Le fondement métaphysique des démocraties libérales est-il vraiment vide ?

Fronteiras do Pensamento | Greg Salibian (CC BY-SA 2.0)

Dans la lutte contre les totalitarismes qui voudraient nous domestiquer, c’est finalement le libéralisme lui-même qui est mis de plus en plus souvent en accusation, parfois accusé de vacuité face à ses nouveaux ennemis.

Par Nathalie MP.

Francis Fukuyama a donné récemment une grande interview au Figaro sous le titre « Il y a un risque de défaite de la démocratie ». Venant de lui, auteur en 1989 du retentissant article « The end of History ? » (la fin de l’Histoire ?) – avec un point d’interrogation, il est bon de le noter – on se dit qu’il est doucettement en train de prendre acte que le consensus qu’il voyait se dégager à l’époque autour des démocraties libérales est tout aussi chahuté aujourd’hui qu’il l’était avant la chute du mur.

Fin 2015, alors que la France venait de vivre une année terrible sous les assauts du terrorisme islamiste de Daesh, c’est en pensant à sa thèse que j’avais écrit « 2015 : « La fin de l’Histoire » est encore loin ! » Alors que Fukuyama avait émis l’idée que nous serions arrivés à un point de l’Histoire (le mur de Berlin allait symboliquement tomber quelques mois plus tard) où un consensus chèrement gagné s’était fait jour parmi les hommes, celui du triomphe de la démocratie libérale sur tous les totalitarismes, les attentats venaient nous rappeler brutalement que la démocratie libérale est fragile, qu’elle est perpétuellement en danger, qu’elle est attaquée de toutes parts, qu’il faut non seulement la chérir mais aussi la défendre.

L’ennemi à abattre

À regarder l’histoire occidentale depuis le siècle des Lumières, difficile de ne pas voir que le libéralisme est rapidement devenu l’ennemi à abattre et qu’il s’est toujours trouvé des combattants dévoués pour cela au sein même de nos sociétés. Les clercs trahissent en permanence, certains qu’ils sont toujours de la supériorité de leurs grandes idées. S’il faut en passer par la force pour les imposer, ils ferment pudiquement les yeux mais ne reculent pas. On ne fait pas d’omelette sans casser des oeufs, paraît-il.

Le nazisme a rapidement perdu ses attraits, mais le communisme a continué à fasciner. Quand le stalinisme a commencé à « décevoir » nos brillants intellectuels, Mao est arrivé à point pour le remplacer. Ensuite, quand le mur est tombé, l’ayatollah Khomeini, auréolé de son retour au fondamentalisme islamiste anti-Shah et anti-USA, s’est trouvé tout prêt à prendre la relève dans les esprits totalitaires orphelins. Maintenant que Cuba, Venezuela et islamisme tournent au même cauchemar, l’anti-capitalisme ne s’avoue pas vaincu pour autant. Il a même mis au point une martingale remarquable : abandonnant la violence frontale, il est parvenu à transformer les pénuries qui guettent inéluctablement les régimes collectivistes en une décroissance désirable au nom de la sauvegarde de la planète ; et tant pis pour les hommes qui ont besoin de tout pour sortir de la pauvreté.

Attaque de l’intérieur

On constate ainsi aujourd’hui que face aux totalitarismes dont Daesh est l’émanation la plus récente, la défense de nos sociétés peut aussi passer par une remise en cause de la démocratie libérale elle-même. Dès lors, il ne s’agit plus d’une défense mais d’une nouvelle attaque, venue de l’intérieur. Tout comme il est très difficile de résister à la tentation de surenchérir face au protectionnisme de certains pays, il est très difficile de résister à la tentation de réduire les libertés quand la liberté est attaquée.

En France, nous avons eu la loi Renseignement, l’état d’urgence prolongé et re-prolongé, et pour finir, la plupart des dispositions de l’état d’urgence ont été intégrées dans le droit commun, alors même que tous les spécialistes sont d’accord pour dire que le terrorisme se combat d’abord par du renseignement classique ciblé, pas par la surveillance de tout le monde. De la même façon, le récent attentat de Trèbes a relancé la demande d’internement des fichés S, mesure qui serait totalement contraire à l’État de droit car il s’agit de simples fiches établies par l’administration, pas d’une décision de justice à charge et à décharge.

Le libéralisme en accusation

Dans la lutte contre les totalitarismes qui voudraient nous domestiquer, c’est finalement le libéralisme lui-même qui est mis de plus en plus souvent en accusation. Tout ceci m’est revenu à l’esprit à la lecture de l’une des dernières questions du journaliste du Figaro dans l’interview précitée. Elle expose très clairement le reproche fondamental adressé au libéralisme :

Le vide métaphysique des démocraties libérales n’est-il pas leur grand point faible ?

Vide métaphysique, sous-entendu absence de valeurs morales, loi du plus fort, égoïsme matérialiste, voilà en gros comment une belle partie des élites et de l’opinion comprend le libéralisme. Comment pourrait-on avoir envie de se défendre des agressions extérieures dès lors que le libéralisme, en satisfaisant nos besoins matériels et ceux-là seuls, nous aurait progressivement fait glisser dans le nihilisme et le relativisme ?

On ignore quelle « métaphysique » le journaliste a en tête pour combler le vide qu’il perçoit chez ses contemporains, mais le libéralisme a justement ceci de supérieur à tout ce qu’on a pu imaginer dans les organisations humaines qu’il n’impose aucune pensée, aucune croyance, aucun mode de vie particulier. Contrairement au communisme, contrairement au nazisme, contrairement à l’islamisme, il considère que chaque homme est le mieux placé pour définir les caractéristiques de sa propre recherche du bonheur, lesquelles n’ont aucune raison d’être les mêmes pour tous.

Importance des libertés

D’où l’importance de la liberté de culte, de la liberté d’expression et de la liberté de pensée. D’où aussi l’importance de la liberté d’entreprendre. D’où le souhait d’une autorité étatique la moins dirigiste et la moins envahissante possible. Ce sont tous ces facteurs réunis qui ont permis à l’Occident d’accéder à la richesse économique, culturelle et scientifique. Pour donner un chiffre témoin des formidables progrès réalisés, on peut citer la mortalité infantile : en France, de 300‰ en 1740 et 130 ‰ vers 1900, elle est tombée à 3,7 ‰ en 2016.

Si nihilisme, il y a, c’est uniquement du côté de toutes les idéologies liberticides pour lesquelles la vie humaine ne compte pas au regard de leur domination et de leur préservation. On connaît la morbidité du nazisme, on connaît celle du communisme, on expérimente celle de Daesh ; et au vu de ce qui se passe au Venezuela, on est bien obligé de voir que là aussi, le régime n’est pas à quelques vies près. Non seulement les manifestations sont réprimées dans le sang, mais une fois de plus, l’échec complet du communisme crée une sous-alimentation qui est responsable d’une hausse effroyable de la mortalité infantile.

Il est d’ailleurs assez amusant d’entendre cette critique – classique – du libéralisme sur le thème des « valeurs », car très vite, lorsqu’on discute avec l’un de ses contempteurs, surgit l’accusation selon laquelle il maintient les gens dans la pauvreté la plus extrême et creuse les inégalités. Très vite, on vous incite à faire un tour du côté des Restos du coeur pour saisir tout le dénuement dans lequel il laisse les populations. Très vite, on vous explique que les richesses sont mal réparties et qu’il faut donc procéder à une redistribution autoritaire afin de restaurer un peu d’égalité entre les hommes.

Démocratie et mojitos

Autrement dit, on accuse le libéralisme de rendre les hommes esclaves de leur confort matériel tout en l’accusant aussi de priver les hommes de tout confort matériel, une petite bande de riches exceptée. Non seulement je crois que l’exemple du Venezuela, encore lui, suffit à faire tomber cette objection du libéralisme facteur de pauvreté, mais admirons la cohérence des critiques qui lui sont adressé.

Ainsi, comble du vide métaphysique qui ronge les démocraties libérales, on voit chez nous des jeunes gens assis aux terrasses des cafés en train de siroter tranquillement des mojitos. Et pourquoi pas ? Qui dit que parmi eux, il n’y aurait pas un féru de philosophie, un expert en langues anciennes, un passionné d’histoire etc. etc. Et qui dit que pour avoir droit de cité, il faudrait obligatoirement nourrir des aspirations culturelles et philosophiques élevées ? L’homme n’est pas réductible à ses consommations et ses loisirs, certes, mais à lui de le découvrir, animé par sa curiosité naturelle, à travers ce qu’il reçoit de sa famille, de ses rencontres et de sa formation scolaire.

À ce sujet, s’il y a lieu de se préoccuper du niveau effectivement peu reluisant de notre Éducation nationale, est-ce la faute du libéralisme ou celle d’une volonté socialisante forte qui refuse au nom d’un égalitarisme dévoyé de briser le monopole du mammouth et qui a trouvé le moyen de faire accéder tout le monde aux études supérieures en deux temps trois mouvements grâce au nivellement par le bas ?

Quand les terroristes de Daesh ont déboulé dans Paris pour tuer des dizaines de personnes en train de « siroter des mojitos », dîner au restaurant ou assister à un concert, ils ne se sont pas attaqués à un nihilisme, à une civilisation décadente, sans repères et sans valeur, mais à l’impudente audace d’une société développée qui croit à la liberté et qui laisse ses membres en faire usage selon leur propre responsabilité dans la limite absolue du respect de l’intégrité des personnes et de la propriété privée. Exactement ce que terroristes et totalitaires ne respectent pas. C’est d’ailleurs à ça qu’on les reconnaît.

Pas de métaphysique officielle imposée, donc, chez les libéraux – et c’est un titre de gloire. Mais un amour passionné des hommes et de leur liberté. Est-ce une valeur vaine, une coquetterie d’occidentaux sans foi ni loi trop bien nourris ? Je crois pour ma part que c’est typiquement l’une de ces valeurs précieuses qu’on ne remarque plus quand on en jouit mais qu’on reconnaît au bruit de mort qu’elles font en s’en allant. N’écoutons pas les grincheux, n’écoutons pas les donneurs de leçons. Continuons à boire des mojitos en terrasse avec nos amis et défendons nos libertés.

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