La droite s’est-elle trouvée un Macron réac ?

La stratégie de la droite est clairement une stratégie identitaire.

Par Frédéric Mas.

Les Républicains se sont trouvés un quasi-inconnu pour mener leur liste aux élections européennes. Il s’agit de François-Xavier Bellamy, professeur de philosophie et élu à Versailles. Apprécié des courants conservateurs de la droite catholique issus de la Manif pour tous, cet ancien sympathisant de Sens commun et de François Fillon paraît cocher toutes les cases de cette droite BCBG que la gauche aime tant détester.

Il a cependant pour lui d’être intelligent et cultivé. Il est même sorti des meilleures écoles, et sa modestie affichée nous laisse rêveur sur les procédures internes visant à sélectionner les leaders de la formation de centre-droit. Si l’on en croit un entretien qu’il a donné à Slate, c’est presque à reculons que F-X Bellamy est entré en politique. La droite aurait-elle relu La République de Platon avant de le propulser à la tête de leur liste aux Européennes ? On se souvient que Socrate y soutenait que c’est aux philosophes qu’il fallait confier les clefs de la cité, car, contrairement au commun des mortels, ils ne désiraient pas le pouvoir et les honneurs mais la vérité contemplative.

Bellamy et Macron

Le pedigree du candidat n’est pas sans rappeler un autre « jeune philosophe » sorti des meilleures écoles de la république, à savoir notre président de la République, actuellement empêtré comme jamais dans la crise des Gilets jaunes et son Grand débat sur pas grand-chose. Emmanuel Macron, avant de finir brillamment ses études, s’est consacré un temps à la philosophie, notamment auprès de Paul Ricoeur qu’il a assisté.

Cette culture classique avait attiré à lui la sympathie de ceux ayant du respect pour la vie de l’esprit. Peut-être faut-il voir dans la démarche des Républicains la tentation de remobiliser les fillonistes, qui apprécient les gens compétents et respectueux de cette « éducation libérale » au sens ancien1. Seulement, la politique telle qu’elle est n’a pas forcément la belle régularité géométrique des écrits de Platon, Hobbes ou de Kant, et s’appuie sur des rapports de force que cherche à canaliser la stratégie. Et sur ce point, le choix par la droite de F-X Bellamy pose plus de questions qu’il n’apporte de réponses.

Le choix de l’identité pour exister

La stratégie de la droite est clairement une stratégie identitaire. Comment exister quand on est pris en étau sur sa droite par le rouleau compresseur populiste du Rassemblement national et sur sa gauche par le « centrisme » qui louche vers Macron ? L’équation à laquelle Laurent Wauquiez devait répondre aux Européennes n’était pas simple, et l’oscillation permanente entre ces deux pôles raconte l’histoire du centre-droit depuis sa défaite à la présidentielle. Cette difficulté à exister se traduit d’ailleurs dans les sondages qui donnent la liste LR à 13 % d’intention de votes dans le meilleur des cas.

Plutôt que de copier totalement Marine Le Pen ou de trancher franchement en faveur du libéralisme politique, Laurent Wauquiez mise sur la politique identitaire : ses électeurs demandent d’abord d’être rassurés sur leur identité conservatrice, et cela avant même d’aborder les questions économiques ou sociales. C’est l’insécurité culturelle, pour reprendre l’expression du politologue Laurent Bouvet, qui gouverne le monde et déterminera le résultat du scrutin à venir, et c’est donc là qu’il faut appliquer l’onguent réparateur.

Seulement, l’identité choisie à travers M. Bellamy renvoie à celle d’une minorité au sein même de la coalition de centre-droit, celle de la droite Manif pour tous : elle semble répondre à la stratégie héritée du sarkozysme qui veut qu’il faille se droitiser pour rassembler les électeurs. La France des commerçants, des entrepreneurs et des indépendants aura sans doute plus de mal à se reconnaître dans cette candidature, surtout dans le contexte de crise actuelle des institutions et des élites qui sont associées au mouvement des Gilets jaunes. C’est cette partie de l’électorat qui risque fort de s’évaporer devant une candidature qui brille aussi par son ignorance du monde de l’entreprise et des fonctionnements élémentaires de l’économie de marché.

Un pari risqué

La capacité à élargir sa base électorale à partir d’une candidature aussi clivante est un pari risqué, pas totalement farfelu à une époque où la polarisation politique devient de plus en plus marquée. C’est sans doute aussi pour minimiser ce risque que les Républicains ont associé à M. Bellamy des co-listiers plus centristes.

Reste que déplacer le débat comme le fait la droite sur le terrain de l’identité ne dit pas grand-chose sur l’Europe qu’elle défendra au parlement européen ou encore sur ce qu’elle compte faire pour relancer la machine économique après le Brexit. L’euroscepticisme de M. Bellamy va-t-il changer quelque chose vis-à-vis de nos voisins tentés par le populisme et le souverainisme ? Va-t-il se traduire par le mantra protectionniste à échelle continentale cher aux rhéteurs identitaires antilibéraux ?

La droite de M. Bellamy se distingue en général par son ignorance du fonctionnement du marché, qui va de pair avec son hostilité à la technique.

C’est au minimum problématique dans un monde complexe où l’innovation est la locomotive du système économique. Espérons que la droite corrige le tir, mais hélas, son attachement pour la liberté est trop souvent intermittent.

  1. Leo Strauss, Le libéralisme antique et moderne, Paris, PUF, 1990.