Tarnac : la fabrication du terrorisme passe en procès

Ambiance curieuse au procès du groupe de Tarnac : autrefois soupçonné de terrorisme, c’est la façon dont les pouvoirs publics ont construit le terrorisme qui est désormais en accusation.

Par Nathalie MP.

Le procès des principaux protagonistes de l’affaire du groupe de Tarnac s’est ouvert, mais plus sur des accusation de terrorisme, qui a semble-t-il disparu. On les avait complètement oubliés et l’affaire semblait définitivement classée ou enterrée ou abandonnée. Mais non, les militants d’extrême-gauche du groupe de Tarnac sont revenus cette semaine en Une de nos journaux car huit d’entre eux, dont leur chef Julien Coupat, comparaissent depuis mardi 13 mars 2018 devant le tribunal correctionnel de Paris pour « association de malfaiteurs » après le sabotage de lignes de TGV en novembre 2008. 

On était resté sur l’idée que toute l’affaire des « terroristes » de Tarnac avait été complètement montée en épingle par Michèle Alliot-Marie, la ministre de l’Intérieur de Nicolas Sarkozy, et que, devant la faiblesse des preuves, l’obstination à poursuivre consistait avant tout à ne pas décrédibiliser l’accusation.

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Or sept ans après les faits, c’est-à-dire en mai 2015, le parquet de Paris avait requis le renvoi en correctionnelle des trois protagonistes principaux pour des actes de sabotage « en relation avec une entreprise terroriste ». Cinq autres personnes étaient également poursuivies, mais pour des faits moins graves ne relevant pas du terrorisme, tels que « tentatives de falsification de documents administratifs », « recels » de documents volés ou « refus de se soumettre à des prélèvements biologiques. »

Le jugement pour terrorisme n’est pas retenu

Quelques mois plus tard, coup de théâtre : en août 2015, la juge d’instruction en charge du dossier ne suit pas les réquisitions du parquet. Julien Coupat et ses compagnons seront  jugés, mais pas pour terrorisme. C’est ce procès qui vient de s’ouvrir à Paris, dans une ambiance très curieuse où l’on sent que les prévenus se font eux-mêmes les juges de l’instruction qui les a placés sur le banc des accusés.

Mais reprenons toute l’histoire.

Tarnac est un petit village de Corrèze situé sur le plateau de Millevaches. En 2005, Julien Coupat, 43 ans aujourd’hui, s’y installe et reprend l’épicerie du village avec un groupe d’amis et de sympathisants, une vingtaine au total. Ils sont tous proches de l’extrême-gauche dans sa version dite anarcho-libertaire ou anarcho-autonome. Ces termes appartiennent au vocabulaire de la police pour caractériser des groupes gauchistes évoluant hors des partis organisés tels que Lutte Ouvrière ou la Ligue communiste révolutionnaire (LCR).

Les faits spécifiquement reprochés au groupe de Tarnac consistent en cinq sabotages de lignes de TGV ayant eu lieu dans les nuits du 25 au 26 octobre 2008, puis du 7 au 8 novembre 2008. Dans tous les cas, des fers à béton tordus pour les besoins de la cause ont été posés sur les caténaires, provoquant d’importants dégâts matériels et des retards conséquents dans le planning ferroviaire.

Sabotage de caténaires

Par contre, il n’y a eu aucun blessé. Selon les experts consultés à cette occasion, un tel système, emprunté aux manifestants antinucléaires allemands des années 1990, ne pourrait provoquer ni déraillement ni mise en danger des passagers. Sur les cinq sabotages, le parquet de Paris n’en a retenu que deux, faute de preuve pour les trois autres.

C’est une filature, fortement contestée par la défense mais finalement retenue par la justice, qui permettra à la police de repérer Julien Coupat et sa compagne Yildune Lévy dans une voiture faisant des tours à proximité du lieu d’un des sabotages de novembre 2008 (Seine-et-Marne). Le couple a reconnu sa présence en cet endroit à ce moment-là, mais se défend en disant :

On a fait l’amour dans la voiture, comme plein de jeunes.

Le ballast, c’est d’un glamour ! La charmante Yildune devait probablement avoir lu un article du genre : « Les lieux anarcho-insolites pour faire l’amour quand on est une femme libertaire. »

Mais il se trouve qu’à la première date, Julien Coupat était aussi dans les parages (Moselle) du second sabotage retenu par le parquet, en compagnie d’une autre protagoniste de l’affaire, Gabrielle Hallez. Ils ont là aussi admis leur présence, sans donner de raison particulière. Au total, neufs suspects (et un dixième plus tard) seront interpellés et mis en examen pour des faits de terrorisme, dès novembre 2008.

Libérés quelques mois plus tard, les dix suspects restent sous contrôle judiciaire et ont l’interdiction de se rencontrer. C’est alors l’occasion d’un épisode pratiquement surréaliste au sein de cette affaire embrouillée à base d’aspirations libertaires et de vie au bon air de la campagne corrézienne : Julien Coupat et sa compagne décident de se marier afin (entre autres, on espère) de réduire à néant les contraintes de police qui pèsent sur eux. Dans Causeur, Trudi Kohl en fait le thème d’un billet extrêmement drôle sur l’embourgeoisement caractérisé des gauchistes et conclut :

Je serais Alain Bauer que je m’inquiéterais. Julien Coupat vient d’entrer en possession de l’arme de destruction massive la plus ravageuse : la vie conjugale.

En fait, le groupe de Tarnac était sous surveillance depuis quelque temps déjà, ce qui explique la prise en filature au moment des sabotages. Une enquête avait été ouverte six mois plus tôt suite à un voyage de Julien Coupat à New York au cours duquel il aurait rencontré d’autres membres de la mouvance anarcho-autonome internationale.

Réorganisation des services de renseignement

À cette époque-là, les services de renseignement français sont réorganisés par création le 1er juillet 2008 de la DCRI1 (Direction centrale du renseignement intérieur) née de la fusion de la DST (Direction de la surveillance du territoire) et des RG (renseignements généraux).

Cette nouvelle organisation ne fait pas l’unanimité et sera fortement critiquée dans sa façon de gérer l’affaire de Tarnac. On lui reprochera en particulier des écoutes sauvages au domicile de Julien Coupat ainsi qu’à l’épicerie du village. On lui reprochera la faiblesse des preuves. Et on lui reprochera surtout la qualification des faits sous l’incrimination terroriste.

« On », ce sont les différents comités de soutien à Julien Coupat et ses compagnons qui se sont formés concrètement et sur le web. Et c’est aussi toute l’opposition politique à Nicolas Sarkozy et sa ministre de l’Intérieur, Michèle Alliot-Marie. Citons en particulier François Hollande, concerné au premier chef en sa qualité de Président du Conseil général de Corrèze.

À vrai dire, depuis les manifestations contre le CPE (contrat première embauche), MAM « ressent » une « radicalisation » en provenance de l’ultra-gauche. Les missions antiterroristes de la toute nouvelle DCRI vont donc s’enrichir d’un volet anarcho-libertaire en plus des missions « classiques » dédiées à l’islamisme, l’indépendantisme corse et l’ETA basque.

L’insurrection qui vient

Un article de blog de Rue89 raconte avec beaucoup d’humour, et sans doute une certaine partialité, l’élaboration passablement bricolée de cette théorie contre la mouvance de l’extrême-gauche anarchiste. On imagine sans peine la ministre et son conseiller Alain Bauer en train de pianoter sur leur ordinateur et finir par tomber sur le texte « L’insurrection qui vient » qui va prendre une place énorme dans tout le dispositif antiterroriste de la DCRI.

De fait, ce manifeste politique bien écrit, posé, froid, ne peut que combler d’aise les analystes de nos services de renseignement. On y lit en effet noir sur blanc un projet de chute de l’État et de déstabilisation de la société capitaliste par destruction des transports, notamment ferrés.

Publié en 2007 par la maison d’édition La Fabrique d’Éric Hazan, ce petit ouvrage se présente comme l’oeuvre anonyme d’un « Comité invisible ». La police estime cependant que l’auteur en est Julien Coupat, chef et inspirateur intellectuel du groupuscule de Tarnac. Partant des émeutes de novembre 2005, il pense que les banlieues vont se constituer en « bandes » puis en « communes » et renverser la société actuelle, notamment par destruction de ses « architectures de flux » telles que les réseaux de transport.

Extrait très instructif, que nos ministres de l’Intérieur toujours prompts à dégainer des lois Renseignement liberticides devraient lire de toute urgence :

Le mouvement expansif de constitution de communes doit doubler souterrainement celui de la métropole. Nous n’avons pas à rejeter les possibilités de déplacement et de communication offertes par les infrastructures marchandes, juste à en connaître les limites. Il suffit d’y être assez prudents, assez anodins. Se rendre visite est autrement plus sûr, ne laisse pas de trace et forge des liens bien plus consistants que toute liste de contacts sur Internet.  (p. 98 et 99)

Neuf ans se sont écoulés et la majorité ainsi que le gouvernement ont changé plusieurs fois. Dans son réquisitoire de mai 2015, le parquet de Paris avait tranché en faveur d’une qualification des faits dans le registre terroriste en faisant valoir que « les atteintes aux biens » peuvent constituer en droit français des actes de terrorisme, pour peu qu’elles aient « pour but de troubler gravement l’ordre public par l’intimidation ou la terreur. »

Il répondait ainsi aux accusations de paranoïa gouvernementale qui avaient été exprimées au début de l’enquête alors que la DCRI et le ministère de l’Intérieur basaient leur accusation de terrorisme non sur les actes des accusés, que ceux-ci ont toujours niés, mais sur des textes qu’ils n’ont jamais admis avoir écrits.

À vrai dire, le procès qui se déroule actuellement n’a pas grand chose de tangible à se mettre sous la dent, même sans la qualification de terrorisme. Quant aux prévenus, très décontractés et bien décidés à faire le « procès du procès » ils ne se privent pas de donner du « camarade » au procureur et n’ont pas manqué de ricaner à leur aise en apprenant que Michèle Alliot-Marie serait indisponible pendant toute la durée du procès.

Mais finissons quand même en beauté. Instruisons-nous en plongeant quelques secondes dans la méthode insurrectionnelle préconisée par le Comité invisible :

En fait d’irréversibilité, la destruction n’a jamais suffi. Tout est dans la manière. Il y a des façons de détruire qui provoquent immanquablement le retour de ce que l’on a anéanti. Qui s’acharne sur le cadavre d’un ordre s’assure de susciter la vocation de le venger. Aussi, partout où l’économie est bloquée, où la police est neutralisée, il importe de mettre le moins de pathos possible dans le renversement des autorités. Elles sont à déposer avec une désinvolture et une dérision scrupuleuses. (p. 121)

Pour ma part, je prends Julien Coupat et ses amis pour des rêveurs complètement hors-sol qui ne sont pourtant pas sans savoir de quel côté leur tartine est beurrée. Ils ont en effet la fâcheuse tendance à profiter des facilités que leur donne la société qu’ils détestent tant, à commencer par son système judiciaire fort peu expéditif, comme on le constate aujourd’hui, et contre lequel ils ont mené une longue bataille procédurale.

De plus, à supposer qu’ils soient coupables, ce qui n’est pas encore établi par la justice, ils n’ont certes ni tué ni blessé personne, mais comment pouvaient-ils, eux ou quiconque a posé ces fers à béton sur les caténaires, en être absolument sûrs ? Peut-être pas des terroristes au sens Coulibaly du terme, mais clairement des aventuriers irresponsables qui ont eu beaucoup de chance de ne pas tomber dans la case assassins.


Cet article est une refonte et mise à jour d’un article sur le même sujet publié en mai 2015 alors que le parquet considérait que les faits de sabotage de lignes de TGV étaient « en relation avec  une entreprise terroriste ». 

Sur le web

  1.  En 2014, la DCRI est devenue la DGSI (Direction générale de la sécurité intérieure).