérêt à servir d’appoint moral et politique pour la frange « de droite » de la classe politique, ou à rejeter les règles du jeu politique démocratique en misant sur le marché.

I – Le déplacement des enjeux politiques vers le sociétal

Mariage gay (Crédits : René Le Honzec/Contrepoints.org, licence Creative Commons)Tous les biens en circulation sur le marché politique français ne sont pas nécessairement matériels. Au contraire, c’est se tromper lourdement que de croire que les électeurs ne cherchent qu’à améliorer leurs conditions de vie en élisant les politiciens les plus prompts à leur vendre des promesses d’augmentation de salaire ou de biens publics gratuits.

Comme le note Bryan Caplan, la politique en démocratie, du point de vue des électeurs, est cet endroit magique où la décorrélation entre le coût privé des idéologies et leur coût social bat son plein : du point de vue de l’électeur, glisser un bulletin de vote pour soutenir ses croyances les plus folles ne l’engage pas à grand-chose, alors que du point de vue de l’ensemble des institutions politiques, la somme de ce genre d’attitude peut aboutir à la catastrophe1. De cette distance entre coût social et coût privé est né un marché en plein boum depuis maintenant la fin des années 80, celui de la reconnaissance ou de l’identité.

Certains électeurs ne demandent pas seulement des augmentations d’argent gratuit, mais d’être reconnus pour ce qu’ils sont jusqu’à vouloir être représentés d’une façon ou d’une autre dans le débat public. Ces enjeux culturels, qu’on oppose en général aux enjeux purement économiques, ne sont pas propres à la France, et on retrouve ce genre de phénomène ailleurs. Les sciences sociales marquent en général la rupture entre ces deux types de revendications en parlant de valeurs matérialistes et post-matérialistes.

Ce nouveau marché de l’identité a émergé à l’avantage de la classe politique professionnelle de ces 30 dernières années, qui a trouvé un levier relativement peu coûteux pour se faire élire (ou pour chercher à se faire élire), en politisant différents segments de population, et en intéressant certains de leurs représentants à l’entreprise politique. En effet, le plus dur pour un politicien professionnel, est de former une « coalition » pour le porter au pouvoir : il lui faut rassembler suffisamment de gens pour qu’on vote pour lui, ce qui a un coût, et ce coût ne doit pas dépasser les gains espérés. Si battre campagne, serrer les louches et faire du gringue aux grands-mères ne lui apportent rien, le politicien professionnel n’a aucun intérêt à jouer les bateleurs de foire.

Promettre des biens matériels, des biens publics, des avantages à certaines clientèles se fait nécessairement au détriment d’autres clientèles, ce qui est toujours un peu embêtant dans un métier qui a vocation à ratisser aussi large que possible, au moins jusqu’à l’électeur médian. Du coup, promettre de la reconnaissance ou de l’identité à ses clientèles est avantageux : on ne s’endette pas, on ne crée pas de nouveaux impôts, et la redistribution se fait plus facilement quand il s’agit de redistribuer de la reconnaissance plutôt que de l’argent (qu’on n’a pas, ou qu’on ne veut pas redistribuer). Les gains espérés du point de vue des politiques professionnels sont importants : le jeu des passions politiques permet de mobiliser les électeurs à bon compte sans avoir recours aux instruments classiques – plus coûteux – pour former une coalition politique. Il est plus facile de faire passer des mesures symboliques sur les minorités ou l’identité nationale que de sauver la sécu, pour le dire plus vite. Électoralement, c’est toujours payant.

Comme l’avait très bien vu Mancur Olson, les groupes d’intérêts sont d’autant plus organisés et motivés qu’ils sont petits. Réunir une majorité sur la scène électorale consiste donc plus à collectionner de petits groupes aux intérêts bien identifiés plutôt qu’une majorité aux contours flous. Le marché de la reconnaissance et de l’identité témoigne en quelque sorte du stade terminal de la démocratie sociale : quand il n’y a plus rien à distribuer, ou qu’on veut distribuer un minimum, on offre des colifichets et des amulettes aux uns et aux autres pour continuer à faire marcher les organes de choix collectifs (Institutions publiques, administration et collectivités locales, service public et parapublic).

II – La gauche sur le marché de l’identité

Laurent Bouvet
Laurent Bouvet

Selon Laurent Bouvet, cette évolution d’un agenda politique traditionnel vers des sujets culturels et identitaires est particulièrement marquante pour le parti socialiste. En abandonnant les revendications traditionnelles des classes populaires, le PS s’est concentré sur les revendications post-matérialistes de la population des centres villes : « ce qui se met solidement en place [à la fin des années 1980] dans l’imaginaire de la gauche française – et qui va bien au-delà du seul PS, puisque l’on voit les effets aussi bien sur le parti communiste que sur les verts ou sur un parti trotskiste comme la LCR, sans même mentionner les nombreuses associations qui vont dans ce sens : SOS racisme, Ligue des droits de l’homme, LICRA, MRAP, etc. – comme dans nombre de ses discours et de ses politiques publiques, c’est un nouveau « compromis » social, que l’on peut qualifier de libéral-culturaliste. Il s’agit, dans le contexte libéral décrit plus haut, d’une combinaison inédite entre individualisme de l’extension infinie des droits et une attention prioritaire portée par l’identité culturelle des individus par les pouvoirs publics et une partie des institutions politiques et sociales, les médias notamment. »2. Notons au passage qu’il faut entendre ici libéralisme lato sensu, et non en son sens strict, c’est-à-dire organisé autour des contrats, de la justice et de la propriété.

Il s’agissait d’un pari sur l’avenir, et de la nécessité de renouveler des clientèles électorales vieillissantes (retraités, fonctionnaires, ouvriers et secteur secondaire). Cette stratégie a une histoire longue, mais n’a triomphé qu’à l’occasion de l’arrivée de François Mitterrand au pouvoir. Tout en cherchant à coller à l’idéologie des classes aisées urbaines, à politiser les Français issus de l’immigration pour les monter contre la droite, la gauche a aussi abandonné les classes populaires en rase campagne. Ce segment de marché, celui des « perdants de la mondialisation », a été récupéré par le Front national qui depuis une décennie se fait fort d’en défendre en paroles les intérêts.

En plus de vouloir élargir la coalition électorale de gauche, il y a, toujours en suivant Laurent Bouvet, volonté de compenser certains autres aspects défaillants de l’entreprise politique socialiste : en l’occurrence, l’impossibilité de changer les conditions économiques porte naturellement la classe politique à se concentrer sur des enjeux sociétaux afin de réveiller les clientèles nécessaires pour les porter au pouvoir. Ceci n’a pas été sans provoquer une crise d’identité, crise d’identité qui se répète ad infinitum chaque fois que la gauche s’interroge sur ses fondements.

Une fois Nicolas Sarkozy battu, après 10 ans dans l’opposition, la gauche a fait de l’adoption du mariage homosexuel une mesure phare du mandat de François Hollande. Pourquoi en faire un marqueur identitaire aussi important ? Parce dans la nouvelle grammaire culturaliste de la gauche, il permet d’identifier le cœur de cible de l’entreprise politique socialiste : il donne à son électorat captif ce que celui-ci désire, à savoir une identification claire dans le camp du bien et du progrès contre l’inégalité et la réaction. À une période où la gauche s’interroge sur son identité, lui fournir des marquages au sol suffisamment évidents agit un peu comme une bouée de sauvetage.

Ceci nous porte à souligner un autre aspect du marché de la reconnaissance, qui le rapproche d’un jeu à somme nulle, voire à somme négative : l’identité ne se pose qu’en s’opposant, elle n’a de sens qu’en différenciant durablement les groupes humains. En créant ce liant imaginaire collectif, il y a nécessairement désignation d’un adversaire ou d’un ennemi réel ou supposé. C’est ce que Philippe Muray diagnostiquait avec humour dans L’empire du Bien : « Le Bien a toujours eu besoin du Mal, mais aujourd’hui plus que jamais. Le faux Bien a besoin d’épouvantails ; moins pour les liquider, d’ailleurs, que pour anéantir, à travers eux ou au-delà d’eux, ce qu’il pourrait rester encore, de par le monde, d’irrégularités inquiétantes, d’exceptions, de bizarreries insupportables, enfin les vrais dangers qui le menacent, quoique l’on n’en parle jamais ». Le progrès n’a de sens sans la réaction, l’identité nationale sans parasites cosmopolites, le féminisme sans patriarcat sournois, l’antiracisme sans nazisme en perpétuel renaissance ou l’islamisme fanatique sans complot sioniste.

L’affirmation identitaire est clivante, ce qui renvoie à une sorte de paradoxe politique : les politiques sur le marché de la reconnaissance doivent prendre soin de flatter les vanités identitaires des électeurs potentiels tout en prenant soin de ne pas trop les monter les uns contre les autres, car agréger ces groupes aux revendications identitaires extrêmement différentes demeure le but suprême. Le marché doit entretenir l’esprit de guerre civile, mais le conflit doit rester de basse intensité pour que le Politique continue d’apparaître en arbitre. Ce qui fait que les politiques auront tendance à désigner des adversaires faibles, imaginaires, ou sans réel poids politique pour limiter les coûts de leur offre.

Prenons l’exemple de Nicolas Sarkozy : une fois au pouvoir, pour satisfaire la frange la plus populaire et la plus à droite de son électorat, il crée un « ministère de l’Identité nationale ». Peu de temps après, pour atténuer le caractère clivant de cette mesure, qui l’éloigne de l’électorat d’origine étrangère, il désigne clairement les Roms comme ces parasites qui la mettent en danger. Le tour était assez simple : que tout le monde puisse s’identifier à l’identité nationale (républicaine) proposée, immigrés et non immigrés, consommateurs d’identité nationale et non consommateurs en se retrouvant contre une minorité peu aimée et sans poids électoral.

C’est là qu’intervient la Manif pour tous.

III – Le réveil de la Manif pour tous

Manif pour tous (Crédits : René Le Honzec/Contrepoints, Creative Commons)Capitaliser sur le mariage homosexuel de la part de la nouvelle gauche n’était pas un pari stupide : elle permettait de raccommoder la gauche de gouvernement sans prendre de risques politiques inconsidérés. En effet, contrairement à ce que la communication du PS et une grande partie des médias ont pu insinuer, au moment où ils font passer la loi, il n’y a pas de groupe de pression catholique aux contours suffisamment nets pour peser sur le marché électoral. Les raisons sont historiques, puisque l’idéologie républicaine s’est attachée à éloigner les catholiques du pouvoir et à les rendre minoritaires pour s’imposer.

Dans Qui sont les Cathos aujourd’hui ?, Yann Raison du Cleuziou a montré que loin d’être homogène, la communauté des catholiques français est fractionnée en différents courants qui s’ignorent et se divisent autant politiquement que sociologiquement. Sur 56% des Français qui se disent catholiques, seuls 4,5% vont à la messe. En 2009, 75% des catholiques pratiquants estiment que l’Église doit modifier son discours sur la contraception, 68% sur l’avortement, 69% sur les divorcés remariés. Par contre, 49% des catholiques restent attachés au refus de l’équivalence entre hétérosexualité et homosexualité3.

En résumé, la grande réaction catholique est une minorité culturellement plutôt à gauche, et seule une fraction infime qui ne votera jamais socialiste semblait susceptible de se braquer face à l’entreprise gouvernementale. La question de l’homosexualité, et plus largement du mariage, constituait donc le cœur de l’identité de cette fraction du catholicisme qui allait pouvoir servir de punching ball aux pouvoirs publics. Mais ce n’est pas ce qui est arrivé, parce que comme dirait l’autre, en plus d’être fin nuls en politique, nos édiles sont aussi d’assez minables sociologues.
François Hollande a réveillé la fraction la plus dynamique et la plus jeune des catholiques français, qui a mobilisé une partie de l’Église dans les rues et dans les médias. En jouant sur l’identité du progressisme, Hollande a réussi à créer une nouvelle droite autour des thèmes touchant à la famille et la filiation. Toujours à la lecture de l’essai de Y. Raison du Cleuziou, il est possible d’esquisser un portrait-robot de ces manifestants qui se sont investis dans l’organisation des manifestations, puis de toutes les opérations de protestation contre le mariage homosexuel. Ils correspondent essentiellement à ces « tradis en reconquête » et ces « catholiques néoclassiques » en général issus des grandes villes, de milieux aisés et cultivés, qui peuvent à la fois se reposer sur des institutions relativement épargnées par la crise de l’Église et l’effacement de la présence sociale du catholicisme en France.

En termes d’image, ces manifestants ont puisé dans le répertoire d’intervention politique de la gauche (manifestation festive, communication centrée contre la « marchandisation du corps ») pour s’adresser au reste des Français. Les nouveaux moyens de communication ont limité la propagande d’État, et les manipulations politiciennes visant à noircir ou radicaliser des mouvements largement pacifiques. Les arrestations arbitraires, les gardes à vue et les bidonnages de chiffres ont très rapidement été dévoilés grâce aux réseaux sociaux et plus généralement à la circulation des informations sur internet.

En concentrant leur message sur la famille, les tenants de la Manif pour tous ont largement débordé l’entre-soi. Et ce qui devait arriver arriva : la panique morale s’est étendue à certaines clientèles jugées traditionnellement plus favorables à la gauche. Certaines fractions de l’électorat d’origine immigrée, qui avait voté pour Hollande contre un Sarkozy jugé trop hostile à leur endroit, se sont aussi retrouvées dans les thèmes familialistes, notamment les questions touchant à l’idéologie du genre, de la Manif pour tous, au point de susciter des initiatives qui ont déconcerté les pouvoirs publics. C’est aussi ce qui explique la fermeté toute nouvelle de Manuel Valls sur la GPA : en jouant sur le ressort identitaire d’une fraction de la coalition qui l’a porté au pouvoir, il a suscité une réaction d’hostilité qui a « contaminé » une clientèle jugée traditionnellement affiliée au parti socialiste (à tort, visiblement).

IV – L’impasse politique

Que pèse l’identité familialiste qui a émergé sur le marché démocratique de la reconnaissance ? Si on en croit le peu d’empressement que les partis ont manifesté à l’endroit de ce mouvement, pas grand-chose. Sans être un signe absolument imparable, cela donne une indication sur l’usage possible du phénomène par les politiques. Le peu de poids dans l’électorat, le manque d’organisation et l’amateurisme politique semblent les condamner à terme à la marge ou la disparition.

Après l’adoption de la loi sur le mariage homosexuel, la Manif pour tous n’a plus d’objet, ce qui oblige ses organisateurs à repenser les traductions possibles de leur engagement dans le débat public. La première est l’entrisme : se disséminer dans les partis de droite pour défendre leur agenda à l’intérieur, ce qui me semble impossible actuellement. La seconde est de se constituer, à l’image de la moral majority des années 1980 ou du Tea party aux États-Unis, en groupe de pression contre la droite institutionnelle : faisant office de veto, il s’agirait de « faire sauter » les candidats opposés à l’agenda politique de la MPT. Ici encore, si la stratégie est possible aux États-Unis par le jeu des conventions et des primaires au sein des partis, l’organisation politique d’une telle opposition semble impossible en France. La troisième consiste à trouver des politiciens susceptibles d’accéder à leur demande et de les représenter dans le débat public. Mais comme nous le disions, avec un poids électoral assez réduit et une identité propre réellement clivante, la MPT a peu de chance de s’insérer dans le jeu politique contemporain. Pour résumer, les représentants de la Manif pour Tous, au regard du fonctionnement du marché politique contemporain, n’ont d’autre choix pour exister que de se faire le complément d’âme de la classe politique de droite. Celle-ci ne semble pas avoir besoin d’eux pour constituer leur coalition électorale, il serait donc bon que ses représentants se posent et réfléchissent.

V – La solution libérale : affamer la bête, ne pas se laisser prendre au marchandage identitaire

pion credits veleest (licence creative commons)La question essentielle est à poser aux manifestants, et non à la classe politique : ont-ils intérêt à se retrouver encapsulés dans une coalition électorale, quitte à réduire leurs revendications à des questions d’identité liées à la famille et à la filiation ? Doivent-ils se rendre « récupérables » et bankable sur le marché politique ? La famille est-elle une valeur montante sur le marché de l’identité et de la reconnaissance ? La réponse libérale est claire : le problème, ce sont les règles du jeu. Le marché politique est intrinsèquement malsain, parce que la redistribution qu’il institue est fondamentalement attentatoire à la justice et à la propriété. Si certains auteurs proposent de le contraindre par un système constitutionnel bien réglé, rien n’indique que l’adoption d’une constitution libérale échapperait au marchandage politique. Le marché de l’identité ne déroge pas à la règle : une classe de professionnels se fait fort de répondre à la demande, voire de la susciter pour accéder et se maintenir au pouvoir. Elle flatte l’assignation identitaire jusqu’à la dénaturation des identités : réduire le catholicisme à la morale sexuelle, l’Islam a ses manifestations les plus ostentatoires, l’homosexualité à ses manifestations les plus excentriques, les groupes ethniques au ressentiment mémoriel et transformer l’antiracisme en bizness, sont autant de moyens d’entretenir la place arbitrale du Politique dans la Cité. La parcellisation du monde social par le Politique a pour corollaire la défiance : la compétition pour être identifiée et représentée crée sa cohorte d’ennemis imaginaires, de lois liberticides, de comités de censure et d’organisations para-publiques dédiées à faire respecter la nouvelle morale publique.

Si nos politiciens sont en-dessous de tout, ils n’en ont pas pour autant oublié cette leçon machiavélienne : le Prince ne fait pas qu’entretenir la paix civile, il se doit aussi d’entretenir la guerre civile pour susciter la vertu publique, c’est-à-dire ici fort prosaïquement le sentiment de nécessité de l’intervention publique dans la société. Souffler sur les braises identitaires alimente à bon compte la légitimité de la politisation de la société, et donc le retour de l’hétéronomie politique radicale entre les organes politiques et la société, qui a vocation à leurs yeux à se transformer en une juxtaposition de clientèles et d’obligés.

Le marché qui s’instaure est le contraire du marché libre, qui repose sur l’échange et la réciprocité entre individus dans le cadre de la règle de droit. Plutôt que de se chercher de nouveaux maîtres, c’est-à-dire de se laisser tenter par un nouveau ralliement, les manifestants devraient se demander comment assécher un marché politique qui leur est – leur sera – toujours défavorable. Ils devraient se demander si reprendre un tour de manège démocratique pour Sarkozy, Juppé ou Le Pen en vaut la chandelle, ou si le vrai combat ne porte pas plus généralement sur les moyens de ne plus dépendre des variations et des lubies du pouvoir politique pour orienter leurs vies.

  1. Bryan Caplan, The myth of Rational Voter, p. 120-121
  2. Laurent Bouvet, Le sens du peuple, Gallimard, p. 188.
  3. Yann Raison du Cleuziou, Qui sont les cathos aujourd’hui ? Desclée de Brouwer, septembre 2014, p. 15