Accord CDU-SPD en Allemagne : la rencontre du passé et du passif

Dans un pays où la stabilité est devenue une religion politique, le revers des forces traditionnelles a permis un compromis mortifère : Angela Merkel garde la chancellerie en appliquant le programme du SPD.

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Accord CDU-SPD en Allemagne : la rencontre du passé et du passif

Publié le 10 février 2018
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Par Jonathan Frickert.

« Cet accord porte la marque de la social-démocratie », vantait, mercredi le président du SPD, Martin Schulz, accompagné par la chancelière Angela Merkel et le président de la CSU Horst Seehofer lors de leur conférence de presse commune présentant le projet d’accord de gouvernement dont les négociations ont abouti la veille, quatre mois après les élections législatives allemandes qui ont pourtant donné aux deux partis traditionnels leurs pires scores depuis 1945.

Pourtant, au lendemain du scrutin semblait se dessiner une coalition dite « à la Jamaïcaine » entre démocrates-chrétiens, écologistes et libéraux. Ces derniers, fort d’un tournant eurosceptique, avaient retrouvé leur place au Bundestag après 4 années d’absence, laissant entendre un quatrième mandat de « Mutti » en opposition au fédéralisme européen promu par le président français.

Après l’échec des négociations, un accord de gouvernement semble avoir été trouvé, bien loin des aspirations des libéraux.

Le culte de la stabilité

En effet, les élections de 2017 ont laissé le paysage politique dans une situation incertaine. Le système électoral allemand privilégie la représentation sur la stabilité, généralement compensée par une culture politique fortement empreinte de responsabilité héritée des déboires politiques du XXe siècle.

Toutefois, les sociaux-démocrates allemands, lassés de voir que leur participation à des gouvernements de grande coalition (abrégé Groko, pour Große Koalition) ne porte pas ses fruits électoralement, décident de ne pas participer au prochain gouvernement. Une situation insolite qui permet de commencer les négociations entre la CDU/CSU sortante et deux petites forces politiques : les Verts et les libéraux de Christian Lindner.

Seulement, au soir du 19 novembre, après des semaines de négociation, les libéraux claquent la porte, rendant impossible la formation d’une coalition. Une décision d’autant plus étonnante dans un pays où les écarts de conduite ne paient pas politiquement.

Suite à cette décision et devant le risque de crise politique, le SPD décide finalement de tendre la main à Angela Merkel le 8 décembre, lançant les négociations un mois plus tard.

« Au moins, on a gardé la chancellerie ! »

Si l’arrivée du SPD à la table des négociations peut paraître étonnante, il faut bien comprendre que les deux forces sociales-démocrates et démocrates-chrétiennes ont connu en 2017 un de leurs pires revers électoraux aboutissant à des tensions internes.

Malgré l’enthousiasme affiché des principaux cadres du SPD quant à un accord de gouvernement très favorable à la gauche, pourtant minoritaire dans le pays, les jeunes sociaux-démocrates pourraient bien le faire échouer lors de sa ratification fin février.

L’accord laisserait une grande place aux sociaux-démocrates. En plus des ministères du Travail, de la Famille et de l’Environnement, trois ministères régaliens sur quatre reviendraient aux sociaux-démocrates.

Si Martin Schulz convoite le ministère des Affaires étrangères, le ministère de la Justice devrait également tomber dans l’escarcelle du SPD. Achevant la soumission de la chancelière, le ministère des Finances, occupé huit ans par le très orthodoxe Wolfgang Schäuble, serait dévolu à Olaf Scholz, maire d’Hambourg.

Un tournant que l’accord ne parvient pas à effacer malgré la probable nomination du très droitier Horst Seehofer, président de la CSU, à la tête d’un grand ministère de l’Intérieur et Heimat, sorte de ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale à l’Allemande. « Au moins, on a gardé la chancellerie ! » ironisera un député CDU.

Le programme, comme le cabinet, est calibré pour le SPD. Angela Merkel a ainsi mis suffisamment d’eau dans son vin pour voir faire un grand écart social-sécuritaire : plus d’Europe sociale, moins d’immigration.

Le projet fait la part belle aux nouveaux amis de la chancelière  en alliant regroupement familial et redistribution sur le plan intérieur et sacrifice de l’équilibre budgétaire sur l’autel des investissements publics sur le plan européen, semblant se rapprocher des vues françaises.

Un projet qui risque de se trouver face à un adversaire de taille puisque la droite allemande a récemment rejeté l’initiative française visant à instaurer des listes transnationales aux élections européennes. Cette nouvelle donne pro-européenne risque également de trouver en face d’elle l’opposition des libéraux allemands.

Les libéraux en embuscade

Le jeune chef de file des libéraux, Christian Lindner, n’a pas tardé à réagir. Dès jeudi matin, il s’en est pris directement à Angela Merkel, représentante du monde d’avant, regrettant l’absence de nouvelles élections visant à clarifier un paysage politique sorti incertain des élections du 24 septembre.

Il reproche ainsi à la nouvelle future coalition une politique de retraites mettant en péril le budget fédéral comme l’épargne des contribuables, les entreprises comme les individus ne connaissant aucun relâchement fiscal, alors que toute la partie liée aux défis de la révolution numérique est totalement laissée de côté. Les enjeux migratoires et éducatifs sont, eux, à peine effleurés dans ce qui ressemble à un gigantesque statu quo des forces au pouvoir depuis 70 ans.

Résumant l’accord nouvellement signé, Christian Lindner estime que les cosignataires ont « succombé à la tentation de parler davantage de la manière de redistribuer l’argent plutôt que de la manière de le faire fructifier ».

Toutefois, Lindner tempère en estimant que l’influence des Grünen aurait abouti à quelque chose de bien pire dans le cas où le FDP était resté dans les négociations, rejetant les deux options en bloc.

Pourtant, le président allemand a lui-même rappelé le parti à revenir à la table des négociations, idée formellement rejetée par Lindner lui-même. Les programmes étant les mêmes, il ne pourrait y avoir d’autre issue. Cette réaction s’inscrit dans une vision à long terme du chef de file du FDP.

Ce dernier a claqué la porte des négociations après avoir vu que l’ADN des Grünen restait profondément ancré dans une gauche du passé, constructiviste et souhaitant « reconstruire la société, niveler les différences et éduquer les gens ».

Souhaitant prendre la tête de l’opposition, étant la troisième force républicaine du pays, les libéraux souhaitent de nouvelles élections avec pour objectif de siphonner l’électorat de l’AfD et de la droite classique par une stratégie de rupture, dont le premier acte sera le dépôt tout prochainement d’une proposition de loi s’opposant fermement à tout regroupement familial.

La liberté contre l’Ancien Monde

Dans un pays où la stabilité est devenue une religion politique, le revers des forces traditionnelles a permis un compromis mortifère : Angela Merkel garde la chancellerie en appliquant le programme du SPD. Des pratiques de l’Ancien Monde où la stabilité est payée par le contribuable, et face auxquelles se dresse l’opposition déterminée des libéraux prêts à reprendre la place qui est la leur : la première.

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  • J’avais écrit en commentaire de cette article https://www.contrepoints.org/2017/09/25/299572-victoire-de-merkel-mauvaise-nouvelle-macron que cela se terminerait en grosse coalition et donc en grosse commission.

  • C’est beau la démocratie allemande: les perdants des élections peuvent appliquer leur programme.

    Merkel prouve à quel point elle est nulle. Et dire que certains libéraux l’admiraient.
    La politique de Merkel a consisté en un immobilisme et à garder l’héritage de ses prédécesseurs.
    Ses deux grandes décisions ont été la transition énergétique et la folie migratoire. Deux décisions totalement désastreuses et qui sont des décisions de gauchistes.
    Déjà lors de la dernière coalition, Merkel avait cédé énormément mais là c’est juste un scandale. Elle a absolument tout cédé.
    Il ne s’agit pas d’un gouvernement centriste là mais d’un gouvernement de gauche.
    Et pire, les jeunes du mouvement du SPD arrivent à ne pas être content. Espérons qu’ils arrivent à faire échouer l’accord.
    Merkel avait tout intérêt à aller vers de nouvelles élections.
    Ce qui est inquiétant c’est que cet accord va non seulement socialiser l’Allemagne mais aussi toute l’Europe. Cet accord va amener l’irresponsabilité dans l’Union européenne au nom de la solidarité

  • pourquoi diable interdirait-on à quelqu’ un qui contribue positivement à la société d’être rejoint par sa femme et ses enfants s’ils ne constituent pas une menace ? Et si on le fait, comment peut-on s’étiqueter libéraux ?

    • Réponse unique au « pourquoi » et au « comment » : le regroupement familial apporte une hausse de la demande de prestations sociales sans équilibrage contributif puisque les enfants ne travaillent pas et les épouses pas de manière immédiate.

      • les libéraux demandent donc une baisse des prestations sociales. Pour tous.

        • Si « les libéraux » est pris au sens large, Hayek et Friedman, avec le renouveau de la pensée libérale, ont assumé un matelas de sécurité sociale minimale, Le système le plus proche, de mémoire, de cela est actuellement en Suisse où l’Etat garanti un minimal légal (en matière de maladie) dans un marché des assurances concurrentiel et où la retraite est divisée en 3 piliers dont un étatique.

          Si « les libéraux » désigne le FDP, il se trouve que le programme de Christian Lindner prévoyait un Bürgergeld, une allocation universelle réunissant toutes les autres associé à un système de capitalisation.

  • – rRapiéçage ou replâtrage de façade sur un mur fissuré de toute part… alors qu’il fallait tout reconstruire politiquement ! Et pendant ce temps-là le souverainisme fait tache d’huile en UE. C’est pas en France qu’on verrait s’unir des partis jumeaux européistes, de droite à gauche, en cas de déferlante frexit.

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