La droite allemande aux prises avec les populistes

Ambassador John Emerson at CSU meeting in Wildbad Kreuth By: U.S. Consulate General Munich - CC BY 2.0

Après Chemnitz, Köthen. L’Allemagne n’est qu’un symbole parmi d’autres des craintes identitaires d’une part de l’opinion publique occidentale.

Par Jonathan Frickert.

Dimanche soir, à Köthen, petite ville d’Allemagne de l’Est connue pour son carnaval s’est tenu un tout autre genre de défilé, organisé par l’AfD, principale formation populiste du pays, afin de dénoncer une nouvelle fois la politique migratoire de la chancelière. Deux semaines après Chemnitz, ce nouvel épisode inquiète l’exécutif, à quelques semaines seulement des élections régionales dans le très symbolique Land de Bavière.

Des faits tristement similaires

Tout a commencé dimanche matin, lorsque la presse locale a relayé l’arrestation de deux ressortissants afghans. Ceux-ci sont suspectés d’avoir provoqué la mort d’un jeune Allemand au cours d’une rixe qui se serait déroulée la veille. Il n’en fallait pas plus pour que l’AfD appelle immédiatement à une manifestation dans le centre-ville de Köthen, en Saxe-Anhalt.

Entre dépôt de gerbes et de bougies, le défilé pacifique a réuni près de 2500 manifestants contre 200 pour la contre-manifestation organisée par la gauche.

Si les révélations sur le fait divers qui a provoqué cette manifestation ont été volontairement laconiques, le quotidien Die Welt en a donné plusieurs détails. La victime, 22 ans, aurait succombé à une hémorragie cérébrale, après deux altercations successives dont l’origine serait un démêlé opposant trois Afghans et une femme enceinte.

Des échauffourées qui ne sont pas sans rappeler celles qui ont provoqué la manifestation de Chemnitz à la fin du mois dernier. Pour rappel, un homme de 35 ans aurait été poignardé à plusieurs reprises par un demandeur d’asile irakien, amenant déjà l’organisation de manifestations par l’AfD et PEGIDA, qui s’était fait connaître en 2014 par des défilés hebdomadaires à Dresde contre « l’islamisation de l’Allemagne ».

Les autorités, qui n’ont pas autorisé les manifestations de ce dimanche ont été contraintes à de simples mesures d’encadrements face aux risques de débordements. Le ministre-président de la province s’est limité à recommander de la pondération, confirmant que les gouvernants sont totalement dépassés par l’ampleur des problèmes d’insécurité et de flux migratoires que connaît le pays depuis bientôt 10 ans.

Ces événements ne sont pas sans provoquer un regain de tension à la tête de l’exécutif allemand. L’exécutif, dès sa laborieuse formation en mars dernier après des scrutins marqués par l’entrée de l’AfD au Bundestag, est le théâtre de vives tensions entre Angela Merkel et son ministre de l’Intérieur, Horst Seehofer, président de la CSU.

Bavière, Saxe, Thuringe… Les populistes en embuscade

Ministre-président de Bavière de 2008 à mars dernier, Horst Seehofer est également président de la CSU depuis bientôt dix ans. Ce mouvement, officiant exclusivement en région bavaroise, est le parti frère de la CDU d’Angela Merkel, avec lequel il a toujours gouverné. Plus à droite que son allié historique, la récente crise migratoire a provoqué une défiance de la formation bavaroise envers la chancelière, et malgré la réaffirmation de l’alliance des deux mouvements, les tensions sont toujours bien présentes, en particulier depuis l’entrée au gouvernement du président du mouvement.

Si ce dernier ne participe pas aux élections locales de Bavière du fait de son entrée au cabinet fédéral, son successeur, Markus Söder, la montée de la droite populiste dans cette région connue pour son vote conservateur très affirmé sera largement scrutée dans tout le pays.

En effet, si les sondages continuent de placer la CSU largement en tête, autour de 42 % des voix, Alternative für Deutschland pourrait faire une nouvelle percée. Si le parti n’a pas participé aux scrutins de 2013, les sondages montrent que les populistes talonnent les Verts et les sociaux-démocrates avec 14 % d’intentions de vote. Au vu des événements récents, le mouvement pourrait bien devenir le premier parti d’opposition bavarois le 14 octobre prochain.

Pour rappel, l’AfD avait obtenu 12,4 % des voix dans ce Land lors des élections générales de 2017, un niveau similaire à son score national.

Des questions qui ne concernent pas uniquement la Bavière, puisque l’année prochaine verra les scrutins régionaux dans deux Länder d’ex-Allemagne de l’Est, bastion en puissance de l’AfD : la Saxe et Thuringe, où le parti avait obtenu ses plus hauts scores régionaux lors des élections fédérales de l’année dernière avec respectivement à 27 et 23 % des voix. La Saxe, terre d’origine de PEGIDA, est dirigée par la CDU depuis la création du Land en 1990. Une situation d’hégémonie du principal parti conservateur du pays qui pourrait bien changer courant 2019.

Une situation moins étonnante lorsqu’on sait que lors du scrutin local berlinois de 2016, l’Alternative a réuni plus de 14 % des votants. Un succès d’autant plus étonnant que Berlin est connu pour être un fief du SPD. L’AfD a pu toutefois compter sur le statut de Berlin de deuxième ville d’Allemagne ayant le plus fort taux de délinquance, la capitale n’étant battue que par Francfort-sur-le-Main, dans le Land de Hesse. Une autre région gouvernée par la CDU et qui s’apprête elle aussi à aller aux urnes dans un mois.

Cette tendance est largement confirmée par une enquête révélée samedi montrant que l’AfD est en passe de devenir la première formation politique de l’est du pays avec 27 % d’intentions de vote.

De PEGIDA à l’AfD, la droite populiste allemande a su se réinventer ces dernières années. Initialement fondée par d’anciennes personnalités conservatrices rompues à l’école autrichienne, l’AfD était un parti anti-Euro ayant rapidement pris ses distances avec l’extrême droite allemande de l’époque, le NPD. Le vote de 2013 et l’entrée manquée du mouvement au Bundestag amèneront à un changement radical de ligne en 2015 avec l’élection de Frauke Petry, issue de l’aile droite, à sa présidence. Le basculement prendra un an, avec la sortie des eurodéputés AfD du groupe des Conservateurs et réformistes européens, libéral, conservateur et eurosceptique, fondé par les conservateurs britanniques, pour rejoindre les deux groupes populistes de Nigel Farage et Marine Le Pen.

L’intérêt électoral ne s’est pas fait attendre puisque les élections au Bundestag qui se dérouleront en 2017 marqueront l’entrée de 92 députés, et ce malgré le fait que le parti ait connu pas moins de deux scissions en tout juste 5 ans d’existence. Un intérêt que la gauche radicale vient seulement de découvrir.

La sonnette d’alarme de l’Europe

En 2010 sortait L’Allemagne disparaît, écrit par le banquier central membre du SPD, Thilo Sarrazin, critique acerbe de la politique migratoire, lui imposant par la même occasion de démissionner du directoire de la Bundesbank. L’ouvrage le plus vendu de la décennie outre-Rhin avait initié une remise en cause du multiculturalisme allemand, amenant Angela Merkel à reconnaître que ce dernier avait échoué.

Cela n’a pas empêché la chancelière de devenir la chantre européenne de l’accueil des migrants à partir de 2015, provoquant de grandes difficultés politiques aussi bien en Allemagne que sur la scène européenne.

L’Allemagne n’est qu’un symbole parmi d’autres des craintes identitaires d’une partie de l’opinion publique occidentale. Craintes dont les gouvernants européens semblent être loin d’avoir compris l’ampleur.