Fake News : la politique sera-t-elle la seule détentrice du monopole de l’intox ?

Fake News : la guerre contre la liberté d’expression de la classe politique continue.

Par Yannick Chatelain.

Réjouissons-nous, nous allons disposer d’un nouveau terme pour désigner les fake news : les infox. Ce mot-valise composé d’info et intox est une proposition de la commission d’enrichissement de la langue française comme équivalente francophone de fake news. Il va donc s’agir de rebaptiser d’urgence le projet de loi fake news, qui devient donc de fait le projet de loi infox.

 Après cette bonne nouvelle, pour donner bon moral, à savoir – l’enrichissement de notre langue française –  si j’ai bien compris la notion  :

Les fake news (informations fallacieuses, infox ou fausses nouvelles) sont des informations délibérément fausses (la langue anglaise différencie false, que l’on traduit par « faux » et qui sous-entend la notion d’erreur, et fake, qui signifie « truqué » et sous-entend l’intention d’induire en erreur) émanant d’un ou plusieurs individus (par le biais de médias non institutionnels, tels les blogs ou les réseaux sociaux), d’un ou de plusieurs médias, d’un homme d’État dans l’exercice de ses fonctions et disposant des moyens que celles-ci lui procurent ou, plus rarement, de tout un gouvernement. 

Permettez alors que je m’interroge, et – si tant est que cela soit possible – que nos hommes et femmes politiques les plus convaincus de l’intérêt d’une telle loi puissent s’interroger sur leurs pratiques en matière de communication lorsqu’ils s’adressent à l’opinion publique. Au travers de quatre exemples je n’ai pas l’impression qu’ils ont une parfaite compréhension de ce qu’ils ont prétention à cadrer légalement : l’infox.

Donc le projet de loi fake news ne s’appliquerait qu’en période électorale ?

« La loi ne s’applique qu’à ce qui se passe en période électorale. Hors élections, il n’y avait pas besoin de changer des choses. Mais pendant les élections, la gravité et l’impact sur la société sont tellement importants que cela justifiait de créer de nouvelles obligations à destination de ces plates-formes » déclarait Mounir Mahjoubi dans Le Monde du 17 octobre 2018.

Comme le souligne fort à propos Marc Rees« Cette présentation est fausse pour ne pas dire trompeuse. Il suffit pour le comprendre de lire le corps de la proposition de loi adoptée en nouvelle lecture le 10 octobre, et actuellement dans les mains du Sénat. »  Vendre ce projet de loi au grand public de cette façon, soit le secrétaire d’État n’a pas lu le projet, ce qui serait surprenant, soit l’information communiquée est délibérément tronquée, ce qui tomberait donc sous le coup de cette loi. En l’état le discours tenu s’apparente à une infox !

Donc en 2019 il va y avoir «  6 milliards de diminution d’impôt pour les Français ». Vive le pouvoir d’achat !

Il y a façon et façon de présenter les choses. Invité de LCI lundi 24 septembre, le secrétaire d’État auprès du ministre de la Cohésion des territoires, Julien Denormandie, l’a affirmé : « Dans le budget [2019], c’est 6 milliards d’euros de diminution d’impôt pour les Français. »  La rédaction de LCI note qu’« Emmanuel Macron a annoncé lui-même à des députés de la commission des finances qu’il se solderait par une baisse d’impôts de 6 milliards d’euros pour les ménages ».  C’est la fête au village France :  « Il n’y a pas eu de baisses d’impôts de cette ampleur depuis au moins dix ans en France » a déclaré une source gouvernementale auprès des Échos. Que dire ? Roulez tambours sonnez trompettes !

Certes le chiffre de 6 milliards d’euros de baisse d’impôt avancé par le gouvernement correspond bien à une réalité. Cependant, sans vouloir jouer les rabat-joies et prévenir quelques désillusions en approche, sans vouloir faire mon pointilleux de « l’intention d’induire en erreur »  je note que « Pour les Français » est très différent de : « pour un certain nombre de Français ! » ne trouvez-vous pas ? Tout comme « Pour les ménages » ne laisse-t-il pas penser que nous allons tous être gagnants au grand bingo de la baisse d’impôts ?

Comme le pointent Les décodeurs le ministre ne prend pas en compte toutes les mesures qui joueront sur le pouvoir d’achat des Français en 2019.  « Derrière les chiffres d’ensemble se cachent des transferts très importants, par exemple chez les retraités », note Pierre Madec économiste à l’OFCE. Ainsi, ceux qui verront leurs pensions de retraite progresser moins vite que l’inflation en 2019 ressentiront une nouvelle perte nette de pouvoir d’achat » . Alors la déclaration de Julien Denormandie ne peut-elle induire en erreur ?  Je n’ose imaginer que cela soit délibéré, bref que cela soit une infox. En tout état de cause l’effet contre-intuitif n’en sera que plus virulent pour la partie des Français qui découvriront la douloureuse baisse à la hausse sur leur feuille d’imposition. !

Donc la limitation à 80 km/h donne des résultats ?

« Pour le dire de façon peut-être un peu triviale, l’objectif, ça n’est pas d’emmerder le monde. L’objectif, c’est de faire en sorte qu’il y ait moins de morts et moins de blessés graves » a expliqué Édouard Philippe, lors d’un déplacement dans un centre de formation des pompiers en Seine-Saint-Denis le 29 juin 2018.

Première remarque à notre Premier ministre, ce n’est pas « peut-être », ni « un peu ». C’est trivial ! C’est à dire : vulgaire et contraire aux bons usages, et plus encore dans ce type de fonction ! Ceci étant posé, plus de trois mois après l’entrée en vigueur – le 1er juillet 2018 – de la nouvelle limitation de vitesse à 80 km/h sur le réseau secondaire, ce troisième trimestre 2018 est le moins meurtrier sur les routes depuis 10 ans avec 898 personnes décédées.

Pour autant, toute personne honnête intellectuellement fera remarquer qu’il est parfaitement impossible de mettre cette baisse au crédit des 80 km/h ! Il vous faut savoir que les mois précédant l’introduction de la mesure, la diminution de la mortalité était déjà fortement engagée : – 8,4 % en mai 2018 et – 9,3 % en juin.

En septembre, l’Observatoire interministériel de la sécurité routière (ONISR) a noté que la mortalité est repartie à la hausse ; 323 personnes sont mortes sur les routes de métropole, ce qui représente 26 de plus (8,8 %) qu’en septembre 2017. En tant que citoyen, et béotien de la sécurité routière, je me permets de faire remarquer que quand un motard chute et rencontre un arbre, que cela soit à 80 km/h ou à 90 km/h, et ce, à cause d’un nid de poule et/ou de l’état de certaines routes secondaires déplorables, je ne suis pas convaincu qu’il puisse contribuer à la chute drastique des blessés graves et des morts. Mais je digresse.

Alors, que penser du silence radio du chef du gouvernement sur le sujet ? Pour le dire moi aussi de façon vulgaire si ce n’est pas « pour emmerder les gens ! »  Il s’agirait que le passage à 80 km/h sauve effectivement des vies ! Il s’agirait d’être en mesure de le démontrer sérieusement. Les incantations sont une chose, mais face à cette louable déclaration d’intention, une chose est avérée et certaine, financièrement ça va être mortel :

le gouvernement prévoit que les amendes collectées grâce aux radars automatiques s’élèveront à 1,23 milliard d’euros en 2019, soit 50 % de plus qu’il y a trois ans. Un record en partie dû à la réduction de la vitesse maximale autorisée sur les routes secondaires.

Si ce n’est pas pour « emmerder les gens » pour reprendre les mots du Premier ministre, pour 1,23 Md€, les gens aimeraient disposer, dès que cela sera possible, d’un bilan honnête et sincère. Un bilan est-il prévu ? Quand ? Comment vont être menées les investigations ? Par qui ?  Un bilan n’est-il pas un minimum pour reconsidérer les choses si nécessaire et les allocations de budgets au service de la sécurité routière ? La réhabilitation des routes secondaires défectueuses, ne pourraient-elles par être une autre piste par exemple ?

En l’absence de bilan et de transparence de l’approche méthodologique ! Si cela devait être le cas, il se pourrait alors qu’entre les déclarations initiales du porteur de cette loi, assumant son impopularité, des « malpensants » puissent finir par penser que la façon de vendre la chose n’était nullement en adéquation avec le but premier recherché, mais un simple habillage.

Il serait terrible que cette loi ait été motivée par un strict intérêt financier et avoir été présenté aux Français de façon délibérément fausse. Il serait terrible de découvrir que c’était une infox ! À ce stade le bénéfice du doute prévaut naturellement, mais en temps que citoyen pour le moins sceptique sur l’efficience d’une loi imposée qui ne repose que sur la conviction d’un homme et de son gouvernement, et ne prend appui sur aucune étude sérieuse. Personnellement j’attends un bilan et les actions correctives nécessaires s’il devait y en avoir…

Donc nous sommes tous égaux devant les perquisitions ?

« Une quinzaine de perquisitions se sont déroulées, mardi 16 octobre au matin, dans les cercles de La France insoumise (LFI). Elles ont notamment visé le siège du Parti de gauche, celui de LFI et le domicile de son chef de file, Jean-Luc Mélenchon ». D’un point de vue « séquence » – comme se plaisent à le dire les journalistes politiques, de façon factuelle, ces perquisitions tombaient le jour où un nouveau gouvernement se mettait en place. Loin de moi l’idée d’en tirer des conclusions.

Il va de soit que Jean-Luc Mélenchon s’en est ému pour le moins vigoureusement et a porté un certain nombre d’accusations évoquant une « opération de police politique ». Pour répondre à ces accusations,  le 18 octobre,  Emmanuel Macron déclarait de façon laconique de Bruxelles :  « Nous avons une constitution, elle est claire. L’autorité judiciaire est indépendante dans notre pays et j’en suis le garant, pour tout le monde. Et n’en déplaise à certains, il n’y a pas d’exception. » Opération de police politique ou pas, il ne m’appartient pas de juger.

Je note que la perquisition ubuesque qui s’est effectuée chez Alexandre Benalla le 20 juillet 2018 illustre assez mal le propos !  « Il n’y a pas d’exception » cela ressemble à une infox non ?

La classe politique : les rois de l’infox ?

Vous me direz que je vois de l’infox partout, à mon corps défendant ; tronquer l’information et avoir une volonté délibérée d’influencer les opinions publiques par des discours insincères, ne date pas d’hier dans la classe turbulente politique. Pour ce qui les concerne la différence entre infox et propagande (éléments de langage qui tournent en boucle façon bots), selon la position qu’ils occupent (au pouvoir ou dans l’opposition) la différence est parfois subtile.

Je n’ai pris que quatre exemples. Ce n’est pas un procès à charge de la gouvernance actuelle. J’ai choisi ces quatre exemples parce que cela concerne des actions qui sont menées par la gouvernance actuelle et qui ont, ou auront si elles aboutissent, une incidence directe sur la vie des citoyens. En définitive le parti importe peu. Je note juste que s’il y a des rois de l’infox, les politiques ne sont pas les derniers – tout parti confondu – à en user et à en abuser.

Paradoxe et non des moindres, ce sont ceux-là même qui s’apprêtent à vouloir se doter d’une loi pour les combattre… qui en sont les plus friands ! N’est-ce pas cocasse ? Si une telle loi inepte se devait de passer, et si elle devait être véritablement respectée, que prédire ?  Si leurs modes de communications n’évoluent pas drastiquement il risque d’y avoir une longue file d’attente devant les tribunaux…

Quant à trier une infox délibérée d’un politique, d’un mensonge pas omission, voire d’une simple erreur, je ne peux que souhaiter bon courage à la justice ! Quoique dans le pays de la liberté d’expression où certains et certaines souhaitent voire renaître de ses cendres une Pravda à la française, et infantiliser un peu plus la population en triant pour elle le vrai du faux selon ses propres critères, que ces politiques soient rassurés, ils devront certainement patienter de longues années et pouvoir continuer à infoxer en paix quelles que soient les périodes. Les journalistes d’investigation encombreront déjà bien suffisamment les tribunaux.

« On ne peut empêcher le chien d’aboyer, ni le menteur de mentir. »

Proverbe français