Quand Onfray, Badiou ou Sartre pactisent avec le diable

La philosophie ou l’amour de la sagesse ? On peut parfois en douter avec les cas d’Onfray aujourd’hui ou Sartre hier.

Par Franck Crudo.

Michel Onfray credits Christophe Becker (CC BY-ND 2.0)
Michel Onfray credits Christophe Becker (CC BY-ND 2.0)

Mais quel insecte a donc piqué Michel Onfray en 2015 ? Sans doute pas, hélas, le taon si cher à Socrate. Car pour le philosophe normand, la sinistre cuvée 2015 aura marqué le crépuscule de l’idole des médias. L’auteur du Traité d’athéologie a-t-il pété un boulard à l’image de Nietzsche, l’un de ses maîtres à penser, dont la fin de vie s’acheva dans la démence ? A-t-il trop lu Diogène, dont il fait régulièrement l’éloge (notamment dans Cynismes – Portrait du philosophe en chien), ce célèbre disciple d’Antisthène connu pour vivre dans un tonneau et que Platon assimilait à « un Socrate devenu fou » ?

Il faut dire qu’en 2015, Onfray s’est démarqué par ses positions cyniques, mais malheureusement pas au sens philosophique du terme. Pourfendeur de l’islam pendant de longues années, notre histrion de la pensée a fait du Deleuze, c’est-à-dire qu’il a créé un concept : celui du philosophe normand qui propose des réponses à la normande, le côté mou du genou en moins. Car avec le natif d’Argentan, on ne sait désormais plus trop sur quel pied danser….

Contempteur implacable des religions (« À viser le paradis, on manque la terre »), du fanatisme et de tous les totalitarismes y compris communistes, des excès (l’épicurisme est une philosophie de la tempérance plait-il à rappeler) ou des compromissions en tous genres (celles de Sartre notamment, on y reviendra), Onfray commence l’année en soulignant fort justement que « les premières victimes sont les victimes ». Une réponse au sempiternel discours victimaire d’une bonne partie de la gauche après les attentats de Charlie Hebdo et du supermarché casher. Et puis ensuite… patatras, le crash philosophique, le suicide rhétorique, la dialectique de l’outrance, la funeste analogie. Bref, le philosophe a perdu le fil et nous, on a perdu Michel Onfray.

Notre penseur de l’Orne se distingue pêle-mêle en dénonçant une politique française « islamophile sur le plan intérieur et islamophobe sur le plan extérieur ». Un nouveau concept, un de plus. Tout en nuances, il s’assied sur la médiété, le juste milieu prôné par Aristote, en traitant BHL, Nicolas Sarkozy et François Hollande de criminels, tous coupables à ses yeux de bombarder les populations musulmanes.

Quand on dépasse les bornes, il n’y a plus de limites », écrivait malicieusement Alphonse Allais, lequel pourtant ne connaissait a priori pas Onfray. Après les attentats du 13 novembre, l’auteur de Politique du rebelle reste sur sa lancée en renvoyant dos-à-dos les attentats et les bombardements en Syrie. Selon lui, la France récolte ce qu’elle a semé et les actes de barbarie de Salam, Brahim, Abdelhamid et les autres ne sont que la réponse du berger à la bergère. Logique quasi imparable. Notre génie des Armoriques considère peut-être à ce titre que Churchill et Roosevelt ne valent guère mieux qu’Hitler car chacun bombardait l’autre…

L’auteur de La Sagesse tragique – pour le coup, le titre est bien trouvé – ne se contente pas de reprendre à son compte la lugubre rhétorique de Daech. Il fait par la suite encore plus fort en proposant de négocier avec l’État Islamique ! Ni plus ni moins. On ne préfère pas savoir ce qu’aurait été la position du philosophe en 1938, pendant les accords de Munich. Ou même deux ans plus tard. La paix, parfois, a un prix après tout.

Ultime consécration, Daech cite Michel Onfray himself dans l’une de ses vidéos de propagande moins d’une semaine après la tuerie du Bataclan. Il est temps que l’année se termine. L’auteur de Rendre la raison populaire a-t-il pris conscience de sa sortie de route, loin, très loin de la Voie du Milieu chère à Montaigne ? Toujours est-il qu’il s’impose depuis une cure de silence médiatique, préférant « Être jugé par ses livres que par ses tweets ». Dommage, car le gros avantage de la pensée philosophique de Michel Onfray, version 2015, est qu’elle nécessite rarement plus de 140 caractères.

Reste qu’à la manière de Martin Heidegger, l’un des plus grands penseurs du XXe siècle que le grand public perçoit aujourd’hui comme le philosophe des nazis, notre fin normand risque de rester pour la postérité le philosophe de Daech.

Il pourra toutefois se consoler en pensant qu’il n’est pas le seul intellectuel français à avoir pactisé avec le diable depuis un siècle. C’est même une triste tradition hexagonale. Le philosophe Emile-Auguste Chartier, dit Alain, pacifiste convaincu et partisan des accords de Munich, se range derrière Pétain en 1940 comme la plupart des Français et écrit même :  « J’espère que l’Allemand vaincra, car il ne faut pas que le général de Gaulle l’emporte chez nous.» Une attitude et une phrase que lui reprochera un certain… Michel Onfray dans Les Vertus de la foudre (1998). D’autres intellectuels et écrivains collaboreront avec l’ennemi de manière plus ou moins active : parmi eux Rebatet, Drieu la Rochelle, Giono, Chardonne, Guitry, Cocteau, Céline, Morand ou encore Brasillach, lequel sera fusillé à la Libération.

Plus croustillant, dans son livre sur Albert Camus, L’Ordre libertaire, Michel Onfray blâme Jean-Paul Sartre, comme Jankélévitch en son temps, pour son attitude peu résistante pendant la guerre et notamment ses prises de parole à Radio-Vichy. Il faut dire qu’Onfray a davantage lu Épicure, Nietzsche et Proudhon que Confucius, lequel conseille : « Exige peu des autres et beaucoup de toi-même, c’est le meilleur moyen d’écarter toute animosité.»

Car Sartre s’est surtout tristement compromis avec un autre totalitarisme, plus à l’est celui-ci. Quelques années après avoir écrit que « tout anticommuniste est un chien », le compagnon de Simone de Beauvoir devient compagnon, mais de route cette fois. En l’occurrence du Parti communiste entre 1952 et 1956. Notons au passage que le grand humaniste qu’est Staline meurt en mars 1953. Et dire que l’existentialisme est censé être un humanisme…

À la suite d’un voyage hautement médiatisé en URSS en 1954, l’auteur des Mains sales fait même tache en déclarant que « Le citoyen soviétique possède, à mon avis, une entière liberté de critique »1.

Vingt-cinq plus tard, le philosophe maoïste (Mao Zedong, 60 à 80 millions de morts selon certains historiens) Alain Badiou2 prend la défense de Pol Pot et des Khmers rouges (presque 2 millions de morts au Cambodge, plus de 20% de la population) dans une tribune publiée dans Le Monde. Alors même que leurs crimes de masse sont connus du monde entier.

Funeste période pour la philosophie française qui voit le mythique Michel Foucault soutenir la Révolution iranienne menée en 1979 par l’ayatollah Khomeiny,  « le saint homme exilé à Paris », comme le décrit quelques mois plus tôt l’auteur de L’Histoire de la folie à l’âge classique.

Non, Michel Onfray n’est pas le seul à avoir fricoté avec le totalitarisme et la barbarie. Et dire qu’étymologiquement, philosophie signifie amour de la sagesse…

  1. Un an plus tard, Raymond Aron écrit dans L’Opium des intellectuels : « Cherchant à expliquer l’attitude des intellectuels, impitoyables aux défaillances des démocraties, indulgents aux plus grands crimes, pourvu qu’ils soient commis au nom des bonnes doctrines, je rencontrai d’abord les mots sacrés : gauche, révolution, prolétariat. »
  2. Ce même Alain Badiou aime faire L’Eloge des mathématiques, titre de son dernier livre, mais fait du coup rarement dans la demi-mesure malgré le poids des années. Après avoir qualifié Nicolas Sarkozy « d’homme aux rats », il s’en est pris récemment dans L’Obs à Alain Finkielkraut, l’accusant « de défendre le concept néo-nazi d’Etat ethnique ». Badiou-Onfray, où l’art de la nuance…