La saga du nucléaire français : des années Boiteux aux débats actuels

Marcel Boiteux, l’économiste légendaire derrière le programme nucléaire français, nous a récemment quittés. Mais son héritage et les défis de l’énergie atomique restent au cœur des débats.

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Centrale nucléaire de Chooz

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La saga du nucléaire français : des années Boiteux aux débats actuels

Publié le 25 septembre 2023
- A +

 

Le 6 septembre dernier, Marcel Boiteux nous quittait. Cet académicien était l’un des économistes les plus respectés au monde, un héros français. Cette triste nouvelle n’a pratiquement pas transpiré dans les medias grand public. Quelle honte !

Marcel Boiteux était un vrai intellectuel, un normalien qui avait fait ses classes lors des campagnes d’Italie et de France de la Seconde Guerre mondiale, ce qui forge plus sûrement un homme d’exception que l’ENA ou la carrière médiatique de nos raisonneurs en chambre.

 

Un peu d’histoire

C’était l’époque où, avec le général de Gaulle, on avait compris très tôt l’importance de l’énergie pour la prospérité d’une nation, et l’impérieuse nécessité de la rendre le plus possible indépendante des aléas internationaux.

Sous l’impulsion de politiques clairvoyants, une équipe d’ingénieurs et de hauts fonctionnaires talentueux conçut un programme d’envergure, comprenant le nucléaire, mais aussi l’hydraulique pour encaisser la variabilité de la consommation.

L’hydraulique avait d’ailleurs un autre but : la régulation des cours d’eau et l’irrigation. On oublie que c’est à cette époque que ces travaux transformèrent le désert provençal en Eldorado maraîcher.

La suite prévoyait encore plus d’indépendance, avec les surrégénérateurs du programme Phénix.

Mais le projet était plus global encore, puisqu’il prévoyait de développer conjointement production et consommation. EDF développa ainsi le chauffage électrique, mais pas n’importe comment : pour y accéder, il fallait isoler. C’est ainsi qu’une grande partie des constructions des années 1970 sont déjà isolées, peut-être moins que celles respectant les normes actuelles, mais il y avait déjà laine de verre, double vitrage, aération contrôlée… Cela ne vous rappelle rien ? Cinquante ans après, on y retourne : voir les normes nouvelles RE 2022 pour les constructions neuves ! On reste encore pantois devant la cohérence du programme.

Marcel Boiteux faisait partie intégrante de l’action. Il mit au point également la tarification au « coût marginal », brandie maintenant comme un must par l’Union européenne… sauf que les fonctionnaires actuels n’ont rien compris aux travaux de l’économiste. Nous y reviendrons.

EDF et Framatome ont alors construit des réacteurs en série, couplant jusqu’à 8 réacteurs au réseau dans l’année. On avait judicieusement choisi la filière : les réacteurs à eau pressurisée. De bonnes bêtes, peu susceptibles de s’emballer. La suite leur a donné raison : ils sont 300 dans le monde, ils tournent depuis plus de 40 ans avec un seul accident : Three Miles Island, la fusion du cœur n’ayant même pas occasionné la moindre fuite de radioactivité à l’extérieur de la centrale.

Tchernobyl n’a rien à voir : un réacteur sans enceinte de protection, conduit en dépit du bon sens. Et Fukushima était un réacteur en fin de vie, mal entretenu, d’une conception différente, à eau bouillante, moins stable ; et il n’a fait, à ce jour, que quelques victimes, devant les 20 000 morts du tremblement de terre.

L’ensemble des projets français a été intégralement payé par les consommateurs, qui, malgré cela, ont bénéficié d’un prix parfois moitié de celui des pays voisins. EDF a tout emprunté sous son nom.

C’était trop beau, pour les Allemands, inquiets de la compétitivité apportée par le programme, pour les décroissants, qui voyaient se dessiner un avenir prospère.

Il fallait donc absolument dérégler la machine. Certains milieux industriels et financiers ont parfaitement utilisé les écolos comme idiots utiles pour faire du profit en luttant contre l’atome, ou c’est l’inverse, ou les deux… Ce qui explique la robustesse du combat contre le nucléaire.

Entretemps, le profil des politiques et des fonctionnaires avait changé : Sciences Po et l’ENA n’aident pas vraiment à comprendre comment fonctionne un réseau électrique.

Nous ne reviendrons pas sur les circonstances lamentables de la destruction systématique de l’avenir de ce beau projet. Il suffit d’aller consulter les comptes rendus de la Commission Schellenberger, ou de visionner la vidéo de Mme Voynet se vantant d’avoir torpillé le nucléaire au niveau européen, alors qu’en sa qualité de ministre, elle était mandatée pour défendre cette cause. Le point final a été l’arrêt sans aucune justification de la fermeture de Fessenheim : de l’abus de bien social pur et simple.

On se demande d’ailleurs quelles suites seront données à la Commission ayant mis en évidence incompétence, fautes caractérisées, et même, dans le cas de Mme Voynet, ce qui peut s’apparenter à une forfaiture… alors même que de nombreux experts hurlaient leur incompréhension dans le désert.

 

Une tardive prise de conscience

La réalité finit toujours par s’imposer.

L’Allemagne a installé plus de 130 GW d’éoliennes et de panneaux solaires alors que sa consommation maximale avoisine 80 GW. Malgré cela, elle continue d’ouvrir des mines de lignite. Il faudrait être aveugle et sourd pour ne pas s’en rendre compte. Son plan, à base d’énergie renouvelable et de gaz, a été réduit à néant avec la guerre en Ukraine. Et les prix de l’électricité, stupidement indexés au gaz, sont maintenant liés aux décisions d’émirs moyenâgeux.

L’actuel gouvernement français, un peu plus réaliste que les précédents, a commencé à opérer un virage. Mais c’est du en même temps : nucléaire et énergies renouvelables. On verra que c’est antagoniste. Et il diffère les nécessaires remises en cause de la loi sur l’énergie et sur la Programmation pluriannuelle (PPE). Mais c’est mieux que rien. Deux EPR tournent en Chine, un EPR en Finlande, et on espère Flamanville pour 2024… Le ciel s’éclaircirait-il pour le nucléaire ? Il y a encore beaucoup d’obstacles.

 

La bête bouge encore

Pour les opposants au nucléaire, le combat est existentiel.

La plupart des associations écologistes ont démarré sur cette opposition, en particulier la plus puissante, Greenpeace, et en ont fait leur mythe fondateur. L’Allemagne, elle, est encore imprégnée (on la comprend) d’un pacifisme absolu, et qui dit nucléaire, dit bombe… même si c’est une association douteuse. C’est la raison essentielle de l’opposition de ses dirigeants et de son opinion publique. On verra si la guerre en Ukraine change vraiment la donne.

Ces deux entités disposent encore de moyens nombreux et puissants pour continuer le combat sur plusieurs fronts.

 

Le combat réglementaire

L’Allemagne a tenté de barrer toute possibilité de subventions et d’autorisation du nucléaire via la taxonomie européenne, c’est-à-dire le « classement écologique » d’activités industrielles au droit de la finance. L’Europe est maintenant divisée entre États partisans et opposés, et le combat n’est pas fini. Les partisans ont gagné une bataille, mais pas la guerre.

 

La présentation de fausses solutions par l’Allemagne

Devant le fiasco du gaz russe et les difficultés de l’éolien, l’Allemagne se tourne vers l’hydrogène via le solaire. Celui-ci fait sans doute partie des solutions à la décarbonation, mais très partiellement. Personne n’y croit vraiment : le soleil en Allemagne, bof… et importer du Maghreb, c’est aller de Charybde en Scylla. Un réacteur nucléaire tournant à 90 % de son temps est en plus le meilleur moyen de rentabiliser un électrolyseur.

 

Le combat via le « marché libéralisé » de l’électricité

L’Union européenne a en effet adopté la théorie de Marcel Boiteux pour la fixation des prix, ce qui entraîne une forte indexation au gaz.

Ce n’est pas anormal pour l’Allemagne, mais idiot pour la France, peu dépendante du gaz. En fait, on considère que le marché est unique, ce qui est faux physiquement : les lignes d’interconnexion sont très limitées. Et dans le cas d’un marché hétérogène et volatile, comme l’est actuellement le marché européen, on montre aisément que la théorie de Marcel Boiteux ne s’applique plus. Et pour éviter un combat frontal avec l’Union européenne, la France a inventé un dispositif encore plus inepte : l’ARENH, qui oblige EDF à brader son électricité à des concurrents non producteurs.

Il y a donc en ce moment à la fois un combat intra-européen et intra-français (État, EDF, Industrie) sur les prix du nucléaire futur dont dépendra la rentabilité d’EDF, et son aptitude à emprunter les énormes fonds nécessaires aux programmes à venir. Pour tout comprendre : une excellente série de trois vidéos.

 

Des forces contraires en interne au nucléaire

  • La désindustrialisation française. Nous manquons d’ingénieurs, de soudeurs, nous n’avons plus que Technip comme grand ensemblier en France (et il est réduit à peu de choses), et nous sommes restés longtemps sans expérience de grands chantiers.
  • L’évolution des normes. L’EPR a été conçu en collaboration avec Siemens, qui, devant son opinion, voulait la ceinture et les bretelles. On a ajouté les normes françaises et allemandes dans le même produit, ce qui l’a complexifié ; et Siemens s’est défilé, après avoir semé le chaos. EDF a perdu des compétences, en métallurgie notamment. Certaines normes sont devenues presque impossibles à respecter, entraînant des irrégularités dans l’assurance qualité. L’entreprise a même accepté de soumettre les centrales existantes à de nouvelles normes, ce qui est très pénalisant pour le « grand carénage » qui vise à prolonger leur durée de vie. Cela ne se fait jamais aux USA, par exemple. C’est même vrai pour l’EPR : certaines normes ont évolué depuis sa conception, entraînant de « fausses » anomalies. Il semble bien que par peur de l’opinion publique, l’IRNS, chargée de la sécurité radiologique, entraîne l’ASN, garante de la sécurité technologique, vers des impasses.
  • Une instabilité politique : le gouvernement est encore bien timide dans son revirement. Et une partie de l’alliance de gauche est toujours bec et ongles contre le nucléaire. En outre, l’acharnement à vouloir développer l’éolien et le solaire pénalise doublement le nucléaire : les fonds utilisés seraient mieux chez lui que chez eux, et l’imposition de leur production aléatoire, quel que soit le besoin, fait arithmétiquement monter le coût du kWh nucléaire, qui est majoritairement fixe.
  • L’activisme écologique, qui peut retarder les projets. Aucun gouvernement n’a encore trouvé de remède au zadisme, qui pourrait bien ralentir les projets.

 

Se mobiliser

Ceci montre qu’il faut encore se mobiliser pour être sûrs que nos enfants et petits-enfants bénéficieront toujours d’une électricité abordable. En rejoignant par exemple PNC-France pour continuer le combat.

C’est un combat de société, Aurélien Barrau, militant écologiste et astrophysicien l’avoue lui-même :

« Le pire scénario possible : c’est de trouver une énergie nouvelle propre et infinie, par exemple la fusion nucléaire. »

 

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  • L’histoire du nucléaire est à l’image de tout ce qui se passe en France depuis l’arrivée au pouvoir des socialistes. Éducation, santé, police, justice, armée, etc ont suivi le même chemin. La seule différence, c’est que les conséquences sur le nucléaire commencent à sauter aux yeux des Français (explosion des prix et pénuries de chauffage). Tant qu’on n’a pas affaire avec la santé, la police, la justice, l’éducation ou la guerre, les problèmes sont loins des préoccupations courantes du français moyen. Mais le nucléaire n’est pas prêt de revenir à son niveau d’avant. Le retard pris dans la recherche et l’industrie ne se rattrapera jamais. Ce qui croient le contraire se leurrent. Surtout avec les Allemands en embuscade.
    Il nous faut accepter l’évidence : grâce à la gauche, nous nous enfonçons dans une médiocrité crasse qui nous tiers mondise. Seuls les immigrés africains croient encore que la France est riche.

    10
    • Ne soyez pas défaitiste.
      En dépit de toutes les attaques, le nucléaire produit depuis 30 ans – 1990 à 2020 – environ 75 % de notre électricité.
      Les années récentes – production descendue un peu en dessous de 70 % – entre Covid et problèmes techniques, ne sont pas représentatives. Quand bien même, 7-8 %, ce n’est pas la mer à boire, pour remonter à 75 %.
      L’idiote réduction du nucléaire à 50 % est pliée.
      L’idiote hypothèse de réduction de notre consommation électrique est également pliée.
      Il y a désormais un souci sur le prix de l’électricité. Pas sur la production.
      A chaque époque suffit sa peine.

    • Ne soyez pas défaitiste.
      En dépit de toutes les attaques, le nucléaire produit depuis 30 ans – 1990 à 2020 – environ 75 % de notre électricité.
      Les années récentes – production descendue un peu en dessous de 70 % – entre Covid et problèmes techniques, ne sont pas représentatives. Quand bien même, 7-8 %, ce n’est pas la mer à boire, pour remonter à 75 %.
      L’id.ote réduction du nucléaire à 50 % est pliée.
      L’id.ote hypothèse de réduction de notre consommation électrique est également pliée.
      Il y a désormais un souci sur le prix de l’électricité. Pas sur la production.
      A chaque époque suffit sa peine.

      -3
  • Bien d’accord avec cet article.
    L’inflation normative est malheureusement assez générale, elle découle souvent de l’homogénéisation des normes des différents pays européens pour en faire une norme européenne unique. Les eurocodes dans la construction en sont un exemple, renchérissement des coûts assurés.
    Pour les nouveaux réacteurs nucléaires, ont peut raisonnablement penser que le zadisme ne viendra pas trop perturber leur construction, vu qu’ils seront implantés à coté des réacteurs existants sur l’emprise des centrales nucléaires en service et pas sur des nouveaux sites (dans ce cas, il y aurait effectivement du souci à se faire).

    • Les règles européennes n’ont pas grand chose à voir avec des normes. Les normes sont promulguées par l’ISO, elles sont utiles et nécessaires. Les recommandations obligatoires à l’européenne sont des injonctions politiques visant à refuser le processus « naturel » bottom-up d’harmonisation des normes nationales et à imposer à la place des choix top-down qui n’ont rien à voir avec l’efficacité industrielle de la normalisation classique.

  • Merci pour ce moment… publicitaire !

    -9
  • Concernant Voynet, j’avais écrit ici même, au moment de la commission Schellenberger, « haute trahison ». Je suis heureux de constater qu’un chroniqueur de ce site, lu par de nombreux internautes, a le même sentiment. Concernant l’avenir du nucléaire, il devient évident que l’avance prise par les chinois et les russes, EPR en réacteurs a neutrons rapides sera difficile a rattraper, en tous cas en termes de vente à l’étranger. La désindustrialisation de la France continue donc a grand pas. Les fermetures de Superephenix par Jospin-Voynet puis Astrid par Macron son de véritables catastrophes.

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