Pourquoi il faut tolérer les idées répugnantes d’Alain Badiou

Le philosophe Alain Badiou sort un nouveau livre qui défend l’héritage du maoïsme. Scandaleux ? Sans doute, mais ne cédons pas à la provocation…

Par Pierre Rigoulot.1

Le vieux révolutionnaire des salons parisiens a donc encore frappé en annonçant la sortie d’un petit livre à la gloire de la révolution russe et de la révolution chinoise.

Attention, pas si bête. Il ne dit pas que tout s’y est bien passé, ni qu’elles n’ont pas été sanglantes. Elles l’ont été mais au fond pas tant que ça, prétend Badiou – et de sortir des chiffres ridicules, les uns pour faire rire (des idiots qui dramatisent) et les siens, qui sont très bas mais très sérieux paraît-il.

De toute façon, Badiou prévient les âmes sensibles : « la révolution n’est pas un dîner de gala ». Ce n’est pas très neuf et c’est surtout facile. Comme est facile l’idée que c’est à l’avenir, quand ni lui ni vous ni moi ne seront là pour en juger, c’est à l’avenir donc, qu’il faudra juger du communisme. Pour le moment, ce qu’on en a vu n’est pas génial mais les révolutions sont des moments, des pas, vers cet avenir radieux. Le premier pas, ce fut celui de Marx, le second celui de Lénine et le troisième celui de Mao. Plus tard, on verra mieux encore. Plus tard on rasera gratis, c’est bien connu. En attendant, ce qui n’existe pas encore mais qui sera très bien, justifie à l’avance ce qu’on a déjà vu –beaucoup de sang – et qui va dans la bonne direction.

Contre la provocation, l’ignorance

Ces réflexions à la gloire de régimes criminogènes sont quelque peu répugnantes, il faut bien le dire. C’est sans doute ce que cherche Badiou : provoquer des gens qui le tolèrent avec un haussement d’épaule.

Car il faut le tolérer. Ce n’est pas toujours facile, la tolérance, et il faut l’accompagner de notre critique — grâce à Contrepoints je ne m’en prive pas — et rester méfiant. Il ne faudrait quand même pas que trop de gens se laissent séduire !

Il faut se dire que beaucoup tolèrent ce genre de prose, voire l’apprécient, parce que cette littérature, c’est de l’anti-establishment au carré — et même au cube ! Les intellectuels adorent ça et leurs lecteurs aussi.

Cela ne préjuge pas de la qualité — et des limites — de l’œuvre philosophique d’Alain Badiou. Ce fut le cas jadis avec Sartre et l’on se souvient des riches passages de l’Être et le néant ou de L’idiot de la famille à côté des pages odieuses et simplistes de la préface d’Aden Arabie ou des ventes pathétiques de La Cause du Peuple sur le boulevard Saint-Michel.

Philosophe d’hier

Que Sartre me pardonne d’où il est, car il y a une différence quand même : c’est qu’il y a déjà 40 ans il avait compris quelque chose du communisme et manifesta ouvertement avec Aron et Glucksman une certaine compassion pour les boat people.

Pour Badiou, au contraire, le marxisme constitue encore « l’horizon indépassable de notre temps ».

Le philosophe d’aujourd’hui n’est donc pas celui que l’on pense – et le philosophe d’hier non plus.

Badiou serait-il même philosophe d’avant-hier, comme le fut Marx ? Même pas et c’est une des raisons qu’on peut avoir d’être déçu à lire cette interview. Badiou n’est même pas marxiste puisqu’il prend ce que disent les chefs communistes pour argent comptant : Lénine se serait prononcé pour les Soviets partout et Mao aurait tonné contre le parti unique en lançant sa soi-disant révolution culturelle. Il faut donc les croire ?

Les soviets partout

Dans les deux cas, c’est la direction du chef et du parti du chef qui fut prônée. « Les Soviets partout » pour exprimer la volonté populaire hors du contrôle du parti marxiste ? Trompe l’œil ! Mensonge ! Et les braves gardes rouges inventant une nouvelle forme de pouvoir populaire contre la bureaucratie communiste ? Mensonge ! Trompe l’œil !

Badiou ne sait-il pas comment Liou Chao-chi et des dizaines de milliers de gens accusés de le suivre sont morts ? A-t-il lu des biographies sérieuses de Mao et de sa vie de pacha ? Et si la Chine est encore marxiste y a-t-il de quoi pavoiser ?  La vision et le programme de Marx dans Le Manifeste communiste n’est-il pas réducteur, violent et totalitaire ?

On ne dira rien du délire de maître Badiou sur la grande poésie de masse en Chine ou sur le parti contrôlé par des assemblées populaires.  Arrêtons-nous là.  Il ne faut quand même pas donner tant d’importance à ce qui n’en a pas.

  1.  Pierre Rigoulot est directeur de la revue Histoire et Liberté. Il est l’auteur de Pour en finir avec la Corée du Nord ( Buchet-Chastel 2018).