Katalin Kariko : inventeur des vaccins à ARN messager et « sauveuse de l’humanité »

Katalin_Kariko_Katalin Kariko.jpg Krdobyns derivative work Innisfree987-Wikipedia — Krdobyns, CC-BY

Nous pouvons tirer des leçons utiles de l’histoire de Katalin Kariko, l’inventeur du vaccin à ARN messager, pour l’innovation, et singulièrement pour notre pays, qui en a bien besoin.

Par Philippe Silberzahn.

Retenez bien ce nom, si vous ne le connaissez pas déjà : Katalin Kariko. De façon sans doute un peu exagérée par des journalistes qui aiment les belles histoires, elle a été qualifiée de « femme qui allait sauver l’humanité », mais il y a néanmoins beaucoup de vrai dans cet énoncé.

Katalin Kariko, une histoire peu banale

Chercheuse brillante, elle fuit sa Hongrie natale en 1985 car elle manque de moyens et arrive aux États-Unis. Aujourd’hui à l’Université de Pennsylvanie, elle est l’inventeur du vaccin à ARN messager (ARNm), celui qui va probablement sauver des millions de vies menacées par la Covid.

C’est une belle histoire comme on aime à les conter, celle de l’inventeur parti de rien, seul contre tous, qui manque de tomber plusieurs fois mais qui se relève et réussit finalement à triompher et connaît enfin la gloire.

Mais plus prosaïquement, c’est aussi une histoire dont nous pouvons tirer des leçons utiles pour l’innovation, et singulièrement pour notre pays qui en a bien besoin.

Good girls go to heaven ; other girls go wherever they want.

Quelles leçons tirer de l’incroyable aventure de Katalin Kariko ? Bien sûr, celle-ci ne sauve pas l’humanité à elle toute seule. Le vaccin sauve des vies parce que tout un système socio-technico-économique a été mobilisé pour le mettre au point, le financer, le tester, le fabriquer, le distribuer et l’administrer.

Ce système mobilise des centaines de milliers d’acteurs. Il n’empêche, sans sa détermination et sa conviction chevillée au corps que la technologie à base d’ARN messager était prometteuse, nous serions aujourd’hui démunis face à l’épidémie.

J’identifie pour ma part cinq leçons.

Ce n’est pas l’idée qui compte, mais son acceptation

L’important n’est pas d’avoir une bonne idée, mais de faire accepter cette idée. Katalin Kariko a eu très tôt l’intuition que l’ARN messager était une technologie prometteuse, sans forcément savoir où l’appliquer.

Cette idée était minoritaire. À l’époque les chercheurs travaillaient sur les modifications d’ADN, solution que Kariko trouvait compliquée et dangereuse. Son opposition lui vaut d’être quasiment licenciée de l’université de Pennsylvanie.

Heureusement un responsable de la faculté de médecine de la même université la connaît et lui fait confiance ; il lui trouve un poste où elle peut reprendre ses recherches.

Plus tard, elle s’associera avec la startup allemande BioNTech pour mettre au point le vaccin. Lorsqu’on parle d’entrepreneuriat, mais aussi de découverte scientifique, qui correspondent aux mêmes logiques, on raisonne souvent en termes d’idées : est-ce que mon idée est bonne ? En pensant qu’il suffit d’avoir une bonne idée pour que tout le monde l’accepte.

C’est une erreur très fréquente, notamment chez ceux qui ont eu une formation scientifique. Ce que cette histoire montre c’est qu’avoir une bonne idée ne suffit pas ; ce qu’il faut c’est convaincre les autres qu’elle vaut la peine d’être poursuivie. Comme disent les Américains : « Salesmanship is part of the game » (la vente fait partie du jeu). Autrement dit, la science, tout comme l’entrepreneuriat, est un exercice social.

La carrière de nombreux innovateurs a été brisée pour avoir ignoré ce précepte fondamental. Katalin Kariko a réussi parce son travail et sa personnalité ont suscité la confiance d’acteurs-clés, et les a amenés à s’engager dans son projet d’une façon ou d’une autre pour le faire avancer.

Offrir des voies multiples de succès

Ce qui a sauvé Katalin Kariko est que face à l’hostilité de ses collègues de l’Université de Pennsylvanie, il s’est trouvé un service dont le responsable croyait en elle et lui a trouvé un job. Un système devient ainsi robuste lorsqu’il offre de multiples portes de sortie ou voies de rattrapage à ceux qui ne cadrent pas avec les croyances du moment.

Ce fut l’une des grandes forces de l’Europe de l’après XVIIe siècle. Quand un homme, philosophe ou scientifique, était persécuté chez un prince, il pouvait toujours partir trouver refuge chez un autre prince. L’Europe a ainsi constitué une grande foire des idées et des croyances, qui fut source d’innovation et de robustesse, en empêchant une croyance dans un domaine de s’imposer totalement.

Tous les grands innovateurs questionnent des modèles mentaux dominants, ces croyances profondes qui sont vues par ceux qui les ont comme des évidences, des vérités ne pouvant être questionnées. Sans voies alternatives d’avancée, les innovateurs sont condamnés à aller attaquer ces modèles frontalement, sans pratiquement aucune chance de succès. Les dindes ne votent pas pour Noël.

Je pense à tous ces innovateurs qui participent aux concours internes de leur entreprise et doivent passer devant un jury de sages, c’est-à-dire de personnes qui doivent leur carrière au système en place, système que les innovateurs viennent questionner.

Avoir conscience de la limite des grands programmes

Cette leçon est directement liée à la leçon précédente.

Il existe un courant important qui prône le développement de grands programmes dits moonshot (viser la Lune), inspiré du fameux programme Apollo de Kennedy.

Ce courant est très prisé en France. Dès que nous connaissons un échec quelque part, il est question de lancer un grand programme. Nous avons donc pu entendre certains évoquer un Airbus du vaccin.

Et pourtant, si la réussite de Katalin Kariko montre une chose c’est qu’elle n’est pas le produit d’un grand moonshot mais d’une détermination individuelle à poursuivre une idée.

Dans son domaine, les grands programmes des années 1990 se basaient sur l’ADN, et c’est sa contestation de ces programmes qui lui a valu ses ennuis. Le principe de ces programmes est d’identifier un problème clair avec une solution tout aussi claire, puis de miser massivement sur sa résolution.

C’est le propre d’une démarche causale : on fixe un objectif, on choisit une solution, puis on mobilise les moyens pour mettre cette solution en œuvre. Cette approche fonctionne relativement bien pour des objectifs simples et surtout dans un environnement stable.

Elle est risquée face aux problèmes complexes dans lesquels les paramètres sont si nombreux qu’on ne sait pas à l’avance d’où la solution peut émerger, en l’occurrence dans des situations de rupture où on avance dans l’inconnu. Le programme Airbus tant vanté a réussi parce qu’il ne consistait qu’en un rattrapage de Boeing. Ce n’était pas facile, loin de là, mais la référence d’un tel programme pour des situations de rupture est contre-indiquée.

Les grands programmes sont également inadaptés lorsqu’on part d’une solution et qu’on cherche un problème. En d’autres termes, lorsque l’objectif n’est pas connu à l’avance, comme ce fut le cas des travaux de Katalin Kariko. Mais au-delà, les grands programmes moonshot ont aussi le défaut de figer a priori à la fois la définition du problème et la solution recherchée, c’est-à-dire de s’enfermer dans un modèle mental figé.

Ils éliminent de facto toute pensée alternative et ignorent que la révolution industrielle a résulté de l’expérimentation et de la démarche entrepreneuriale par petites victoires menées par des individus en marge du système. Autrement dit, les grands programmes pensent « science dirigée » alors que la réussite de l’ARNm traduit une pensée entrepreneuriale.

L’incroyable pouvoir de l’intelligence humaine

Est-il besoin de le préciser, la mise au point et la fabrication du vaccin (en fait de plusieurs vaccins) en un temps record est une prouesse extraordinaire. L’être humain a une incroyable capacité d’innovation pour résoudre les problèmes auxquels il est confronté, même si parfois ceux-ci semblent immenses.

Faisons ici une sorte de pari de Pascal : plutôt que céder au pessimisme, qui ne nous fait rien gagner, parions sur cette capacité en regardant l’avenir comme infiniment ouvert. Il ne s’agit pas d’être naïvement optimiste – les défis sont nombreux et de taille – mais de reconnaître que le pessimisme nous enferme. Parier sur le génie humain et tout faire pour qu’il s’épanouisse est raisonnable.

Questionner les modèles mentaux français

La cinquième leçon est spécifiquement française. Beaucoup a été écrit récemment sur l’échec des entreprises françaises à développer un vaccin. Trop peut-être : un pays ne peut pas tout faire, et tout programme de recherche d’un vaccin ou d’un médicament peut échouer ; ce sont des choses qui arrivent, c’est même le lot des industries pharmaceutiques.

Néanmoins, il ne fait aucun doute que cet échec devrait être l’occasion d’une prise de conscience de notre pays à propos de l’innovation. Comme en juin 1940, nous pouvons nous complaire dans une recherche de fautes passées et de coupables (version Maréchal Pétain), ou nous pouvons au contraire prendre acte de l’échec et regarder vers l’avenir (version de Gaulle) en nous demandant que faire pour que la prochaine Katalin Kariko soit française, ou à tout le moins qu’elle émerge et réussisse en France ? On pourrait intituler ce travail « opération Marie Curie »: qu’est-ce qui fait que nous avons réussi Marie Curie mais pas Katalin Kariko ?

Beaucoup d’observateurs ont proposé des pistes d’explication au premier chef desquelles le fameux principe de précaution. Il est certain que celui-ci nous enferme dans une logique infernale dans laquelle le risque estimé est toujours supérieur au bénéfice possible.

On a évoqué aussi, à juste titre, le salaire misérable des chercheurs en science. Je me souviens d’un ami chasseur de tête, spécialisé dans le débauchage de chercheurs français au profit d’entreprises et d’universités américaines. Il était effaré que ses cibles gagnent moins que son assistante, mais surtout de leur manque criant de moyens financiers et humains et de la stupidité bureaucratique.

Il y a beaucoup d’autres raisons au marasme français, mais derrière tout cela se sont au final des modèles mentaux bien spécifiques, c’est-à-dire des croyances profondes, qu’il faut aujourd’hui questionner : essentiellement notre pessimisme, notre réflexe systématique à voir le mauvais côté d’une innovation, très souvent fantasmé.

J’en fais régulièrement l’expérience.

Lorsque j’évoque les progrès de la robotique, on me répond systématiquement qu’elle va créer du chômage alors qu’on a depuis longtemps montré le contraire.

Lorsque j’évoque les progrès de la génétique et de la biologie synthétique, on me répond Frankenstein.

Nous sommes prisonniers d’un énorme modèle mental de peur du futur, et d’une nostalgie d’une époque dorée qui n’a jamais existé (on pense ainsi que l’on se nourrissait mieux avant). Plus précisément, le futur nous fait peur, et il nous dégoûte. Il ne nous intéresse pas, ou plus.

Quand j’évoque les incroyables pistes de croissance économique possibles, qui tireront des millions de gens de la pauvreté, on me répond que cela épuise la planète, alors que plus un pays est riche, plus il est écologiste. Il s’agit de changer la façon dont nous voyons l’avenir et dont ceux qui contribuent à le créer sont considérés et reconnus dans la société.

En bref, l’échec face au vaccin devrait être l’occasion d’un sérieux examen de conscience, mais comme l’a montré le traumatisme de 1940, cet examen peut nous conduire dans des directions fort différentes, le repli ou le sursaut. Nous n’avons aucun péché à expier ni traître à démasquer et à punir.

Nous avons à tirer les leçons d’une situation regrettable, et nous convaincre que le futur est à nous si nous savons nous en emparer. Faute de quoi ce sont les autres qui le feront et il nous restera plus qu’à devenir un grand parc de conservation de la vie d’avant.

Sur le web

Un article publié initialement le 12 février 2021

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