La propagande pathétique autour du 80 km/h

Stop by omniparticles(CC BY-NC 2.0)

« Plus c’est gros, plus ça passe » : quelques réflexions sur la propagande qui sert à légitimer la baisse de la vitesse à 80 km/h.

Un billet d’humeur de Bruno Spagnoli.

Face à une certaine résistance d’une part croissante de la population envers la mesure-phare de sécurité routière consistant à réduire la vitesse maximale sur routes à 80 km/h, le gouvernement (enfin, surtout son Premier ministre, vu qu’il ne semble pas franchement soutenu par grand-monde) a donc recours à la bonne vieille méthode de la propagande grossière, suivant le grand principe bien connu « plus le mensonge est gros, et plus les gens y croient ».

Seulement, pour que ça fonctionne, les spécialistes y ont toujours mis les moyens : l’Histoire est riche de grand-messes spectaculaires exploitant au maximum l’effet de groupe et l’anesthésie du cortex cérébral, avec diffusion massive par tous les moyens disponibles, saturation de l’espace médiatique, répétitions constantes et martelage permanent, etc.

En comparaison, il faut bien reconnaître que l’ingénuité de notre Édouard national le fait plutôt passer pour un enfant de chœur. Jugeons-en : quelques malheureuses vidéos mal jouées mettant en scène des célébrités (à ce qu’il paraît) du monde automobile, quelques pages de journaux saupoudrées ici et là entre les résultats du foot et les faits divers, quelques déplacements sur le terrain de son infatigable lieutenant ès-pourfendage-de-la-bagnole Emmanuel Barbe, pour lequel bien sûr les foules vont se déplacer dès qu’elles vont apprendre sa venue dans leurs contrées…

Cher Édouard Philippe

C’est tellement indigent que j’éprouve le besoin de m’adresser directement à notre brave et vaillant Premier ministre :

Cher Édouard,

La propagande grossière, il faut que tu saches que ça demande des moyens d’une autre dimension. On ne peut pas se contenter de dire, par exemple, « un choc à 80 est deux fois moins violent qu’à 90 », sans y mettre un minimum de pompe, de martelage quotidien à échelle industrielle, le tout si possible à base d’images-choc de victimes et de grosse culpabilisation tous azimuts, histoire d’occuper l’espace pour empêcher tes opposants de le faire. Sinon, tu comprends, ça marche pas, tout le monde voit immédiatement la galéjade, grosse comme une promesse de baisse de la fiscalité (si si, je t’assure, celle-là aussi, tout le monde l’a vue).

Certes, la plupart de tes copains journalistes et autres représentants d’associations subventionnées dans l’opacité la plus totale, tels des légionnaires au garde-à-vous, ont répondu à ton appel, avec un dévouement forçant l’admiration, en allant jusqu’à monter des expérimentations bidon à faire mourir de rire n’importe qui ayant dépassé le CM2. Ou encore en diffusant consciencieusement tous tes communiqués de presse en les faisant passer pour des faits vérifiés, tamponnés du sceau de la conscience professionnelle journalistique que tout le monde admire. Enfin, bien sûr, en veillant à ne surtout pas développer la moindre distance critique vis-à-vis du sujet (comme pour le reste, tu me diras).

Hélas, cela ne peut raisonnablement suffire, tant en volume et ampleur des moyens, qu’en termes d’époque différente : aujourd’hui, tout le monde a internet, et la majeure partie de la population n’a plus la moindre confiance dans les journalistes ni dans les serviteurs du pouvoir.

Plus c’est gros, plus ça passe

Pour t’aider, je te suggère donc, vu que manifestement tu n’as pas les moyens, de mettre en sourdine au moins les mensonges les plus flagrants, parce que décidément, non, « plus c’est gros et plus ça passe », ça ne peut pas marcher sans un déploiement de force de frappe un minimum sérieuse.

Allez, je suis bon prince, je te fais une liste :

  • « J’ai appris qu’avec 10 km/h de moins, le choc aurait été deux fois moins violent » (spot radio) : tu la connais déjà, c’est la plus énorme, et tout le monde se moque déjà de toi. Tu ne pensais quand même pas sérieusement que ça allait passer comme ça, tranquille, alors que le calcul d’énergie cinétique se fait en 5 secondes ? Les Français sont des veaux, mais quand même.
  • « Il y a un obstacle à 60m : à partir du moment où tu freines (NDLR : à 90 km/h), tu mettras 70 m pour t’arrêter, et tu vas le percuter à une vitesse de 50 km/h »
    Alors là, comment dire… tu as fait l’essai avec une 2CV lancée en descente avec un tambour de frein grippé ? Parce que si on prend la voiture la plus vendue en France (Renault Clio), les essais automobiles montrent une distance de freinage pour aller de 90 à 0 de… 31,6 m. Pour freiner de 90 à 50, on doit être sans doute à moins de 20 m. Même en comptant un temps de réaction d’une seconde (mais ce n’est pas ce qui est dit, il est dit « à partir du moment où tu freines »), on est bien loin des 70 m. En plus, étant donné que l’ABS est obligatoire depuis… 2004, et contrairement à ce que suggère la vidéo, pas besoin de grands talents de pilote pour réaliser cette performance : il suffit d’enfoncer la pédale de frein à fond et de garder les roues droites. A priori il y a un permis qui est délivré pour apprendre à le faire.
  • « Des chercheurs ont prouvé à plusieurs reprises (sic) qu’une variation de la vitesse de 1% induit une variation du nombre d’accidents mortels de 4% ». Pas mal, le coup des chercheurs à « plusieurs reprises », ça fait sérieux et puis de toute façon personne n’ira jamais vérifier. Sauf que… zut, pas de bol, il y en a qui ont vérifié, et ça aussi ça commence à se savoir.
  • « Le passage de 90 à 80 permettra de faire baisser la pollution de 30%. » Rien que ça ! Tu vois Édouard, le problème, c’est que t’as vraiment voulu trop en faire. 30%, c’est vraiment gros, je t’assure, même les experts en propagande du passé t’auraient sûrement conseillé de te calmer un peu. Faut-il encore une démonstration ?

Bon, je crois que je vais m’arrêter là pour ne pas trop te démoraliser, même si c’est sans doute trop tard. Eh oui, une fois que les mensonges sont vus, c’est compliqué de revenir en arrière. En plus sur un sujet aussi secondaire et sans importance, quel dommage de griller ses cartouches. Surtout que ce ne sont pas tellement tes 20% d’électeurs (enfin, ceux de ton patron) qui ont envie de tout envoyer valser avec tes histoires de 80.