Traitons les causes de la jaunisse fiscale, pas les symptômes !

Les lois sont devenues tellement illisibles et inapplicables qu’elles engendrent l’arbitraire chez ceux qui les appliquent. Et la fraude chez ceux qui les subissent.

Par Aurélien Véron.

Le triple moratoire du gouvernement est un geste à la fois emblématique et dérisoire. Suspendre l’alourdissement du prix du carburant et du contrôle technique traduit la reconnaissance d’un malaise autour de la confiscation croissante du pouvoir d’achat des automobilistes. Mais le gouvernement ne traite ponctuellement (et temporairement) que les symptômes d’un mal bien plus profond. Le mouvement quasi insurrectionnel des Gilets jaunes signale l’épuisement de notre modèle social qui a déresponsabilisé les Français au prix fort. Un grand nombre d’entre eux n’acceptent plus la masse des prélèvements obligatoires que ce modèle leur impose. La dégradation rapide des services publics ne leur donne plus l’impression d’en avoir pour leur argent. Plus grave, ils se sentent trahis par un État qui les a infantilisés à coup de taxes, de restrictions et d’interdictions « pour leur bien », sans être dans le même temps capable d’assurer lui-même la protection de leurs droits élémentaires et de leurs biens.

L’exemple de la voiture est éclairant. L’accroissement du coût du permis, la contrainte du contrôle technique, les interdictions de circulation des vieux véhicules à Paris, le poids gigantesque des taxes sur l’essence (approximativement 38 milliards par an de TICPE+TVA) ont transformé la voiture en produit de luxe. D’autant qu’il faut ajouter la charge du stationnement en ville lorsque l’accès n’est pas tout simplement interdit aux voitures. Au-delà de l’aspect financier qui pèse lourdement sur le pouvoir d’achat, le ton de plus en plus moralisateur des dirigeants politiques à leur égard a été durement perçu par les automobilistes. Le discours culpabilisant (pollueur, égoïste, irresponsable) a été accompagné d’une politique punitive fondée sur le harcèlement à coups de radars déployés parfois pour des motifs de sécurité, mais de plus en plus souvent pour la prétendue protection de l’environnement. La baisse absurde de la limite de vitesse sur les routes nationales à 80km/h a ajouté au ressentiment dans le pays.

Haro sur les automobilistes

Emmanuel Macron a précisé là-dessus que les pollueurs étaient responsables de la mort de 48 000 personnes par an, sans la moindre source fiable, afin de justifier le relèvement supplémentaire de la fiscalité du diesel. Pointés du doigt, combien de millions de propriétaires de véhicules diesel se sont-ils sentis accusés de génocide ? D’autant que ce discours était en totale contradiction avec la ligne encore récente de l’État qui privilégiait ce carburant présenté comme plus propre que l’essence, avec une incitation significative pour l’achat de véhicules diesel en termes de bonus/malus. Ajoutons que la décision encore plus brutale d’interdire les véhicules diesel sur tout le territoire du Grand Paris à l’échéance de 2023 n’a pas encore été attaquée par les Gilets Jaunes, preuve qu’ils viennent pour la plupart de la province et ne sont pas encore au courant, en tout cas pas concernés.

Le gouvernement doit admettre que l’État n’a pas pour mission de jouer le rôle d’une nounou à l’égard de ceux qui le financent. Surtout lorsqu’il se révèle incapable de remplir ses missions essentielles avec une police sous-équipée et une justice qui n’a absolument pas les moyens de fonctionner correctement. L’État obèse a abandonné l’essentiel pour se consacrer à l’accessoire.

L’infantilisation des citoyens continue

Devant ce constat, le gouvernement ne peut plus laisser l’État continuer à traiter les Français comme des enfants immatures. Pourquoi ne pourraient-ils pas choisir leur assurance santé en lieu et place de la sécu et leur assurance retraite par capitalisation plutôt que la répartition ? Comment l’État peut-il interdire arbitrairement la fessée et imposer carte scolaire et collège unique sans donner l’impression que l’éducation des enfants relève de sa responsabilité plutôt que celle des parents ? Comment peut-il imposer la durée légale du travail pour tous, interdire de travailler le dimanche ou 7 jours sur 7 quand on est boulanger, sans donner l’impression que le travail est un mal qu’il ne peut laisser dans les mains des partenaires sociaux ? Taxer les boissons sucrées et les produits gras « pour notre bien » ressemble au paternalisme contrôlant la consommation de bonbons des enfants. Exiger une justification bancaire à chaque paiement ou virement important viole la vie privée des citoyens traités en fraudeurs. Que devons-nous penser, enfin, de ce prédateur qui s’approprie une grosse part de notre patrimoine durement construit « par souci d’égalité » à notre mort ?

Derrière cette infantilisation des citoyens se cache une philosophie de domination de la société par une élite politique qui s’estime plus sage, plus intelligente et plus visionnaire que les simples citoyens. Calée en fait sur un court-termisme clientéliste, cette même élite est incapable de produire un budget à l’équilibre, pas plus que de respecter les milliers de lois qu’elle fabrique en continu pour autrui. Qui se rappelle ce député se plaignant de devoir fournir des factures pour se faire rembourser ses frais par l’Assemblée Nationale : « Je n’ai pas de temps à perdre ! ». Sait-il combien d’années nous perdons à cause de l’État sur toute une vie ? Cette légèreté avec les privilèges ne passe plus dans l’opinion publique de moins en moins tolérante à l’égard des élus.

Les lois sont devenues tellement illisibles et inapplicables qu’elles engendrent l’arbitraire chez ceux qui les appliquent. Et la fraude chez ceux qui les subissent mais estiment trop faible la probabilité d’être attrapés lorsqu’ils les violent consciemment. La conscience morale des Français s’est inversement affaiblie avec la collectivisation de la morale et sa traduction en lois et décrets. Des aspects essentiels de notre vie sont décidés à notre place par celui qui est devenu l’acteur et l’arbitre de notre bonheur malgré nous, l’État. État qui a consciencieusement rayé du vocabulaire français la notion de responsabilité.

À quand la libération ?

Les Gilets jaunes tentent aujourd’hui de reprendre la main sur leur vie. Ils le font certes maladroitement, avec un discours parfois confus, voire incongru. Ils réagissent parfois de manière certes très choquante mais éclairante, brûlant ici une préfecture, murant là une antenne du Trésor public. Quant aux syndicats « officiels » et aux partis dits traditionnels, ils ont perdu toute crédibilité à leurs yeux à force de défendre l’interventionnisme étatique et la dépense publique. Cet ancien monde est à reconstruire entièrement. Mais les Français ont des décennies d’infantilisation à rattraper. Ils ont enfin envie d’être respectés en tant que citoyens autonomes.

Si le gouvernement ne veut pas affronter des contestations de plus en plus fréquentes et violentes, il va devoir rendre du pouvoir d’achat en modernisant l’État et en le recentrant sur le cœur de ses missions afin de réduire massivement sa dépense. Il va aussi devoir cesser de vouloir contrôler et rééduquer les Français dans tous les actes et tout au long de leur vie. À l’opposé de la servitude actuelle qui engendre tensions et clivages, les sociétés harmonieuses se composent de citoyens libres et responsables de leurs choix.