« Le diable dans la démocratie » de Ryszard Legutko (3)

Un ouvrage détonnant. Comment la démocratie libérale en est venue à devenir en partie cousine avec les régimes communistes au cours des dernières décennies.

Par Johan Rivalland.

Suite et fin de cette recension de l’ouvrage de Lyszard Legutko. Parmi les cinq similarités essentielles que l’auteur établit entre communisme et démocratie libérale, nous avons passé en revue les trois premiers : l’histoire, la politique, l’utopie. Restent les deux derniers : L’idéologie et la Religion.

Une idéologie

L’idéologie au sens que lui ont donné Marx et Engels, nous dit Lyszard Legutko, est un outil très pratique pour rallier les esprits. Les communistes s’en sont servis, comme s’en servent les démocrates libéraux à leur tour.

L’idée centrale est que la plupart des gens ne contrôlent pas les idées qu’ils défendent et chérissent. Qui ne sont en réalité que les idées des autres (si je reprends le titre d’un ouvrage de Simon Leys), alors qu’ils sont convaincus qu’elles sont les leurs, indépendamment des influences qu’ils ont pu recevoir.

Contrairement à ce que la plupart d’entre nous pensent, les opinions dominantes, les théories et les convictions que nous considérons comme intemporelles et évidentes ne sont ni hors du temps ni évidentes, mais issues des arrangements économiques et politiques propres à une phase spécifique de développement historique. Toute personne qui pense autrement et prétend parler d’un point de vue absolu et non engagé se trompe, et n’arrive pas à comprendre que sa conscience supposément désintéressée sur le plan politique a été fabriquée par des conditions matérielles.

Il en résulte que nous avons tendance à raisonner par rapport à notre temps (d’où la tentation des anachronismes) et à nos conditions matérielles, ce qui constitue un solide point d’appui pour ceux qui souhaitent discréditer un adversaire lors de conflits politiques. Comme dans le cas de l’identification des opposants à des serviteurs de la cause bourgeoise – et à ce titre ennemis de la révolution socialiste – à l’époque communiste.

Vision très binaire et procédé simpliste, mais terriblement efficace et suffisant pour les renvoyer à l’insignifiance sans avoir besoin d’argumenter davantage (rappelez-vous du célèbre « Mieux vaut avoir tort avec Sartre que raison avec Aron »). Dès lors, la propagande peut se mettre au service de l’idéologie, pour obtenir comme résultat un dogmatisme aveugle, jusqu’à mépriser la raison comme faculté autonome et déconstruire le passé. Ainsi raisonne l’idéologue.

Mais dans le même temps, il vit dans un état constant de mobilisation pour un monde meilleur. Sa bouche est remplie de slogans nobles sur la fraternité, la liberté, la justice, et dans chacune de ses paroles il fait comprendre qu’il sait quel côté est dans le vrai et qu’il est prêt à sacrifier l’ensemble de son existence pour lui assurer la victoire. Cette combinaison particulière de deux attitudes – mépris implacable et affirmation inflexible – lui permet de jouir d’un sentiment de moralité irréprochable et de rigueur intellectuelle incomparable.

Bien que paraissant plus improbable dans la démocratie libérale, l’idéologie prit cependant place dès les années 1960 à travers la rhétorique révolutionnaire et les appels à renverser le système. Affectant l’ensemble des domaines de la société, sous l’influence en particulier des intellectuels.

Il y avait également une forme d’enthousiasme pour le monde nouveau, l’âge d’or, l’amour, la paix, la fraternité, la liberté et la spontanéité. Le pouvoir hypnotisant du mot « utopie », jadis très négativement connoté et souvent associé à des expérimentations inhumaines, connut une résurrection miraculeuse

[…]

Bientôt l’idéologie se réaffirma, sous une forme moins menaçante. Cette fois, c’était l’idéologie de la démocratie libérale, sensiblement plus compliquée que celle du communisme, mais au fond tout aussi simpliste et appauvrissant de la même manière les modes de pensée

[…]

Comme son prédécesseur communiste, il fait montre d’un mélange de suspicion et d’enthousiasme qui lui donne un sentiment de supériorité morale comparable.

Une nouvelle rhétorique

Mais là où la réalité a peu à peu fragilisé et étiolé l’idéologie communiste, c’est l’inverse qui est apparu pour la démocratie libérale, où « le rideau de fumée idéologique se densifie et devient de plus en plus impénétrable ». La création d’une société nouvelle et d’un homme nouveau est là encore revendiquée.

Comment pourrait-on expliquer la manière toujours plus mesquine dont cette idéologie se déploie ? Elle se déverse de plus en plus dans la politique, le droit, l’éducation, les médias ainsi que dans le langage […] Les marxistes ne disposaient que de la « classe » comme levier idéologique. Dans la démocratie libérale contemporaine, la triade principale est « classe », « genre » et « race »

[…]

Nous avons l’eurocentrisme contre le multiculturalisme, l’hétérosexualité contre l’homosexualité, l’égocentrisme contre son opposé, et ainsi de suite. Mais même ceci ne suffit pas. La guerre continue entre les Noirs et les Blancs, entre l’Afrique et l’Europe, la métaphysique et la politique, le jeune et le vieux, les maigres et les gros. Nous avons des idéologies écologiques, sexuelles, éducatives, climatiques et littéraires et d’autres encore qui se comptent par dizaines. Les écoles et les universités absorbent toujours plus d’idéologie, la politique y a plongé à pieds joints et les médias en ont fait leur religion. Dans l’Union européenne, l’idéologie irradie tout si puissamment que le moindre contact prolongé avec ces institutions contraint à une cure profonde de désintoxication de l’esprit et du langage.

Et l’auteur nous apporte de nombreuses illustrations de ce que nous ne connaissons désormais que trop bien. Dangers contre lesquels de plus en plus de personnalités nous mettent en garde, tant le langage lui-même trahit des dérives inquiétantes. À l’image de ce désormais incontournable « changement climatique » ayant opportunément remplacé le « réchauffement climatique », le remplacement d’un mot par un autre devant être un signal qui devrait nous interroger, relève l’auteur, en prenant garde toutefois « à ne pas esquisser le moindre mouvement de sourcil suspect ».

Une empreinte idéologiquement correcte qui imprègne désormais tous les niveaux de la société, jusque dans les arts. Le parallèle avec le communisme est manifeste.

Les deux croient à leurs utopies respectives, au moins sur le plan putatif, et les deux ressentent en eux l’homme nouveau qui naît après s’être débarrassé des conditionnements de son passé et qui acquiert une liberté pour créer sa nouvelle identité. De toute évidence, ce sont des acteurs différents dans les deux cas et pourtant ils jouent des rôles similaires. Le prolétaire a juste été remplacé par un homosexuel ; le capitaliste, par un fondamentaliste ; l’exploitation, par la discrimination ; le révolutionnaire communiste, par une féministe ; le drapeau rouge, par un vagin.

[…]

Il faut rassembler ses forces pour défendre ce qui est juste contre ce qui est faux. Critiques littéraires, écrivains, acteurs, scénaristes et metteurs en scène de théâtre se voient comme les vecteurs des voix des exclus et cherchent à dégager les racines profondes de la domination. Les anthropologistes, les chercheurs en sciences sociales, les journalistes et les célébrités s’inquiètent des mêmes thématiques, croyant que ce qu’ils entreprennent a un impact majeur sur le monde actuel comme sur le monde de demain.

Sous le communisme, nous dit l’auteur, les gens avaient conscience de vivre entourés par une non-réalité issue de la propagande, du langage officiel, des mensonges et des différentes formes de désinformation. L’abandon de ce langage fut une véritable libération pour découvrir le monde tel qu’il était. Mais quelle ne fut pas la déception en constatant que le monde « libre » possédait sa propre novlangue, aux mystifications idéologiques similaires ! Avec ses commissaires de la langue, ses condamnations et ses hérétiques, son rêve d’un monde meilleur et d’un homme nouveau.

Aujourd’hui, par exemple, quelqu’un accusé d’homophobie, par ce simple acte d’accusation, n’a pratiquement aucune chance de pouvoir apporter une réponse efficace. D’où les réactions préventives que cela induit, la plupart des gens anticipant avant de prononcer ou d’écrire la moindre parole téméraire.

Dans la démocratie libérale, il vaut mieux débuter par une condamnation de l’homophobie suivie de quelques louanges au mouvement homosexuel et c’est seulement à ce moment-là que l’on peut prudemment évoquer quelque chose qui fait référence au bon sens, mais uniquement en employant la rhétorique de la tolérance et des droits de l’Homme et en s’appuyant sur des documents produits par le Parlement européen et la Cour de Justice européenne. Sinon, on va au-devant des ennuis.

En somme, la démocratie libérale a remplacé les coutumes par l’idéologie, par une société d’opinions, mais d’opinions émises sous forme de stéréotypes, à l’aide de concepts trompeurs et à travers une langue vulgaire « qui déforme la réalité et exerce un effet paralysant sur nos facultés de penser et de percevoir ».

Le mythe de l’égalité

Selon Lyszard Legutko, dans les deux types de société, le poids de l’idéologie peut s’expliquer avant tout par le statut de l’égalité qui acquiert le rang de plus haute valeur. D’où le renversement des hiérarchies sociales, des coutumes, traditions et de toutes les structures antérieures qui pouvaient aller à l’encontre de ce dessein.

À commencer par la création d’une société sans classe dans le système communiste, où chacun se prénommait « camarade » ou « citoyen » sous la surveillance du Parti communiste omniprésent, et nonobstant, bien sûr, la réalité des privilèges induits par le système. Égalitarisme et despotisme marchant main dans la main, ainsi que le souligne l’auteur.

Plus on veut introduire de l’égalité, plus on doit disposer de pouvoirs importants et plus on jouit de pouvoirs importants, plus on viole le principe de l’égalité. Plus ce principe est violé, plus on se trouve dans une position qui nous pousse à rendre le monde égalitaire.

Au-delà de la terreur et de l’intimidation, c’est sur l’idéologie que repose l’efficacité du système et sa modernité présumée. Et à ce titre, malgré les libertés, la justice, les vertus bafouées, l’égalité ne perdit jamais de sa superbe et de son attrait en tant qu’idéal éthique et comme cri de ralliement. Aucune autre norme ne pouvait avoir une telle autorité. Il s’agissait de l’ultime rempart contre les échecs du communisme, la valeur suprême pour laquelle le socialisme était censé être le plus performant. Une lutte sans fin que la philosophie libérale ne pouvait suffire à contrarier.

Ainsi à un certain moment, la suspicion transforme les esprits humains et les pensées humaines, qui sont considérées comme la source dont l’acceptation des inégalités jaillirait. Ce n’est donc plus qu’une question de temps pour que l’aiguillon de l’idéologie égalitaire se tourne contre l’éducation où les esprits sont forgés ; contre la vie de famille et la vie communautaire, à travers lesquelles les pensées humaines gagnent en résilience sociale ; contre l’art, la langue et la science, où elles trouvent leur expression la plus raffinée. L’esprit de suspicion ne disparaîtra pas parce qu’il existe toujours de nouveaux domaines à conquérir et des sources d’inégalité plus profondes à découvrir.

Et c’est là que la description de Tocqueville sur les besoins idéologiques de l’homme démocratique prend tout son sens, analyse l’auteur, le besoin de représentation globale du monde conduisant là aussi à être séduit par l’attrait « d’une société égalitariste où les gens sont largement indifférenciés, difficilement distinguables les uns des autres parce qu’ils pensent de la même manière […] et n’ont pas non plus le temps de se livrer à des opérations intellectuelles complexes ou aux raffinements de l’intelligence […] l’homme démocratique, tout en se pensant indépendant sur le plan intellectuel […] se transformant bientôt en un miroir du groupe social où il vit et s’enfonce toujours plus profondément dans la conformité et l’anonymat ».

 

Ce qui nous ramène à l’égalitarisme militant contemporain au sein de la démocratie libérale, l’idéologie ayant ici aussi pour rôle de combler un vide et recréer une identité en accord avec le mythe égalitaire, recréant ainsi artificiellement un sentiment d’appartenance à travers le militantisme féministe, homosexuel, écologiste, antifasciste, etc. Selon les mêmes types d’argumentaires grossiers, dogmatiques et fanatiques que dans le cas du communisme et avec les mêmes ennemis : l’Église et la religion, la nation, la métaphysique classique, le conservatisme moral et la famille (oserais-je ajouter le libéralisme ?). Selon de mêmes préceptes d’essence totalitaire. Et toujours avec l’appui inconditionnel des élites artistiques et intellectuelles.

Un cousinage avec le communisme d’autant plus facile que, nous dit Lyszard Legutko, l’anticommunisme n’a jamais bénéficié d’une respectabilité comparable à celle de l’antifascisme, bien loin de là. L’Europe occidentale ayant plutôt brillé par sa pusillanimité du temps de l’URSS. Ce qui explique aussi pourquoi les gouvernements postcommunistes ont été portés aux nues après la chute du Mur de Berlin, contrairement aux anticommunistes qui ont plutôt été vilipendés. D’autant plus que leurs valeurs (religieuses et patriotiques, notamment) n’étaient pas exactement celles encensées dans la démocratie libérale.

La religion

La cinquième et dernière similarité entre la démocratie libérale et le communisme porte, selon les analyses de l’auteur, sur la religion.

On sait combien Karl Marx haïssait la religion, considérée comme « l’opium du peuple ». Et on sait le désir que les socialistes et communistes ont toujours eu de pouvoir l’éradiquer. En pratique, cela est apparu très difficile. Notamment en Pologne, le pays de Lyszard Legutko, où l’empreinte du christianisme est demeurée forte et a joué un rôle de résistance important durant l’époque soviétique.

À travers les soixante-dix dernières pages de l’ouvrage, Lyszard Legutko évoque ainsi de manière passionnante les rapports complexes et hostiles qu’ont connu communisme et religion chrétienne au cours de ces décennies, ainsi que toutes leurs implications. Les résistances, les dissidences, mais aussi les petites et grandes compromissions, voire capitulations. Puis il étudie les rapports non moins complexes du libéralisme et de la religion à travers les siècles, les controverses, les hostilités, les enjeux politiques, les évolutions conceptuelles.

Avant d’en venir à la démocratie libérale et les rapports souvent équivoques qui ont eu lieu avec la religion, sous le masque de la tolérance, mais dans les faits des discours et des décisions non moins ambigus, voire très souvent franchement antichrétiens. L’exclusion du christianisme de la sphère publique se justifiant par une incompatibilité avec les idéaux de la démocratie libérale.

L’auteur déplore ainsi profondément l’attitude anticatholique et anticléricale de l’Europe en particulier, fondée sur des arguments de modernité. Avec, là encore, la complaisance de nombreux hommes d’église, qui ont permis à la démocratie libérale d’enregistrer de plus grands succès que le communisme avait pu obtenir.

Or, nous dit-il :

Le christianisme n’est pas uniquement une religion, mais un élément spirituel vital de l’identité occidentale, quelque chose qui a permis à l’Europe de maintenir la continuité reliant l’ancien et le moderne, et d’absorber une vaste gamme d’inspirations intellectuelles.

Et, là aussi, sous la rhétorique de la diversité, il craint que l’uniformité idéologique ne prenne le pas sur le devenir de nos sociétés.

Car, comme il l’évoque dans sa conclusion, rien ne dit que le monopole démocratique libéral perdurera. Car aucun système n’est immortel et n’est apparu comme tel jusque-là. C’est pourquoi il espère que l’homme moderne saura un jour sortir de sa médiocrité. Mais cela ne pourra se faire que si l’orthodoxie prend fin ou peut-être remise en question.

 

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