Retour sur le célèbre discours de Soljenitsyne à Harvard le 8 juin 1978

Retour sur le discours d’Alexandre Soljenitsyne le 8 juin 1978 devant les étudiants d’Harvard.

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Aleksandr Isayevich Solzhenitsyn, painted portrait DDC_7680.JPG By: thierry ehrmann - CC BY 2.0

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Retour sur le célèbre discours de Soljenitsyne à Harvard le 8 juin 1978

Publié le 27 février 2022
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L’Occident a tendance à céder au péché d’orgueil consistant à vouloir toujours s‘ériger en modèle et à omettre de tenter de comprendre comment d’autres peuvent raisonner, ce qui conduit à des malentendus pouvant parfois déboucher sur des conflits. Comme c’est probablement le cas de la guerre en Ukraine, lancée par la Russie de Vladimir Poutine en février 2022.

Cette prétention à l’universalité peut se révéler dangereuse, ainsi que nous le montrait remarquablement Chantal Delsol, pour peu que d’autres la perçoivent, au mieux comme idéologique, au pire comme un sentiment de supériorité, voire, de manière paradoxale, comme une forme d’utopie qui cousine sous certains aspects avec le communisme.

 

Savoir rester humbles pour Soljenitsyne

Le discours d’Alexandre Soljenitsyne le 8 juin 1978 devant les étudiants d’Harvard constituait ainsi un appel à nous, Occidentaux, à ouvrir les yeux et à tenter de prendre conscience de notre fâcheuse tendance à trop souvent juger les pays de culture différente de la nôtre selon le prisme de nos valeurs, Comme si la conformité à notre modèle occidental était la référence absolue à partir de laquelle on pouvait estimer l’état d’un pays.

C’est ne pas voir là les maux qui rongent nos sociétés, qu’un exilé et rescapé du communisme soviétique comme lui qui a connu le goulag, ne perçut que trop clairement, et entendit nous révéler. Avant de découvrir, stupéfait, les réactions hostiles que lui réserva la presse de l’Amérique où il s’était réfugié, au lendemain de ce discours. Lui qui avait symbolisé mieux que quiconque auparavant la découverte et la dénonciation de l’horreur soviétique, et en avait été quasi-encensé.

Jusqu’au discours d’Harvard, je m’étais naïvement figuré vivre dans un pays où on pouvait dire ce qu’on voulait, sans flatter la société environnante. Mais, en fait, la démocratie elle aussi attend qu’on la flatte.

Car ce discours visait simplement à nous éveiller à la diversité des mondes et des cultures, ce que de toute évidence nous avons du mal à appréhender en Occident. Difficulté qui s’est traduite naguère par une tendance au mépris, selon lui, des valeurs des peuples colonisés, avant de passer à l’extrême inverse, plus tard, sous l’effet des désillusions du XXe siècle : la « complaisance servile ». Le constat est dur mais visait à faire évoluer les consciences. Peine perdue.

 

Le déclin du courage

Si le courage individuel existe toujours, ce qui frappe le plus un regard étranger, nous dit alors Soljenitsyne à l’époque, est la désertion de celui des gouvernants, des partis, mais aussi de l’Organisation des Nations Unies. Ce déclin est celui à la fois de la couche dirigeante, mais aussi de la couche intellectuelle dominante, autrement dit ce ceux « qui donnent sa direction à la vie de la société ». Ils sont forts avec les pays faibles, « alors que leur langue sèche et que leurs mains se paralysent face aux gouvernements puissants et aux forces menaçantes, face aux agresseurs et à l’Internationale de la terreur ».

Mais ce n’est pas tout. Soljenitsyne reproche aussi aux Occidentaux, une fois la liberté et le bien-être tant recherchés obtenus durant de dernières décennies fructueuses au cours desquelles la société a connu des transformations radicales, d’en avoir oublié le sens du spirituel et de l’élévation pour chercher à avoir toujours plus et se sentir perpétuellement accablés, oubliant le confort incomparable dont ils jouissent en comparaison de leurs ancêtres et perdant de vue le sens du collectif. Sans oublier l’excès de l’emprise pléthorique des lois sur la vie des individus, dans cette société qui s’est judiciarisée.

 

La liberté pervertie

Quant à la liberté, il nous reproche de l’avoir fait sombrer dans des dérives telles que l’homme politique véritablement réformateur est empêché de pouvoir agir, tandis qu’à l’inverse les excès de bienveillance encouragent les mauvais à mener leurs mauvaises actions, les droits étant davantage affirmés que les devoirs, au point de favoriser la criminalité et l’angélisme pénal.

De même, il n’est pas tendre avec la presse, qu’il accuse d’user trop souvent de sa liberté sans vraie responsabilité morale, n’hésitant pas à dénaturer des faits, émettre des jugements hâtifs, se faire l’écho de rumeurs, ou encore écrire tout et son contraire, sans vergogne, et sans toujours prendre la peine d’émettre ensuite des démentis ou des regrets, pas plus qu’elle ne respecte la vie privée de ses victimes. Au nom du « droit de tout savoir ».

La presse est le lieu privilégié où se manifestent cette hâte et cette superficialité qui sont la maladie mentale du XXe siècle. Aller au cœur des problèmes lui est contre-indiqué, cela n’est pas dans sa nature, elle ne retient que les formules à sensation. Et, avec tout cela, la presse est devenue la force la plus importante des États occidentaux, elle dépasse en puissance les pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire. Pourtant, voyons : en vertu de quelle loi a-t-elle été élue et à qui rend-elle compte de son activité ?

Sur le plan des idées, il en va comme de la presse : les idées à la mode règnent en maîtres. Nul besoin de censure pour que la sélection s’opère et que règne le conformisme et l’illusion de comprendre. Ce qui est vrai aussi, ajoute-t-il, dans le domaine de la recherche, des arts et de l’enseignement.

C’est ainsi que les préjugés s’enracinent dans les masses, c’est ainsi qu’un pays devient aveugle, infirmité si dangereuse en notre siècle dynamique.

 

L’Occident, un non modèle

C’est aussi de cette manière que, insatisfaits de leur société, beaucoup éprouvent un attrait certain pour le « dangereux et faux courant du socialisme […] tout socialisme en général comme dans ses nuances aboutissant à l’anéantissement universel de l’essence spirituelle de l’homme et au nivellement de l’humanité dans la mort ».

Auquel Soljenitsyne dit ne pouvoir opposer l’Occident tel qu’il est aujourd’hui qui, par son état d’épuisement spirituel, ne présente aucun attrait à ses yeux. Il a abouti, selon ses observations, à un affaiblissement du caractère en l’homme, là où les peuples de l’Est sont passés par une école spirituelle : « Complexe, mortelle, une vie écrasante y a forgé des caractères plus forts, plus profonds et plus intéressants que la vie occidentale au bien-être réglementé ».

Dans ce contexte, « une âme humaine accablée par plusieurs dizaines d’années de violence aspire à quelque chose de plus haut, de plus chaud, de plus pur que ce que peut aujourd’hui lui proposer l’existence de masse en Occident… »

Il est des avertissements symptomatiques que l’Histoire adresse à une société menacée ou périssante : par exemple, le déclin des arts ou l’absence de grands hommes d’État. Les avertissements se font parfois palpables, directs : le cœur de votre démocratie et de votre civilisation est resté privé d’électricité pendant quelques heures, tout au plus, et voici que soudain jaillissent des foules de citoyens américains, pillant et violant. Telle est la minceur de la pellicule ! Telles sont la fragilité de votre structure sociale et son absence de santé interne. »

 

Myopie

Sur l’échec au Vietnam, l’incapacité de gagner une seule grande guerre de manière autonome au XXe siècle, ou encore sur la complicité de fait des pacifistes avec les génocides et les souffrances des peuples lâchés, comme des tentations dangereuses de se rapprocher momentanément de la Chine pour vaincre son adversaire, Soljenitsyne parle de politiques à courte vue de l’Amérique et de perte de la volonté, liée à l’affaiblissement spirituel. Qui conduit trop vite aux concessions et à la capitulation. « Le rêve débilitant du statu quo est le signe d’une société parvenue au bout de son évolution ». Et c’est l’anthropomorphisme de la Renaissance, puis des Lumières qui, selon lui, est à la racine de cet état de faiblesse.

En définitive, l’étiolement de la responsabilité et le matérialisme de plus en plus achevé des systèmes étatiques, ont érodé la liberté.

« Ainsi, au cours des siècles passés et plus particulièrement des dernières décennies, qui ont vu se produire une exacerbation du processus, le libéralisme a-t-il été inéluctablement comprimé par le radicalisme, celui-ci obligé de céder devant le socialisme, et le socialisme n’a pas tenu contre le communisme. Si l’ordre communiste a pu si bien tenir le coup et se renforcer à l’Est, c’est précisément parce qu’il a été fougueusement soutenu – et massivement, au sens littéral – par l’intelligentsia occidentale (ressentant sa parenté avec lui), qui ne remarquait pas ses forfaits, et, lorsqu’il devenait impossible de ne point les remarquer, qui s’efforçait de les justifier. Il en est de même aujourd’hui : chez nous, à l’Est, le communisme est en plein fiasco idéologique, il est tombé à zéro ; c’est l’intelligentsia occidentale qui reste dans une grande mesure sensible à son attrait et lui conserve sa sympathie ; et c’est cela qui rend si difficile la tâche de l’Occident : tenir bon contre l’Est. »

Près de 45 ans après, la chute de l’Empire soviétique ayant eu lieu entretemps, que reste-t-il de ce discours d’Alexandre Soljenitsyne devant les étudiants d’Harvard ? Quelles réflexions en tirer ? Certainement un diagnostic et une part de sagesse qui demeurent en grande partie dignes d’intérêt et s’offrent à la méditation de chacun d’entre nous.

Alexandre Soljénitsyne, Le déclin du courage, Les Belles lettres, octobre 2014, 72 pages.

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  • «Nous apprenons de l’expérience que les hommes n’apprennent jamais rien de l’expérience».
    George Bernard SHAW

  • Soljenitsyne est un prophète .

    • Ou l’un des quelques sages que produit toute civilisation en tout temps. Ses paroles sont alors prophétiques car intemporelles.

  • Merci pour cet article. Soljenitsyne avait un avantage sur beaucoup de gens : il connaissait les deux systèmes.
    J’ai lu plusieurs de ses livres, à commencer par ‘une journée d’Ivan Denissovitch’. J’ai du mal à me procurer l’Archipel du Goulag, il y a une dizaine d’années, qui était épuisé : je l’ai acheté d’occasion, sur A. Un ouvrage monumental, dont je n’ai d’ailleurs lu que le premier tome : 432 pages grand format, tout de même, et quelle densité, quel niveau (Soljenitsyne était ingénieur de formation) !
    Les dérives auxquelles nous assistons aujourd’hui en Occident : écologisme fou (soi-disant RCA et ses conséquences concrètes, le pire étant à venir), wokisme, écriture inclusive, covidémence : tout montre un penchant de plus en plus net vers la dictature, et la réalisation de la « prophétie » de Soljenitsyne…

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