Sécurité Routière : en quoi les statistiques sont-elles comparables à un bikini ?

Sécurité routière la prochaine fois qu’on vous sort des statistiques pour justifier la baisse de la vitesse, demandez à la personne si elle sait en quoi une statistique est comparable à un bikini…

Par Erik Svane.

Il y a trois sortes de mensonges : les mensonges, les mensonges grossiers, et les statistiques. — Mark Twain

La clé de la sagesse est basée sur le fait de s’interroger constamment,  parce que si nous posons des questions, c’est que nous avons un doute et ce n’est qu’en insistant avec ces questions que nous nous rapprocherons de la vérité… En doutant, nous nous mettons en recherche, et en cherchant nous trouvons la vérité… — Pierre Abélard (1122)

Savez-vous pourquoi Georges Fischer a comparé les statistiques à un bikini ? Parce qu’une statistique dévoile beaucoup, mais… elle cache l’essentiel.

Comme chacun le sait, La Grande Vadrouille a longtemps été le plus grand succès du cinéma français ; la comédie de Gérard Oury a gardé ce statut pendant quatre décennies, avant d’être détrôné par des films tels que Bienvenue chez les Ch’tis et Intouchables.

Une seule question : est-on seulement sûr que ce fait soit aussi indiscutable ? Est-ce qu’on compte l’argent récolté ou le nombre de billets vendus, prend-on en compte des choses comme la variance dans le prix du billet et la différence de la situation économique, et s’est-on souvenu évidemment de faire des calculs concernant la différence de la population française en 1966 et au 21ème siècle ? Et qu’en est-il du fait que chaque génération est plus riche que la précédente et donc plus encline à dépenser son argent (voire à en jeter par la fenêtre) ?

Je me souviens d’avoir lu, il y a beaucoup d’années de cela, que contrairement à ce qu’on semblait croire, les grands méga-hits des années 1970 et 1980 — Les Dents de la Mer, Star Wars et E.T. l’Extraterrestre — n’avaient pas détrôné Autant en emporte le vent si étaient prises en compte plusieurs statistiques comme le prix des billets, l’inflation et surtout la croissance de la population américaine depuis 1939 ; depuis, il y a eu Titanic et Avatar, mais je ne sais pas ce qu’en dirait l’auteur, si toutefois il est encore en vie.

Parlons de la Sécurité Routière.  On nous parle d’une hausse de la mortalité depuis 2014. « Le nombre de décès a augmenté de 2,3% en 2015 par rapport à 2014  rapporte par exemple L’Est Républicain, de 0,5% en 2016 et de 0,9% en 2017. »  Avons-nous le droit de dire que certains de ces chiffres ne font pas sérieux ?

Par exemple, prenons l’accident horrible du bus scolaire de Millas en décembre 2017 qui a fait six morts et plusieurs blessés. Peut-on nier que ce tollé lugubre — en admettant qu’il fasse partie (et pourquoi pas ?) des accidents de la route — plus d’autres du même type (ayant fait des morts multiples pendant la même année) ne sont pas sans fausser les statistiques — surtout sur la base d’une population (nous allons y revenir) de… 65 millions d’habitants ? Sans parler du fait que cet accident ne semble rien à voir avec la vitesse ?

En mars 2018, les morts en outre-mer étaient de 24, comparés à 26 en mars 2017.  A-t-on le droit de dire que tirer une quelconque conclusion de ces chiffres n’a pas beaucoup de sens ?

Mais là n’est pas le pire avec les statistiques (qui ont l’avantage de montrer l’état d’esprit de ceux qui nous gouvernent) ; ces chiffres pourraient à la limite être valables si nous étions des robots ou des vaches, voire des veaux ou des… moutons  (et n’est-ce pas le rêve millénaire de dirigeants de par le monde, que leurs sujets soient des pantins ?!).

Quand une vache est mieux protégée (et mieux encerclée) par des fils barbelés ou électriques que par une clôture de fils traditionnels, on peut en effet conclure que cela vaut pour toutes les vaches, en France comme à l’étranger. Il n’y a pas de vaches particulières qui vont essayer d’effectuer une grande évasion en creusant un tunnel avec les cornes.

Mais quand un journaliste dit que dans une région particulière, le tollé a augmenté (ou baissé) parce qu’il y a 19 morts au lieu de 14 (ou inversement), en admettant qu’il s’agisse d’être humains — dont les états d’esprit, de fatigue, d’ébriété, etc. doivent par conséquent être quasi-totalement ignorés — et non de vaches (ou plutôt de… moutons), on peut se demander où est le sérieux.

Cinq de ces personnes n’auraient-elles pas pu être tuées dans un accident de la route l’année précédente, ou suivante, si elles avaient été touchées à une autre époque par une dépression due à un divorce ou par la joie procurée par une promotion professionnelle, voire par la distraction d’un simple coucher de soleil pour ne pas dire par l’ennui de rouler à une vitesse (à une lenteur) soporifique ?

Examinons les statistiques principales pour justifier la baisse à 80 hm/h

Nous avons vu que l’une des pires choses avec les statistiques, c’est qu’elles ne tiennent pas compte de l’être humain, mais traitent les personnes comme des robots, comme des moutons. Les deux ou trois statistiques principales du gouvernement français pour justifier le fait de baisser la limite de lenteur (pardon, la limite de vitesse) de 90 à 80 km/h (et donc d’aller, comme seul État membre de l’Union Européenne sinon seul État membre des Nations Unies, dans la direction opposée du progrès) entrent dans ce cas de figure, c’est-à-dire qu’elles ignorent le fait que les Français ne seraient ni des robots ni des moutons, mais (si, si) des êtres humains.  (Note : ils ne sont pas non plus des sujets, on aimerait que quelqu’un le rappelle à nos gouvernants, mais des citoyens.)

Fin janvier 2018, Emmanuel Barbe dit au Sénat que « cette expérimentation [sur le réseau bi-directionnel sans séparateur central] n’avait qu’un seul but : mesurer l’effet de la baisse des vitesses maximales autorisées (VMA) sur la vitesse moyenne pratiquée, car l’effet mécanique sur la baisse des accidents est démontré. »

De même, le délégué interministériel à la Sécurité Routière a fait toute une démonstration à Métropolitain sur une décision qui permettrait de sauver 300 à 400 vies par an :

En baissant la vitesse moyenne pratiquée, on a davantage de temps pour freiner quand il le faut pour éviter un accident. Et si on a quand même un accident, en diminuant la vitesse, le choc est moins violent. On évite aussi de la tension au volant. On perd aussi très peu de temps de trajet et on épargne des vies.

On nous apprend qu’à 90 km/h, une voiture mettrait 70 mètres pour s’arrêter, alors qu’en roulant à 80 km/h, cette distance serait réduite à 57 m — soit 13 mètres d’écart qui peuvent s’avérer bien utiles pour « sauver des vies ». Tâchons d’ignorer Éric Michel du Journal Moto du Net, qui se souvient « qu’en 2016, la même DSR nous expliquait dans une étude très intéressante de l’UTAC-CERAM à propos des distances de freinage auto et moto que la voiture lancée à 90 km/h mettait… 43 mètres pour s’arrêter ! En deux ans, la distance d’arrêt complet d’une voiture augmenterait donc de 27 mètres ?! »

Ce que la Sécurité Routière est en train d’apprendre aux Français (qui, parions-le, n’en avaient aucune idée), c’est que les lois de la physique indiquent qu’un véhicule freine plus court lorsqu’il circule 10 km/h moins vite, ce qui atténuera la distance d’arrêt ainsi que, dans une éventuelle collision, la gravité des blessures.

À présent, je souhaiterais faire une déclaration officielle et solennelle : la Sécurité Routière et Emmanuel Barbe ont raison. Ils ont tout à fait raison.

Ils ont raison, c’est-à-dire, si les voitures sont conduites par des automates, des moutons (le rêve sine qua non des élites gouvernementales, je le répète, depuis des siècles, que dis-je, depuis des millénaires).

Au nom de tous les citoyens, je souhaiterais m’excuser d’être humain devant les élites qui nous gouvernent. Et quand les êtres humains conduisent trop lentement, ils s’ennuient, ils somnolent, ils ne prêtent plus attention à la route. Par conséquent, il s’ensuit que le gouvernement a tout faux : les conducteurs ne freineront pas plus vite, ni même aussi vite.

De même, qu’importe si on a en effet une augmentation du champ de vision à une vitesse réduite si, terrassé par l’ennui, on est effectivement en train d’admirer le panorama à droite ou à gauche, sans prêter (trop) d’attention à la route devant soi (et à la route… derrière soi !). Ne se pourrait-il pas que, tout compte fait, une absence de perception visuelle latérale, ou de vision panoramique, est plus sûre — pour tout le monde ?

En d’autres mots, on a peut-être davantage de temps pour freiner, mais qu’importe si on a de fait moins de temps pour réagir ? C’est réagir qui est important, réagir dans un contexte d’urgence, et pas seulement avoir l’une des réactions possibles (freiner ou accélérer ou virer à gauche ou virer à droite, etc). Et cela demande de la vigilance, c’est-à-dire un conducteur alerte. Tout le contraire de la conduite dite « Zen » que nous préconisent les « experts » de la sécurité. C’est sans aucun doute pour cela que des tests de vitesse illimitée dans des parties de trois pays sur trois continents différents (Allemagne, Australie, États-Unis) ont tous eu le même résultat — nous allons y revenir — celui d’une baisse de la mortalité.

Maître Éric de Caumont a sans doute été parmi les meilleurs à adresser (sur CNews) un argument (sic) similaire de la Sécurité Routière  :

On vous tient un discours [citant] une étude… qui dit : 1 % de vitesse en moins égal 4% de tués en moins. Donc, c’est génial, on enlève 10 km/h, on va avoir 40% de morts en moins… Pour comprendre l’ineptie de ce calcul, il suffit de faire le calcul jusqu’au bout ; et vous arrivez à 67,5 km/h. Vous savez ce que c’est ? Eh bien, c’est la vitesse à laquelle il n’y a plus de morts — en enlevant 4% à chaque fois que vous enlevez 1 % de vitesse.

Comme le dit Maître de Caumont, c’est effectivement d’une stupidité sans pareil.

Mais, au fait, se demande le magazine Challenges : d’où sort-on ce chiffre de 4 % de morts pour 1 km/h ? D’une étude publiée en 1981 par le chercheur suédois Göran Nilsson, qui « visait certes à quantifier la relation entre le nombre d’accidents et la vitesse des véhicules », explique Pierre Chasseray, délégué général de l’Association 40 Millions d’Automobilistes, « mais il avait un objectif précis, oublié depuis : il s’agissait de quantifier l’impact de cette fameuse journée du 3 septembre 1967, lorsque les Suédois qui roulaient à gauche de la chaussée (comme les Britanniques) ont changé de bord à cinq heures du matin, comme un seul homme, pour rouler à droite. »

En d’autres mots, conclut Éric Bergerolle,

Le cadre très limité de cette étude de 1981 l’empêche de prétendre au moindre caractère universel : ses conclusions s’appliquent exclusivement à la Suède de la toute fin des années 1960, qui plus est à des automobilistes confrontés à un bouleversement fondamental des règles de circulation.

On prend donc une étude d’un seul pays, pour un seul pays, vieille de presque 40 ans, périmée et hors sujet, qui n’a été reproduite nulle par ailleurs pour la simple raison que depuis la Seconde Guerre Mondiale, peu d’autres pays, surtout en Europe (hormis l’Islande, l’année suivante), ont procédé à une telle révolution sur la totalité de ses routes, à savoir un changement du sens de circulation automobile.

Pendant ce temps, on ignore totalement une statistique officielle de l’Union Européenne, moderne (2015), comparative (et déjà mentionnée dans un précédent article), que l’Allemagne, dont la limite est de 100 km/h et illimitée sur deux tiers de son réseau autoroutier — ce qui, par ailleurs, annihile totalement l’affirmation, simpliste, la vitesse tue — a une mortalité routière moindre par habitant que la France ; de même, comme nous l’avons déjà vu, on ignore des tests de vitesse illimitée qui, partout où ils ont été appliqués sur trois continents, ont vu la baisse de la mortalité sur route — mais contrairement à l’Autobahn, les tests sur la Interstate du Montana et la Stuart Highway ont rapidement été étouffées par une coalition d’écologistes et d’étatistes patentés.

Cela dit, si on tient absolument à retourner un demi-siècle en arrière, et plus, pourquoi ne pas étudier un article de Popular Science de… 1960 qui comparait les limites de vitesse dans les différents États des USA et qui concluait que plus la limite de vitesse était élevée, moins les conducteurs étaient distraits par la crainte de la police de la route, et plus ils étaient en fait en sécurité.  En lisant le texte suivant, notez bien qu’il décrit un article écrit il y a presque… 60 ans !

[Dans un article de mai 1960 intitulé « Abolissons les limites de vitesse stupides »,] Paul Kearney affirmait qu’en surestimant les limites de vitesse, les responsables des routes négligent des problèmes plus pressants, comme la conduite en état d’ébriété. En outre, les statistiques montraient que la plupart des accidents en Pennsylvanie, en Indiana et dans l’État de New York impliquaient des véhicules roulant à moins de 50 miles/h [soit 80 km/h !]. Plus de conducteurs sont morts à New York après s’être endormis au volant, avoir heurté des cerfs ou avoir commis d’autres «erreurs humaines». À l’inverse, les autoroutes avec des vitesses plus élevées ont connu moins d’accidents. Kearney a noté que les conducteurs de New Jersey étaient plus globalement en sécurité parce qu’ils n’étaient pas aussi distraits par leur crainte de gendarmes zélés [strict highway patrolmen], ayant la réputation de patrouiller dans l’espoir de « choper » des conducteurs dépassant la limite de vitesse. »

Quoi qu’il en soit, il se trouve que quand on mentionne le cas de l’Allemagne, grande surprise ! Voilà que le gouvernement français fait un virage de 180º ! Voilà qu’il se détourne brusquement de ces chiffres et de ces pourcentages dont il raffole tant ! Voilà qu’il prend refuge dans les rapports humains ; dans la nature des peuples ; et dans les différences culturelles ! Voilà qu’il se rabat sur une soi-disant différence de culture — entre les Allemands (disciplinés) et les Français (indisciplinés) !

Voulez-vous me permettre de prendre la défense des Français ? Est-il besoin de préciser que s’il y a des différences entre l’Européen nordique et le méditerranéen, manifestes comme subtiles, ils ont quelque chose en commun, en commun par ailleurs avec les Anglais, les Américains, les Arabes, les Musulmans, les Juifs, les Africains et les Asiatiques ? À part le fait que, non, les « assassins en herbe » (sic) ne sont pas indifférents à la mort d’innocents, ils ne veulent pas abîmer leurs biens (leurs véhicules) et ils ne veulent pas d’ennuis avec les autorités.

On a vu qu’on peut faire dire aux chiffres tout plein d’inepties et nous allons voir qu’en changeant les paramètres — de fait, les rendre plus réalistes — on peut leur faire dire à peu près tout ce que l’on veut. Dans cette perspective, on ne manquera pas de noter que la conclusion de deux années d’expérimentation des 80 km/h sur trois tronçons de routes nationales sont si mauvaises (pour le gouvernement) — c’est-à-dire, si bonnes et positives pour les conducteurs et pour… la France —, que la Sécurité Routière et MM Barbe, Philippe et Macron ont arrêté net sa publication (Emmanuel Barbe se contentant d’affirmer que la mortalité aurait été divisée par deux).

Pas de statistiques sans paramètres


C’était durant l’année 2011, je pense, que le gouvernement prit la décision de publier un supplément de quatre pages dans tous les grands journaux de l’époque afin de défendre les prises de position sur la sécurité routière.

L’un des diagrammes statistiques montra la baisse de la mortalité depuis l’installation des radars en 2003. Effectivement, la courbe depuis l’année 2003, à gauche, jusqu’au présent, à droite, est en constante baisse. Or, pour que l’importance des radars soit établie, ne faudrait-il pas montrer les années antérieures ? Logiquement, si les radars étaient vraiment ces inventions miracles responsables de la baisse de la mortalité, un diagramme plus ample devrait montrer soit au pire une courbe antérieure en hausse, soit au mieux une courbe horizontale.

Notons que le fait même que les années précédentes ne se trouvent pas dans le diagramme devrait déjà susciter chez le lecteur un tant soit peu de scepticisme.  Et en effet, il s’avère que, dans les diagrammes montrant les taux de mortalité sur les routes depuis 20, 30, ou 40 ans, on découvre une baisse constante du nombre de tués sur la route depuis 1988 et même, avec quelques hics, depuis 1972 — et que l’année 2003 n’a rien changé à la donne.

C’est suite à cette campagne d’information (sic) du gouvernement que la Ligue de Défense des Conducteurs a sorti ses 4 vérités sur les radars.

  • Vérité n°1 : la baisse de la mortalité routière est bien antérieure à la mise en place des radars
  • Vérité n°2 : à ce jour, aucune étude scientifique française n’établit un lien direct entre vitesse et mortalité routière
  • Vérité n°3 : deux radars sur trois ne sont pas placés à des endroits dangereux
  • Vérité n°4 : l’État a empoché plus d’un demi-milliard d’euros [en 2010] grâce aux radars

Le Cowblog en conclut que

Le nombre de tués sur les routes baisse de façon continue depuis plus de vingt ans, grâce à l’amélioration des routes et surtout de la sécurité des véhicules, et grâce à des contrôles exercés avec discernement, et l’introduction des radars n’a rien changé à la pente de la courbe !

Rappelez-vous de La Grande Vadrouille et de Autant en emporte le vent.

Même parler d’une diminution de 17 000 morts, vers 1970, à 3600 morts aujourd’hui est trompeur (dans un — très — bon sens), puisqu’elle est encore plus impressionnante, sachant que ces chiffres ne prennent pas en compte l’augmentation de la population française depuis presque 50 ans ainsi que celle, conséquente, du parc automobilier.

Pas de chiffres sans pourcentage


Revenons un peu plus longuement sur ces 3 600 morts annuels sur la route dont on nous parle sans cesse. Certes, ce n’est pas là un chiffre à ignorer, mais les statistiques ne sont pas seulement les chiffres bruts, elles sont beaucoup d’autres choses comme les histogrammes et les diagrammes circulaires, mais, avant tout, les pourcentages.

Dans un monde idéal, avec des politiciens désintéressés et des journalistes qui (se) posent des questions, on nous apporterait toutes les données (chiffres bruts, statistiques, etc.) sur un thème précis. Mais il semblerait que nous ne vivons pas dans un monde idéal.

Trois milliers et demi de morts en France chaque année, c’est un chiffre qui semble énorme. Cela pourrait être tous les voisins, tous les usagers des transports publics, et tous les collègues de bureau que nous voyons en un mois entier, voire en une semaine entière.

Question toute bête : quelle est la population de la France ? 65 à 70 millions, n’est-ce pas ? A-t-on déjà calculé le taux de pourcentage de ce chiffre de 3 600 décès par rapport à 65 millions ? Cela ne semble pas arriver très souvent, n’est-ce pas ? Et pour cause. La réponse, c’est environ 0,005%. En d’autres mots, cette année-ci, comme l’année dernière et toutes les autres années, quelque 99,995% de la population française ne court pas le moindre risque de mourir dans un accident de la route (qu’il soit dû à la vitesse ou à une autre cause). Et par ailleurs, un nombre similaire d’automobilistes (un nombre forcément plus élevé que 99,995% puisque tous les habitants de l’Hexagone ne sont pas derrière un volant) ne va pas tuer qui que ce soit sur la route pendant les prochains 12 mois et même pendant leur vie toute entière sur cette planète.

Mais, j’y pense : êtes-vous scandalisé par ces statistiques plus nuancées — puisqu’on semble baisser la valeur de la vie d’un être humain ? J’entends déjà, de la part des alarmistes patentés et des férus du mélodrame, les cris de rage, les pleurs de dépit et les grincements des dents.

Bon, oublions-les, si vous insistez. Revenons aux chiffres réels.

Parlons plutôt, comme Jacques Chevalier dans Le Point,

de l’alcool, responsable de 73 000 morts par an dans notre pays, le tabac de 49 000, les accidents domestiques de 20 000, le suicide de 12 000, la grippe de 10 000 et les maladies nosocomiales de plus de 5 000 victimes.

Patrice Vergès a fait le calcul :

Plus d’un demi-million de gens meurent chaque année en France. Sur ces 580 000 décès, on compte environ 21 000 personnes qui meurent d’accident de la vie courante… En effet, plus de 9400 personnes meurent de chute. Du toit, dans la rue et surtout dans les escaliers. Faudrait-il mettre des radars dans les escaliers ?

Au journaliste automobile  de conclure :

Sachez qu’on compte environ 500 noyades par an, 1300 intoxications alimentaires et autour de 500 à 1000 décès dus à la pratique d’un sport. Alors que faut-il faire ? Ne plus prendre sa voiture, ne plus manger, ne plus descendre de son escalier, ne plus faire de sport ? Non, bien évidemment. Vivre, c’est dangereux pour la santé !

Autre statistique : selon l’Observatoire national du suicide, « la France présente, au sein des pays européens, un des taux de suicide les plus élevés derrière les pays de l’Est, la Finlande et la Belgique. » Aucune indication si une partie des meurtris ont commis leur acte de désespoir après avoir perdu leur boulot suite à la perte de leur permis de conduire (pour une poignée, établie artificiellement, d’infractions sans gravité).

Retournons-y, justement, à l’automobile. C’est ici qu’intervient, effectivement, le Syndicat Indépendant de la Police Nationale (Pauline Rachwal sur Caradisiac) :

Il est étonnant que nous n’entendions parler que des morts sur les routes de France alors qu’il y a 5 fois plus de morts par accidents domestiques ! Est-ce parce que la répression dans ce domaine RAPPORTE de l’argent à l’État transformant les policiers non plus en « anges gardiens » et « arbitres » mais en percepteurs déguisés ?

À quelques jours de la date fatidique du 1er juillet 2018, un député LREM est monté au créneau. Devant l’Assemblée Nationale, Dimitri Houbron a décrit la victime d’un accident, Laurence, recouverte d’un drap sur une table des pompes funèbres, le corps recouvert de blessures, de plaies, le visage tuméfié, massacré. S’il ne fait pas une description plus détaillée de l’identité de la victime, est-ce par retenue et décence ou est-ce aussi, du moins partiellement, pour que personne ne puisse faire une enquête plus approfondie sur les circonstances de son décès ?

N’ayons pas peur de dire que l’histoire de Laurence est une tragédie à briser les cœurs. Mais qu’en est-il de la conductrice tuée sur autoroute pour cause de somnolence due à une limite de vitesse (sic) soporifique ? Ne doit-on pas avoir pitié de ses proches à elle ? Et le Français mort en tombant chez lui, dans son escalier ? Devons-nous montrer moins d’émotion si, par chance, son visage est peut-être intact ? Et l’enfant noyé dans une rivière ? N’est-ce pas autant tragique ? Quant à Félix Faure, décédé à l’Élysée dans les bras de sa maîtresse, parions que le visage du président devait plutôt afficher un sourire…

N’aurais-je pas dû m’exprimer ? Est-ce que ce que j’ai dit est « scandaleux », une « honte » ? Certains s’offusqueront de ces propos, mais il n’est pas anodin de rappeler que si d’aucuns, notamment les alarmistes patentés, les droits-de-l’hommistes auto-proclamés, et les férus du mélodrame, prônent la devise « suivez votre cœur », cela ne signifie pas que ceux qui ne se joignent pas à leurs jérémiades sont sans cœur. C’est plutôt que leur message à eux, c’est le suivant : « suivez votre cœur mais n’oubliez pas d’emporter votre tête avec vous ».

Dans cette perspective, malgré les pleurs et les dépits de rage, je me permets de revenir au chiffre de 99,995% de Français qui ne risquent pas de mourir sur la route cette année.

Effectivement, même la statistique de 0,005% décès annuel pourrait être qualifiée de trompeuse. Car les 3 600 tués pourraient être définis de la façon suivante : 3 600 personnes ont été tuées — forcément — un jour particulier de l’année X qui compte 365 jours.

Mais des 40 millions d’automobilistes en France, la quasi-totalité a utilisé son véhicule plus d’une fois par an. Disons qu’en moyenne, pour arrondir et pour simplifier, chacun des conducteurs a utilisé sa voiture 200 jours de l’année. Deux cents sorties par voiture, cela donne pour tout l’Hexagone un total de 8 milliards de sorties en voiture (40 millions d’automobilistes x 200) par an.

Je suis obligé de faire au pif, car il n’y a évidemment aucun chiffre sérieux là-dessus — et c’est effectivement comme ça que semblent opérer bon nombre de journalistes, de politiciens et… de scientifiques.  (Retenez-moi où je vais doubler le chiffre de balades en voiture, de 200 à 400, puisque la plupart des sorties comprennent un aller, mettons le matin, et un retour le soir.)

Nous venons donc, d’une manière tout à fait valable, de multiplier (de diviser ?) la donne par 200, ce qui change les données (chiffres comme pourcentages) complètement. Cette démonstration souligne la folie de croire dans les statistiques et combien il est difficile de parler, comme la médiatrice de LCI et Manuel Valls, de « chiffres indiscutables ».

Quoi qu’il en soit, voyez maintenant comment les chiffres dégringolent encore plus.

Maintenant ce ne sont plus 64 996 400 Français (65 millions – 3600) qui n’ont tué personne sur la route cette année ; ce ne sont plus 39 996 400 conducteurs (40 millions – 3600) qui n’ont fait aucune victime cette année. Non : ce sont 7 999 996 400 sorties de voiture (8 000 000 000 – 3600) qui cette année n’ont fait aucune victime.

En termes de pourcentages (3600, c’est 0,000045% de 8 milliards), cela ne donne plus 99,995% des Français ayant tué qui que ce soit sur la route cette année ; cela ne donne plus 99,991% des automobilistes n’ayant tué personne avec leur véhicule cette année ; non, cela donne 99,999955% des sorties de voiture en une année qui ne font aucune victime.

Depuis le 20ème siècle, nous vivons une époque où la laïcité est vantée jusqu’aux cieux, en dénonçant et en ridiculisant les croyants et leurs superstitions supposées.  Le citoyen est toutefois en droit de se demander si les prosélytes et les zélateurs du tout-État — voir le vocabulaire quasi-religieux d’expressions comme l’État-providence — n’ont pas créé leurs propres superstitions, celles qui sont camouflées, de façon délibérée ou non, consciemment ou inconsciemment, sous une base soi-disant scientifique.

N’oubliez pas : la prochaine fois qu’on vous sort des statistiques, demandez à la personne si elle sait en quoi une statistique est comparable à un bikini…