Notre-Dame-des-Landes : encore un beau fiasco de l’État !

Breizh playmobils Non à l'aéroport Notre-Dame-des-Landes(CC BY-NC-ND 2.0)

Le projet d’aéroport de Notre-Dame-des-Landes ne verra finalement pas le jour. Mais cela révèle les manquements graves de l’État dans cette affaire.

Par Nathalie MP.

Enfin, un gouvernement a tranché. Après cinq décennies de rapports et contre-rapports, après une bataille féroce entre les pour et les contre sur les enjeux environnementaux et financiers du projet, après des cascades de décisions de justice, retards, occupations, évacuations et atermoiements, le Premier ministre Édouard Philippe l’a annoncé lui-même cette semaine : l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes (ou NDDL) ne verra pas le jour.

Il était temps de se décider : la déclaration d’utilité publique de 2008 arrive à son terme ce 8 février.

La solution retenue pour absorber la hausse du nombre de passagers aériens dans la région de Nantes consiste donc maintenant à moderniser l’aéroport existant de Nantes-Atlantique. Pour Manuel Valls, grand partisan de Notre-Dame-des-Landes impliqué jusqu’au cou comme ministre de l’Intérieur et comme Premier ministre dans la gestion calamiteuse de cette affaire lors du quinquennat précédent, l’abandon du projet « est une erreur » (vidéo, 01′ 03″) :

Mais plusieurs sondages réalisés dans la foulée de cette décision montrent que les Français de tous bords politiques l’approuvent massivement. On constate cependant qu’ils sont surtout contents qu’une décision ait été prise après tant d’années. Le choix de poursuivre NDDL aurait peut-être reçu une approbation aussi élevée. Comme le rapporte l’un des instituts de sondage :

Ce n’est pas tant l’arrêt du projet de l’aéroport qui est salué que le fait d’avoir pris une décision.

Personnellement, je vais plus loin. Ainsi que je l’indiquais dans « NDDL : essayons de récapituler » de février 2016, alors que François Hollande venait d’émettre son idée de référendum local pour départager les belligérants, la solution retenue aujourd’hui est celle qui me paraissait la plus adéquate, non pas pour les raisons environnementales qui font maintenant crier victoire aux écologistes et autres Zadistes, mais essentiellement parce que ce projet est depuis le départ le fruit des rêves pharaoniques d’élus locaux en mal de postérité et fort peu comptables des deniers publics. Contrairement à ce que dit Valls, il y avait bien de la « lubie » là-dedans.

Notre-Dame-des-Landes : qui a vraiment gagné ?

Oh, bien sûr, après tant d’années de pourrissement du dossier, aucune des deux branches de l’alternative « abandonner ou poursuivre » n’est véritablement satisfaisante. Les pouvoirs publics régionaux comme nationaux se sont tellement compromis dans un projet mal budgété et mal goupillé que l’État s’est retrouvé par ses propres manquements face à un inextricable dilemme : respecter sa parole et les décisions de justice pour soutenir un mauvais projet économique, ou revenir sur sa parole et les décisions de justice pour échapper autant que faire se peut à un projet surdimensionné.

Il n’est certes pas agréable de voir que les empêcheurs de tourner en rond souvent violents et destructeurs que sont les écologistes et leur variante zadiste à propos de tout et n’importe quoi, surtout n’importe quoi, apparaissent maintenant comme les grands vainqueurs du conflit.

Il n’est certes pas rassurant de penser que cette affaire a toutes les chances de créer un précédent fâcheux et qu’il suffira de jouer le pourrissement des mille recours et des occupations sauvages pour voir tout projet d’aménagement public – ou privé, du reste – systématiquement repoussé, avec la bénédiction d’une population lassée de l’indécision et de la démission de l’État dans son rôle de garant de la sécurité des personnes et des biens.

Remarquons cependant que d’après les sondages mentionnés plus haut, si les Français approuvent la décision du gouvernement, ils le soutiennent aussi très nettement dans sa volonté affichée de faire évacuer la ZAD après la trêve hivernale si les occupants ne la quittent pas d’eux-mêmes. Ils veulent bien passer tout le dossier NDDL par pertes et profits, mais à condition que l’ordre et la sécurité reviennent. C’est sur ce point absolument essentiel qu’on attend le gouvernement, faute de quoi son autorité régalienne, déjà mise à mal dans le traitement de la délinquance au jour le jour, sera durablement atteinte.

Il n’est pas réjouissant non plus de constater que  l’équipe Hollande-Valls a proposé la tenue d’un référendum avec un souci affiché de transparence démocratique, pour finir par ne rien décider du tout à part commander un nième rapport et laisser la patate chaude au gouvernement suivant, lequel s’est retrouvé dans la situation abracadabrante de ne pas en tenir compte après avoir promis d’en tenir compte. On peut dire que dans cette affaire Notre-Dame-des-Landes, la parole de l’État et l’État de droit auront été sérieusement écornés.

Mais ce dilemme inextricable dont Édouard Philippe nous a sortis au lourd prix de tout ce qui précède, l’État et les élus partisans du projet en sont depuis le début les seuls responsables par leur légèreté d’analyse et leur désir d’obtenir coûte que coûte cet équipement grandiose qui flattait leur ego et leurs chances de réélection.

Notre-Dame-des-Landes : beaucoup de légèreté dans l’analyse

Parlons d’abord du trafic passagers. Compte tenu de l’opposition virulente des écologistes, le projet de nouvel aéroport proposé par Vinci a toujours été loué pour sa haute qualité environnementale. C’était très certainement exact, mais sans rapport avec la réalité économique qui faisait du projet, non pas un danger écologique, mais un équipement surdimensionné.

Au moment où la ZAD (ou Zone d’aménagement différé) a été créée, au début des années 1970, les estimations de fréquentation étaient de l’ordre de 5 à 9 millions de passagers à l’horizon de l’an 2000. Or Nantes-Atlantique est à 5 millions aujourd’hui. Le développement du trafic est loin d’emprunter la trajectoire envisagée initialement, ce qui donne du crédit à la modernisation de l’aéroport actuel.

C’est exactement ce que concluait le rapport demandé par Ségolène Royal en 2016 dans le but de faire une « remise à plat total » avant le référendum local de juin 2016. De façon assez curieuse, il préconisait même de s’en tenir à une seule piste si Notre-Dame-des-Landes devait se faire. Ce qui faisait dire, de façon abusive, à Valls et Ayrault que ce rapport validait le transfert de Nantes vers NDDL.

Passons au budget. Le chiffre retenu couramment pour Notre-Dame-des-Landes est de 561 millions d’euros. Mais très vite il est apparu qu’il ne tenait pas compte de tous les aménagements routiers et ferroviaires rendus nécessaires par ce nouvel aéroport et qu’il ne concernait que la première phase du projet pour un trafic de 5 millions de passagers et non pas les 9 millions annoncés partout.

Sans compter que ce type de budget est particulièrement susceptible de déraper dans les grandes largeurs, comme on en a déjà eu la vaste expérience en mille autres domaines. On ne savait pas que nos finances publiques étaient dans une situation si florissante qu’on puisse se montrer aussi imprudemment prodigue.

Pour prix de cette légèreté, on se retrouve maintenant avec un projet certes moins coûteux, mais une somme rondelette (350 millions d’euros en mettant les choses au pire) à verser en plus à Vinci en dédommagement de la rupture du contrat.

Venons-en maintenant à l’aspect écologique. Manuel Valls lui-même, alors qu’il était Premier ministre, n’a pas fait montre de la plus grande transparence sur le sujet. Pour lui, il fallait opérer le transfert car l’aéroport actuel créait un risque écologique pour les 3 réserves naturelles situées à proximité.

Il s’est bien gardé de dire – mais Le Canard enchaîné l’a dit pour lui – que selon la Dreal (Direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement des Pays de la Loire) et selon le directeur de la réserve naturelle du lac de Grand-Lieu située à côté de Nantes-Atlantique :

L’allongement de la piste de l’aéroport actuel « ne présente pas de risque pour la faune de la réserve naturelle et n’augmente pas le péril aviaire ».

Il s’avère même que le problème écologique proviendrait plutôt du déménagement de l’aéroport actuel.

Quand l’État se dédit, se déjuge, se renie

Pour finir, parlons du référendum local. Tenu en juin 2016 et limité au département de Loire-Atlantique, il a réuni 51% des électeurs qui se sont prononcés à 55% en faveur de la construction. Pendant la campagne présidentielle, Emmanuel Macron s’était engagé à en faire appliquer le résultat, il est donc difficile de ne pas voir un recul et une forme de déni de démocratie dans la décision d’aujourd’hui. Après tout, les pouvoirs publics ont appelé les habitants aux urnes et tout se passe comme s’ils n’avaient jamais voté.

Mais là encore, on est frappé de l’amateurisme et de l’opportunisme avec lequel l’État organise des consultations parées des beaux atours de la démocratie triomphante de la façon la plus bancale qui soit.

En plus de la rétention d’information opérée par Valls, il n’est pas inutile de rappeler que ce référendum local avait été proposé par Hollande pour départager les opposants et les partisans du projet avec l’espoir que le « oui » l’emporterait sans qu’il ait à prendre une décision, notamment une décision opposée aux vœux des écologistes dont la patronne Emmanuelle Cosse venait d’entrer au gouvernement pour renforcer la majorité socialiste à l’Assemblée.

Or dès l’annonce de Hollande, il apparaissait qu’un tel référendum n’était peut-être pas une si bonne idée. Tout d’abord, il était copié, à l’instigation de Daniel Cohn-Bendit, sur celui qui avait eu lieu pour décider du sort de la gare de Stuttgart. Or ce référendum qui approuvait le projet n’avait rien résolu car des éléments consistants de dépassement de budget étaient apparus après coup, remettant tout en cause.

Ensuite,  il s’avérait qu’un référendum local sur un projet d’intérêt national n’était pas possible en l’état de nos textes sur le sujet. Qu’à cela ne tienne, le gouvernement s’est dépêché de signer une ordonnance créant un nouveau type de référendum : la consultation locale sur les projets susceptibles d’avoir une incidence sur l’environnement !

Voilà comment, à force de faire tout et n’importe quoi, l’État se retrouve ensuite à devoir se dédire, se déjuger, se renier et se moquer de ses citoyens et contribuables.

Un projet trop désiré depuis trop longtemps par des élus en quête de grandeur et de postérité, un projet trop focalisé sur les aspects écologiques et pas assez sur des perspectives économiques réalistes et tenables, un projet démocratique dans la forme grâce au recours au référendum, mais très opaque dans la présentation des faits, voilà qui signe incontestablement un beau fiasco étatique, comme on les aime en France.

Mais attention, l’affaire n’est pas exactement terminée. Il reste à faire évacuer la ZAD – les Français y tiennent et ce sera un test sur la capacité du gouvernement à faire appliquer la loi, et il reste à négocier avec Vinci le montant du dédommagement prévu dans le contrat.

On est loin des 10 milliards à rembourser dans le cadre de la taxe à 3% sur les dividendes, mais on est totalement dans le tableau ordinaire des millions et des millions d’euros qui filent année après année dans le je-m’en-foutisme récurrent des élus et la débâcle morale de l’État.

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