En mémoire d’A. Soljenitsyne : Évangile, socialisme et pouvoir

Aleksandr Isayevich Solzhenitsyn, painted portrait DDC_7680.JPG By: thierry ehrmann - CC BY 2.0

Son œuvre littéraire lui a valu le prix Nobel, et ses combats pour la liberté, la reconnaissance des peuples opprimés du monde entier.

Par Lawrence W. Reed.
Un article de la Foundation for economic education

Au décès d’Alexandre Soljenitsyne, il y a 10 ans (en 2008), à l’âge de 89 ans, hommes et femmes de tous pays ont pleuré la disparition d’une figure de premier plan. Son courage sans limite face à une  tyrannie brutale avait été incroyable. Sa riche contribution à la littérature russe lui a valu un prix Nobel, tout comme ses combats pour la liberté, la reconnaissance des peuples opprimés du monde entier.

Prenant de grands risques, certains individus trouvent le courage de dire la vérité au pouvoir. Dans un monde où règne la malédiction de la corruption et de la soif du pouvoir, cette qualité est extrêmement rare. Nous devrions espérer et prier pour qu’il y en ait davantage. Soljenitsyne a affronté le pouvoir, armé de la vérité, jusqu’à sa complète destruction.

Ses révélations ont fourni au président Ronald Reagan tous les arguments dont il avait besoin pour qualifier le régime soviétique d ‘« empire du mal ». Un autre lauréat du prix Nobel de littérature, le Péruvien Mario Vargas Llosa, n’a-t-il pas déclaré :

« L’extraordinaire exploit politique et intellectuel de Soljenitsyne ne pouvait sortir que de l’enfer d’un camp de concentration dont il a fait le récit dans des livres dont la force morale et documentaire n’a pas d’équivalent dans l’histoire contemporaine ».

Le 11 décembre 2018 marque le centenaire de la naissance de Soljenitsyne : une occasion idéale pour célébrer à nouveau son admirable héritage.

Avons-nous été meilleurs ?

À la naissance de Soljenitsyne, le communisme soviétique venait de fêter son premier anniversaire. Il devait grandir sans rien connaître d’autre. Au cours de la Seconde Guerre mondiale, âgé de 25 ans, il combattit dans l’armée rouge contre l’invasion de l’Allemagne nazie – et fut décoré à deux reprises. Mais durant cette guerre, témoin des atrocités commises par les Soviétiques contre des soldats et des civils, il en vint à s’interroger sur la légitimité morale du régime soviétique et de l’idéologie marxiste sur laquelle il reposait.

Se souvenant de cette époque de nombreuses années plus tard, il écrivait :

« Rien ne favorise autant l’éveil de l’esprit de compréhension que les réflexions lancinantes sur nos propres crimes, nos ratages et nos erreurs. J’ai passé des années à dévider ces réflexions douloureuses, et quand on me parle de l’insensibilité de nos hauts fonctionnaires ou de la cruauté des bourreaux, je me revois avec mes galons de capitaine conduisant ma batterie à travers la Prusse-Orientale, ravagée par les incendies, et je dis : « Nous autres, avons-nous été meilleurs ? » »

En tant qu’intellectuel réfléchi et introspectif, Soljenitsyne ne pouvait pas se contenter d’attribuer les échecs à l’existence de quelques individus néfastes. Il a pressenti que le système lui-même était pourri. Et, bien sûr, il avait raison. Les êtres néfastes sont partout, mais ils ne peuvent accéder au pouvoir et faire le mal impunément que là où celui-ci est concentré et où la morale est au service d’une idéologie étatiste.

Avant même la fin de la guerre, il fit quelques remarques critiques sur le système dans des lettres adressées à un ami. Tombées entre les mains des autorités, elles ont conduit à son arrestation. D’avoir échangé ses pensées l’avait envoyé en prison. Pendant près d’une décennie il endura la vie dans les camps de travaux forcés, qu’il devait baptiser plus tard L’archipel du Goulag, titre de son œuvre la plus célèbre.

Les camps et le cancer

Dans un essai d’octobre 2017 sur le centenaire de la révolution bolchevique de 1917, j’ai évoqué la remarquable expérience qui devait profondément affecter Soljenitsyne. Un autre détenu du camp de prisonniers d’Ekibastuz, Boris Kornfeld, récemment converti au christianisme, lui avait adressé quelques paroles amicales et s’était montré attentionné. Plus tard, Soljenitsyne verra en Kornfeld celui à qui il devait son intense force mentale et spirituelle.

Après sa libération, en 1953, Soljenitsyne fut contraint à trois années d’exil interne. Il souffrait, et finit par guérir, d’un cancer. Sereinement, il avait rejeté le marxisme et ses enfants, le communisme et le socialisme. Il se convertit au christianisme orthodoxe. Il évoqua ses expériences de guerre et de prison. Et il commença à écrire, bien qu’un seul de ses nombreux ouvrages ait été autorisé à être publié en Union soviétique, Un jour dans la vie d’Ivan Denissovitch. Il remporta le prix Nobel de littérature en 1970, même si les autorités soviétiques ne l’autorisèrent pas à quitter le pays pour le recevoir.

Tous ses livres, toutes ses nouvelles et tous ses poèmes sont des joyaux littéraires et/ou des chefs-d’œuvre historiques, mais aucun n’égale L’Archipel du Goulag par son rayonnement mondial. Il demeure un récit passionnant de la vie dans le vaste réseau de camps de prisonniers soviétiques où les individus étaient asservis, soumis au travail forcé, torturés et assassinés pour, dans la plupart des cas, rien de plus qu’une opposition au socialisme, au communisme, à Staline, au Parti ou à tout autre aspect du « paradis des travailleurs » tant célébré. Il a été considéré comme « le procès sans appel de l’idéologie communiste». La terreur était le mode de fonctionnement commun de la philosophie de son père fondateur, Karl Marx, à ses disciples soviétiques, Lénine et Staline.

La ricine et l’exil

Soljenitsyne travailla secrètement sur son manuscrit pendant dix ans, de 1958 à 1968. Il dut ensuite se poser la question de savoir comment le faire passer clandestinement hors du pays pour sa publication. Les autorités soviétiques le surveillaient 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7. En août 1971, il était victime d’un empoisonnement à la ricine, violent toxique, mais il devait en réchapper. Plus d’une fois, la police secrète devait perquisitionner son domicile, saisir ses papiers et interroger ses collaborateurs, dont l’un devait se pendre par la suite. Heureusement, il  avait réalisé plusieurs exemplaires de son ouvrage. Bien que la police ait réussi à confisquer une des copies, il parvint finalement à envoyer un autre exemplaire à Paris, où il fut publié en 1973.

Un grand mérite revient au célèbre violoncelliste Mstislav Rostropovich, qui avait hébergé Soljenitsyne au début des années 1970, et qui fut expulsé d’URSS à cause de cela. Quand je regarde Rostropovich jouant les suites pour violoncelle de Bach sur YouTube, je me rappelle quel grand homme il fut.

Le livre a fait immédiatement sensation, le reste appartient à l’Histoire. L’Union soviétique ne devait plus jamais être la même. Elle allait disparaître, moins de 20 ans plus tard, succombant sous le poids de ses propres démons, confrontée, d’une part, à une opposition interne renforcée en partie par Soljenitsyne et, d’autre part, à la pression internationale exercée par des Occidentaux, dont Ronald Reagan, Margaret Thatcher et le pape Jean-Paul II.

Soljenitsyne avait été arrêté et expulsé de l’Union soviétique début 1974. Il s’était établi aux États-Unis, dans le Vermont, où il devait résider pendant près de 20 ans. En 1994, il retourna dans la Russie post-communiste, où il vécut jusqu’à sa mort en 2008. Depuis 2009, L’Archipel du Goulag fait partie des livres étudiés officiellement dans le cursus scolaire russe.

Selon ses propres mots

En hommage, je termine cet article par quelques-unes de mes citations préférées de Soljenitsyne.

Tiré d’un entretien avec Joseph Pearce père, en février 2003, publié dans le St. Austin Review :

« Au fil des ans, j’ai dû démontrer que le socialisme, qui est pour beaucoup de penseurs occidentaux une sorte de royaume de la justice, était en réalité plein de contraintes, d’arrogance bureaucratique, de corruption et de cupidité, et qu’il ne pouvait être mis en œuvre sans l’usage de la force .

La propagande communiste déclarait parfois « nous réalisons presque tous les commandements de l’Évangile dans notre idéologie ». Mais dans l’Évangile tout cela doit être accompli par l’amour et le libre arbitre, tandis que le socialisme n’utilise que la violence.»

Dans L’Archipel du Goulag :

« Ah, si les choses étaient si simples, s’il y avait quelque part des hommes à l’âme noire se livrant perfidement à de noires actions, et s’il s’agissait seulement de les distinguer des autres et de les supprimer ! Mais la ligne de partage entre le bien du mal traverse le cœur de chaque être humain. Et qui est ira détruire un morceau de son propre cœur ? …. 

Mais n’est-ce pas là le problème essentiel du XXe siècle : est-il admissible d’exécuter des ordres en refilant à d’autres le fardeau de sa propre conscience ? Est-il possible de ne point avoir ses propres notions du mauvais et du bon et de les puiser dans des instructions imprimées et dans les directives verbales de ses chefs ? Serments ! Ces promesses solennelles, prononcées avec un frémissement dans la voix et destinées à défendre le peuple contre ses ennemis : voyez comme elles peuvent facilement être détournées au service des ennemis et contre le peuple ! »

Du Premier cercle (1968) :

« Pour un pays, avoir un grand écrivain, c’est comme avoir un deuxième gouvernement. Nulle part aucun régime n’a jamais aimé les grands écrivains, seulement les petits.»

De son discours pour le Prix Nobel (dans sa version imprimée, car il n’a pas été remis personnellement pour les raisons expliquées ci-dessus) :

« Mais malheur au pays dont la littérature est menacée par l’intervention du pouvoir ! Car il ne s’agit plus là seulement d’une violation du « droit d’écrire », c’est l’étouffement du cœur d’une nation, la destruction de sa mémoire. La nation cesse d’être attentive à elle-même, elle est dépossédée de son unité spirituelle, et, en dépit d’un langage supposé commun, ses citoyens cessent brusquement de se comprendre les uns les autres.»

Et enfin, cet avertissement profond de L’Archipel du Goulag :

« Oh, penseurs occidentaux de gauche si épris de liberté ! Oh, ouvriers de gauche ! Oh, étudiants progressistes d’Amérique, d’Allemagne et de France ! Tout ce que renferme ce livre, vous allez le compter pour rien. Vous ne comprendrez que le jour où « les mains derrière le dos » – vous partirez vous-même pour votre Archipel.»

Traduit de l’anglais par Gérard-Michel Thermeau pour Contrepoints.

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