« L’homme rétréci des Lumières » de Xavier Martin

Les philosophes des Lumières pas vraiment ce qu’on en dit ? Un petit essai iconoclaste qui donne à réfléchir.

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« L’homme rétréci des Lumières » de Xavier Martin

Publié le 4 mars 2021
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Par Johan Rivalland.

Et si les philosophes des Lumières n’étaient pas tout à fait ce qu’on en dit habituellement ?

À travers cet ouvrage, Xavier Martin entend dénoncer le contresens établi, selon lui, par la plupart des historiens au sujet du prétendu humanisme des philosophes des Lumières. Loin d’évoquer l’unité du genre humain, ces grands philosophes en sont plutôt arrivés à sous humaniser de nombreux « appelés homme ». Jusqu’à poser la question de qui est digne ou non d’appartenir à l’espèce humaine.

De nombreuses citations très parlantes et sans équivoque

Analysant, à travers une série de sept chapitres, les expressions utilisées par ces philosophes, Xavier Martin entend montrer les dérives potentielles susceptibles de découler des idées et du vocabulaire ainsi utilisés. Selon ces auteurs, en effet, l’espèce humaine serait composée d’êtres aussi différents les uns des autres, au point que pas grand-chose ne distinguerait beaucoup d’entre-eux de l’animal. L’homme ne serait pas réellement maître de sa liberté et serait intégralement manipulable. À tel point que les Lumières françaises rêveraient de façonner l’humanité. Telle est l’accusation grave, mais fondée sur de nombreux éléments attestés, de l’universitaire à l’égard de ces philosophes.

L’animal lui-même serait plus ou moins homme. De même qu’un certain nombre d’individus seraient plus ou moins « non-homme ». Autrement dit, seul un très petit nombre d’individus jouirait réellement de la raison.

Xavier Martin s’en prend ainsi entre autres à Diderot, dont les facéties, les outrances verbales et le ton ironique ne seraient que des artifices et une apparence d’irréflexion, là où ses propos sont tout à fait réfléchis. Nulle improvisation, mais au contraire de la préméditation. Sous le dehors des extravagances, une doctrine bien réelle, selon l’auteur.

Diderot, rejoint par Voltaire, ou encore d’Holbach, prônerait ainsi une forme d’élitisme raffiné dangereuse à laquelle appartiennent, bien sûr, les philosophes eux-mêmes (ce qui rappelle, dans une certaine mesure, Platon). Une forme de défense du despotisme « éclairé » de l’État monarchique ? Anti-humanisme, contrairement à ce qu’on dit des philosophes des Lumières ? D’Holbach, par exemple, écrit ceci :

L’homme […] sans raison n’est-il pas plus méprisable et plus digne de haine que les insectes les plus vils ?

Voltaire, parangon de cette vision

Et d’enchaîner sur la haine voltairienne, au sujet de laquelle il a écrit un ouvrage et le mépris avec lequel Voltaire considérait une grande part de l’humanité. Sans épargner Buffon, Helvétius, Rousseau, ou d’autres encore. De la chosification des femmes à la banalisation du viol ou du mépris des Noirs ou des Arabes à la haine des religions, sans oublier la haine à l’égard des Juifs ou le mépris des gens du peuple, la charge est particulièrement lourde. Xavier Martin en multiplie les références, les citations, les éléments de preuve, à travers de multiples notes de bas de passage très précises, soucieux d’en prouver le caractère incontestable.

On ressort de la lecture de ce recueil un peu abasourdi, quelque peu assommé par toutes ces démonstrations si peu conformes à l’image que l’on peut avoir des Lumières.

Idéalisation, auto-aveuglement, légende dorée, telles seraient les explications de notre vision tronquée des philosophes des Lumières, dont on ne retient finalement que ce qui a pu séduire beaucoup d’entre nous.

Une vraie matière à réflexion

De Xavier Martin, j’avais lu et apprécié son ouvrage La France abîmée, portant sur la période de la Révolution française. Le présent recueil est une forme de synthèse résultant de plus d’une dizaine d’ouvrages de l’auteur sur le sujet. Je l’ai abordé avec une certaine circonspection, avant de convenir, devant l’accumulation des « preuves », qu’il y a vraiment matière à réflexion. J’ai commencé par être surpris par l’apparente rudesse de la charge et par la hargne qui semblait guider l’auteur, avant de comprendre qu’il y a de quoi éprouver un vrai sentiment de révolte et de désir de remettre en cause les idées reçues.

Et pour ceux qui se montreraient dubitatifs – car nous ne renierons pas ici pour autant un certain nombre des apports attachés à la pensée de certains des philosophes des Lumières, à commencer par Voltaire lui-même, même si sous certains aspects il apparaît plus contestable – il n’est nullement question ici d’anachronismes (l’une des choses que je crains toujours le plus), encore moins de Cancel culture, mais bien d’arguments fondés et basés sur des recherches sérieuses et très nombreuses, dont ce recueil n’est qu’une petite partie.

De quoi donner à réfléchir et inviter à toujours examiner les choses sous différents angles avant de verser dans l’idéalisation aveugle.

Pour ma part, je constate comme sur la plupart des sujets qu’il me reste toujours énormément à apprendre. Ce qui n’est pas une surprise, mais renforce l’idée d’humilité à avoir eu égard à l’infinité du champ de la connaissance et au recul sans cesse nécessaire qu’il convient d’avoir par rapport à la connaissance, par nature incertaine.

 

Xavier Martin, L’homme rétréci par les Lumières – Anatomie d’une illusion républicaine, éd. Dominique Martin Morin, septembre 2020, 120 pages.

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  • Vous êtes enfin « éclairé » !

  • J’ai toujours pensé qu’il est difficile de bien comprendre la pensée de qqu’un d’autre, d’autant plus qu’il est éloigné historiquement et géographiquement.
    Quel était l’environnement mental dans l’antiquité romaine ou chinoise?
    On fait vite des faux sens.

  • Il est clair que les « Lumières » font partie de ces choses que l’on peut difficilement remettre en question tant elles sont sanctifiées dans le « roman national ».

    Personnellement je trouve qu’elle servent à gommer l’incroyable complexité philosophique, politique et économique de la période allant grossièrement de 1750 à la révolution pour ainsi dire.
    Cette complexité est rarement mise en avant dans les documentaires à la fois sur la révolution et sur la royauté. Pourtant comprendre les manœuvres et tactiques politiques, la fiscalité d’alors, les arcanes de la politique étrangère, l’étude des contraintes économiques étouffantes, les réformes militaires entreprises, la sociologie complexe de la France cette époque, les procédures judiciaires…etc. est infiniment plus intéressant que de savoir ce que mangeait le roi ou qui il avait pour maîtresse.

    Les « Lumières » servent à justifier le passage d’une période soi-disant sombre à une soi-disant période de liberté incroyable.
    Ce qui est pratique c’est qu’avec ce terme de « Lumières » chacun y met qui il veut en fonction de ses convictions. Pour certain ce sera Turgot ou Montesquieu, pour d’autres Rousseau ou Diderot, ce qui prouve pour moi que le concept même de « Lumières » de représente rien de plus qu’une déformation de la réalité. Les « philosophes des Lumières » n’était déjà pas d’accord entre eux, n’étaient pas forcément tous géniaux ni tous épris de liberté pour les individus. Appelons au moins Lumières seulement ceux qui par leurs travaux ont effectivement contribué à la liberté des individus, philosophes ou non.

    • Bien vu! Les Lumières c’étaient en effet de toutes les couleurs. On oublie la plus brillante de toutes, le génial savant Condorcet aux vues très modernes, notamment en matière de féminisme, de racisme et de constitution qui l’ont finalement conduit au suicide pour éviter la guillotine.

      • @mc2 oui il ne fallait pas éclairer trop fort au pays les lumières , Lavoisier et tant d’autres en ont fait les frais .

  • « Lumières » et roman national sont relativement modernes, soutenus par les gauchistes. Au XIXe la critique était sévère comme pierre angulaire des Illuminati et des loges, anti-catho préparant la terreur révolutionnaire. D’Où mon premier commentaire : Enfin éclairé

  • Même le grand Descartes s’est fourvoyé avec son animal-machine…
    Alors bien sûr, comme n’importe qui au sujet de n’importe quoi, nous pouvons juger les Lumières avec les yeux d’aujourd’hui. Mais est-ce pertinent ?
    Les Lumières ont tracé la route de la fin de l’asservissement à l’homme ou à Dieu, de la fin de l’absolutisme moyenâgeux. Et mis en place les conditions du progrès scientifique. Comme Rome, ça ne s’est pas fait en un jour. Le reste n’est que littérature…

  • Merci pour cette référence. Assistant à une conférence de Timothy Radcliffe (dominicain) j’ai été proprement saisie par le début « c’est la fin des lumières , il allait être temps et c’est tant mieux » . Nous avons tous été élevés avec ces valeurs lumières comme seule référence que personne ne les questionnaient. Il est effectivement bon de les passer au crible d une analyse rigoureuse.

  • comme quoi la vérité finit par apparaître…
    merci pour ce contrepoint !

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