ZAD à Notre-Dame des Landes : l’extrême-gauche « hors les murs »

Qu’est-ce que la zad et que veulent les zadistes ? Un entretien avec Eddy Fougier, politologue, chercheur associé à l’IRIS et expert de l’altermondialisme, des mouvements protestataires et du débat sur la mondialisation.

Contrepoints – 2500 gendarmes se sont déployés à Notre-Dame des Landes pour expulser une centaine d’« illégaux » ayant implanté une Zone à défendre. Que veulent les zadistes ? La Zad est-elle une renaissance contemporaine des expériences libertaires et socialistes utopiques du 19e siècle ?

Eddy Fougier

Eddy Fougier – Les zadistes, qui occupent depuis la fin des années 2000 le site où devait être construit l’aéroport du Grand Ouest, ont deux grands objectifs. Le premier est de bloquer un projet qu’ils vont qualifier de « grand projet inutile imposé » en empêchant physiquement le démarrage des travaux. Le second est de créer une communauté autonome dans cet espace qu’ils disent « libéré » en recherchant notamment à atteindre une autosuffisance alimentaire et énergétique.

Leur objectif est donc à la fois de bloquer un maillon du « système » et de créer une alternative concrète à celui-ci dans une logique de nature décroissante et dans un mode d’organisation et de décision de nature libertaire.

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D’une certaine manière, les ZAD peuvent être tout à fait assimilées à une résurgence d’expériences utopiques du 19e siècle, mais aussi à d’autres expériences alternatives plus récentes, comme les communautés hippies des années 1960-1970, la communauté zapatiste du Chiapas au Mexique, les communautés créées par des paysans sans terre au Brésil sur des terres qu’ils occupent, différentes éco-communautés ou encore les zones autonomes temporaires (TAZ) des groupes anarchistes ou autonomes qui sont souvent instaurées de façon furtive lors des manifestations.

Comment expliquer la vigueur politique, au moins apparente, d’un tel courant au sein de celui de l’extrême-gauche plurielle, pour emprunter l’expression à Philippe Raynaud ? Comment se fait-il que ce mouvement connaisse du succès alors que les grands récits, en particulier le marxisme, se soient effondrés ?

Au sein de l’extrême gauche plurielle, l’extrême gauche politique traditionnelle, principalement incarnée en France par les mouvements trotskistes (Nouveau parti anticapitaliste, Lutte ouvrière, Parti ouvrier indépendant), obtient désormais des scores électoraux confidentiels comme c’était le cas avant 1995.

Les résultats cumulés de Philippe Poutou et de Nathalie Arthaud se sont ainsi élevés à 1,7 % aux premiers tours des présidentielles de 2012 et de 2017. Aux premiers tours des législatives de 2012, l’extrême gauche a obtenu 0,98% des suffrages et un score encore inférieur en 2017 avec un taux de 0,77 %. Mais cela ne signifie pas nécessairement que la contestation anticapitaliste se soit essoufflée en France.

D’un point de vue politique classique, elle a été en partie cannibalisée par l’attractivité du discours de Jean-Luc Mélenchon et de La France insoumise. Mais surtout, aujourd’hui, la partie la plus radicale de cette contestation, représentée par des militants souvent jeunes, ne se retrouve plus nécessairement dans les partis trotskistes traditionnels. Ils leur préfèrent des groupes appartenant à des mouvances ultragauche, autonomes, libertaires, antifasciste ou zadistes parce qu’ils ne croient plus à la politique traditionnelle, au fait de se présenter à des élections… et surtout parce que ces groupuscules privilégient une « action directe » se traduisant en particulier par des actions de sabotage, comme on a pu le voir en 2017 avec des actions menées contre certaines gendarmeries ou contre Enedis par opposition au compteur Linky, par des actions d’occupation, à Notre-Dame-des-Landes ou ailleurs, ou de violences perpétrées contre les forces de l’ordre ou des symboles de l’État et du capitalisme lors de manifestations, comme on a pu le voir en 2016 en marge des manifestations contre la loi El Khomri.

C’est ce que j’appelle « l’extrême gauche hors les murs », à l’instar de ce que l’on a pu qualifier de « droite hors les murs », à savoir une mouvance qui va bien au-delà des partis politiques traditionnels. Le « succès » de cette mouvance, en particulier auprès de nombreux jeunes, comme on peut le voir en ce moment avec les occupations de facultés, par exemple, s’explique à mon avis par deux facteurs essentiels. Le premier est ce que l’on peut qualifier de mythe de la jeunesse rebelle éternelle. Qu’on le veuille ou pas, il y aura toujours des jeunes, notamment étudiants, qui seront enclins à se révolter contre l’ordre établi et contre les injustices.

C’est ce qu’écrivait déjà l’historien François Furet en conclusion de son ouvrage majeur sur l’histoire du communisme, Le Passé d’une illusion. Ce « romantisme révolutionnaire », qui s’est incarné dans les figures de Che Guevara, de Daniel Cohn-Bendit en mai 68 ou plus récemment du sous-commandant Marcos, voire de Julien Coupat, reste et restera toujours très attractif aux yeux d’une partie de la jeunesse, mais aussi des médias qui y sont souvent sensibles. Le second facteur est tout simplement l’efficacité du mode opératoire de cette « extrême gauche hors les murs ». Aux yeux des jeunes militants, l’action directe apparaît, en effet, bien plus excitante et surtout bien plus efficace que la manif classique, la grève, la pétition ou bien le vote. L’exemple des zadistes est le plus significatif puisqu’à leur « tableau de chasse », ils ont tout de même pu accrocher les projets d’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, de retenue d’eau de Sivens et, pour le moment, de Center Parcs de Roybon dans l’Isère.

Pensez-vous que la ZAD de Notre-Dame des Landes va créer un précédent, et que ce type de manifestation politique va se multiplier ? Peut-être existe-il déjà des autres sites occupés ou convoités par les zadistes ?

Je pense que, même après le démantèlement de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, les ZAD ou un équivalent sous un autre nom, ne vont pas disparaître du paysage contestataire car l’un des problèmes récurrents auquel se heurtent rapidement les mouvements protestataires ou un mouvement social en France, c’est un sentiment d’impuissance face au « système ».

On l’a, par exemple, très vite perçu avec le mouvement Nuit debout en 2016. Ces protestataires tablent, en effet, sur un éventuel rapport de force qui deviendrait favorable grâce à une « convergence des luttes » et à un éveil des masses un peu à la manière de ce qu’espéraient les mouvements d’extrême gauche des années 1970. Mais cela n’arrive jamais. Les partisans de Nuit debout espéraient ainsi rallier le monde ouvrier ou les jeunes de banlieue (« Banlieue debout »), mais cela n’a pas fonctionné. Ils en arrivent donc vite à la conclusion, bien sûr sans le dire explicitement, qu’ils ne peuvent rien en définitive contre le système.

Ils ne bloquent rien et ils sont dans l’incapacité de mettre en place une quelconque alternative. C’est la même difficulté à laquelle s’est heurtée également la mouvance altermondialiste durant les années 2000. Or, ce n’est pas le cas des zadistes. Ils parviennent à bloquer quelques « maillons faibles » du système et dans ses interstices, ils réussissent à mettre en œuvre ici et maintenant une véritable alternative.

En outre, l’expérience de Notre-Dame-des-Landes semble démontrer également que les zadistes ont semble-t-il trouvé une sorte de formule gagnante face au « système ». C’est ce que j’appelle le « double alignement de planètes ». On s’aperçoit, en effet, et c’est la « jurisprudence Notre-Dame-des-Landes », que lorsque les occupants d’un site, les opposants historiques à un projet et les riverains (majorité de la population et des élus locaux) partagent une même opposition, la probabilité que le projet puisse se réaliser apparaît minime.

C’est le premier alignement de planètes qui se produit avant tout à l’échelle locale. Le second alignement intervient lorsque trois acteurs nationaux s’opposent eux aussi majoritairement à un projet, à savoir les médias nationaux, l’opinion publique et les responsables politiques. D’autres sites sur lesquels doivent se réaliser des projets considérés comme controversés sont d’ores et déjà ou susceptibles d’attirer une telle contestation de type zadiste et de pâtir de ce double alignement de planètes.

On peut penser bien évidemment au projet d’enfouissement profond des déchets radioactifs à Bure dans la Meuse, où une partie du site (le bois Lejuc) a été occupée jusqu’à son évacuation en février dernier, mais aussi à d’autres projets comme la ligne TGV Lyon-Turin ou l’immense espace commercial EuropaCity qui devrait être construit au nord de Paris. Mais il y en a bien d’autres, sans doute près d’une trentaine au total. À l’évidence, on n’a pas fini d’entendre parler des ZAD et des zadistes, d’autant que ceux qui seront évacués à Notre-Dame-des-Landes auront sans doute, du moins pour une partie d’entre eux, des points de chute dans d’autres luttes.

Eddy Fougier est l’auteur de deux notes publiées par la Fondapol sur la zad, à retrouver ici  et ici

L’entretien a été mené par Frédéric Mas