Covid-19 : la fausse bonne idée de la suspension des brevets des vaccins 

Début mai, le projet de lever les brevets de vaccins contre le Covid-19 a révélé des exécutifs occidentaux encore une fois mal inspirés face à la pandémie.

Par Yves Bourdillon.

Coups de comm et postures contre-productives.

L’objectif était louable, puisqu’il s’agissait de faciliter l’accès au vaccin des pays à niveau de revenu faible ou intermédiaire : ils ont dû se partager jusqu’ici la moitié des doses distribuées alors qu’ils concentrent 85 % de l’humanité.

Le programme de solidarité internationale Covax manque tellement de doses que l’OMS a demandé, vendredi, aux pays occidentaux de cesser de vacciner leurs propres enfants et adolescents pour donner les doses correspondantes aux pays pauvres, même si la sous vaccination de ces derniers peut aussi s’expliquer par un sentiment d’urgence et de danger moindre qu’en Occident : l’Afrique, où seulement 4 % de la population figure dans la tranche d’âge à risque, plus de 65 ans, a enregistré vingt fois moins de décès du Covid que la France, en proportion de sa population…

Suspension des brevets des vaccins  : le soft power de la seringue

Joe Biden croyait sans doute bien faire et gagner des galons de progressiste en proposant début mai de suspendre exceptionnellement ces brevets afin que les vaccins soient produits sous licence quasi gratuite partout dans le monde.

L’idée était que cela autoriserait de nombreuses firmes de pays à faible niveau technologique de produire massivement les précieux vaccins. Pour ne pas être surclassés dans ce « soft power de la seringue », la Commission européenne et tous les gouvernements de l’Union, sauf celui de l’Allemagne, s’y sont déclaré favorables ou au moins ouverts, alors que tous défendaient jusque-là la propriété intellectuelle, élément clé de la rémunération de l’innovation. Ils excipaient brusquement que compte tenu de l’urgence il fallait faire des vaccins un bien commun de l’humanité.

Sauf que cela n’aurait pas augmenté d’un iota la disponibilité de vaccins dans le monde. En effet, le goulot d’étranglement dans la production de vaccins n’est pas dû aux brevets des vaccins, mais aux pénuries de composants et au fait que rares sont les firmes disposant de l’expertise nécessaire : pour raisons de pureté et sécurité, le processus de production de vaccins est en effet un des plus rigoureux et complexes de l’industrie moderne.

On ne s’improvise pas producteur de vaccin en une après-midi, comme l’illustre le fait que Moderna a proposé de donner sa licence à quiconque saurait produire son vaccin : elle n’a trouvé personne. Il faut aussi accréditer des fournisseurs fiables, voire des fournisseurs de fournisseurs, tâche difficile comme l’illustre les soucis d’AstraZeneca avec son sous-traitant belge.

Seuls une poignée de pays non occidentaux, le Maroc, le Pakistan et l’Égypte, ont d’ailleurs annoncé être capables de profiter de la proposition de Joe Biden. La levée des brevets des vaccins n’aurait eu de sens qu’assortie d’un transfert de savoir-faire, d’un véritable tour de main fondé sur des connaissances au cœur de la valorisation des firmes et sur des années, parfois des décennies d’expérience qu’il serait hasardeux d’obliger une firme à donner.

Suspension des brevets des vaccins et pénurie de composants

C’est pourquoi l’Élysée a fait, classiquement, du « en même temps », en approuvant la Maison Blanche mais aussi la chancelière allemande qui défendait la propriété intellectuelle et soulignait que le manque de vaccins était surtout provoqué par le manque de fluidité du commerce international et les pénuries de composants (Pfizer en utilise 289 provenant de 86 fournisseurs situés dans 19 pays différents).

Les États-Unis y ont leur part de responsabilité : pour vacciner en priorité leur population, ils ont appliqué une loi datant du début de la guerre froide, en 1950, autorisant à bloquer  les exportations de produits stratégiques. Protectionnisme fustigé à bon droit par l’Europe, à qui il faudrait toutefois rappeler qu’elle avait été déchirée par des égoïsmes comparables au printemps 2020 au moment de la pénurie de masques et tests de dépistage…

La lenteur de la vaccination en Europe ne semble pas tant être liée au fait qu’elle aurait été plus ouverte et généreuse que les autres, comme l’affirme le président français, mais à sa mobilisation tardive, illustrée par le même président affirmant l’été dernier « si quelqu’un vous dit qu’on peut mettre au point un vaccin avant la fin de l’année, il vous ment ».

On aurait pu imaginer que la Maison Blanche jouait au jeu géopolitique classique d’invoquer un impératif moral pour mettre en difficulté des concurrents étrangers, mais cela n’est même pas le cas, puisque la suspension des brevets des vaccins aurait affecté des entreprises américaines comme Pfizer et Moderna… et aurait offert sur un plateau la prometteuse technique ARN à la Chine et la Russie.

Ce psychodrame diplomatique a au final peu de chances d’aboutir puisqu’il faudrait négocier la suspension des brevets pays par pays, ce qui prendrait un temps fou. La Maison Blanche a d’ailleurs ces derniers jours recentré son discours sur le don de vaccins.

Peut-être s’agissait-il simplement de brandir une menace pour obliger les producteurs à baisser leur tarif, comme le Brésil l’avait obtenu de la firme Abbott jadis pour le médicament Kaletra.

Une redoutable jurisprudence

Mais le mal est déjà fait, car les investisseurs de l’innovation auront compris le message ; en cas de nouvelle pandémie, il serait imprudent de miser de fortes sommes dans la recherche d’un vaccin car ils pourraient être dépouillés de leur brevet.

À ceux qui jugent immoral de gagner beaucoup d’argent sur le malheur des autres (avec cette logique on mettrait au smic les médecins, les avocats, les garagistes, etc.) rappelons deux chiffres : 94 % des projets vaccinaux ne débouchent pas (Moderna et BioNtech n’avaient jusqu’ici jamais réussi à vendre de vaccins) et chacun coûte en moyenne 500 millions de dollars par année de recherche.

Ceux qui financent la recherche doivent donc pouvoir parier sur, grosso modo, des revenus de dix milliards pour rentrer dans leurs frais. Si l’État les plafonnent à, mettons, un milliard, qui joue encore ? Si, à cause de la menace défendue par la Maison Blanche, les laboratoires sont moins nombreux à tenter l’aventure à la prochaine pandémie, vous pourrez être en colère mais pas surpris.

Un exploit scientifique et industriel

L’affaire laisse un goût d’autant plus amer que, en fait, la campagne mondiale de vaccination constitue un succès scientifique et industriel sans précédent, grâce à un mélange de coopération (près de 300 partenariats signés entre des firmes habituellement rivales) et de concurrence, mais oui, entre d’innombrables entreprises pharmaceutiques, centres de recherches, gouvernements et centres philanthropiques.

Un succès fondé sur des précommandes gouvernementales, mais aussi sur les ressources propres de Big et Less Big Pharma. Jamais l’humanité n’avait réussi à mettre au point un vaccin contre un coronavirus (les rhumes sont désormais en ligne de mire).

Et les premiers prototypes contre le Covid-19 l’ont été en quelques semaines, en février 2020, alors qu’il faut d’habitude des années. Aujourd’hui, onze vaccins sont homologués, dont quatre à l’échelle planétaire, et 88 sont en phase d’essai dans une centaine de pays.

La première campagne de vaccination a débuté en décembre, au Royaume-Uni, onze mois après l’annonce des premiers cas à Wuhan, alors qu’il faut habituellement huit à dix ans entre le début des recherches et la première inoculation grand public. En moins de six mois 1,15 milliard de personnes ont été vaccinées, là encore un chiffre sans précédent, pour un prix ne dépassant parfois pas 1,8 euro la dose. Le tout sans que des États se mêlent de décider qui devait chercher quoi, à quel prix et suivant quelle technologie. Joe, please, take note.

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