« La guerre des idées » d’Eugénie Bastié

Une guerre parfois impitoyable, dont la tournure a évolué au fil du temps. Un état des lieux très fouillé et documenté qui permet de mieux cerner la situation actuelle en France.

Par Johan Rivalland.

C’est dans l’émission Répliques d’Alain Finkielkraut du 20 mars dernier que j’ai été interpellé par ce thème qui m’intéresse particulièrement : « Y a-t-il place pour la nuance dans la France d’aujourd’hui ? ». Deux invités, dont Eugénie Bastié et Jean Birnbaum. Qui m’ont tous les deux intéressé.

L’essai de la jeune journaliste fait partie de ces ouvrages de réflexion politique traités avec sérieux et profondeur. Une véritable enquête, le mot n’est pas usurpé, puisque cette journaliste de talent établit à la fois une rétrospective des grands affrontements intellectuels passés et dresse un panorama actuel basé notamment sur de nombreuses rencontres et entretiens qu’elle a pu avoir depuis trois ans avec des penseurs de tous bords.

La tradition des débats intellectuels en France et les dérives récentes

Même si les débats intellectuels en France remontent à très loin, le terme « intellectuel » lui-même, nous dit Eugénie Bastié, naît lors de l’affaire Dreyfus. Terme péjoratif au départ, représentant plutôt une insulte, l’intellectuel peut être depuis lors défini comme l’universitaire, l’écrivain, le philosophe ou autre savant qui sort de sa discipline pour intervenir dans la cité. Voltaire, Zola, Gide, Péguy, Sartre, Aron, en constituent quelques exemples.

Mais la nature du débat a bien changé au cours des décennies. Et aujourd’hui, difficile de distinguer l’intellectuel de l’expert ou du journaliste que l’on trouve sur les plateaux télé ou dans les interventions sur les réseaux sociaux. Ce sont aussi les rapports qui ont changé.

Ce que nous montre Eugénie Bastié en nous remémorant l’histoire des débats intellectuels qui, après la « parenthèse enchantée » des années 1980 – 1990 ont davantage viré vers le combat. Une certaine liberté d’expression a peu à peu laissé la place à des oppositions sectaires, voire un militantisme hostile et une hyperspécialisation s’éloignant des visions d’ensemble que pouvaient avoir les intellectuels d’autrefois.

Le règne de l’image, de l’instantané et de l’émotion a bien souvent remplacé le débat pour laisser place aux boycotts, à la censure, ou à la judiciarisation. La cancel culture constituant la dérive ultime que nous connaissons aujourd’hui. Venue des États-Unis, elle aboutit à tuer tout débat de manière extrêmement inquiétante.

D’après un sondage mené auprès de mille cinq cents étudiants dans plusieurs universités américaines, 51 % d’entre eux pensent qu’il est acceptable de perturber par des cris la conférence d’un intervenant avec qui on n’est pas d’accord, et 20 % pensent même qu’il est légitime d’employer la violence.

Et c’est devant les tribunaux que l’on n’hésite plus à traîner des intellectuels à l’image d’un Bruckner, d’un Bensoussan, d’un Houellebecq, ou d’un Zemmour, dont on traque chaque parole pour trouver de quoi les faire condamner, et idéalement les faire taire. Gauche radicale en tête. Le conflit et l’archipellisation des médias aboutissent à tuer le débat en ne s’encombrant plus de la contradiction.

L’âge du renouveau

Malgré tout, le paysage intellectuel français s’est transformé ces dernières années. On a assisté, en effet, à la fin de l’hégémonie de la gauche dans le domaine des idées. C’est ce que nous montre Eugénie Bastié à travers un chapitre sur le renouveau conservateur, mais aussi sur la montée en puissance de la droite radicale, qui s’est appropriée à son tour les idées de Gramsci. Pour autant, on ne peut affirmer – loin de là – que la gauche serait vaincue.

Sous l’apparence d’une arène où se battent à armes égales conservateurs et progressistes, c’est en réalité toujours la gauche, par l’influence qu’elle garde dans l’enseignement, l’université et le bas clergé médiatique, qui détermine les règles du jeu, les joueurs autorisés à bretter, et les idées qui ont le droit d’être discutées.

Si « le complexe de gauche » dont nous parlait Thierry Wolton en 2003 commence pour certains à laisser place à une vraie volonté d’en finir avec les excès de précautions langagières et d’assumer ses idées, pas facile cependant de s’exprimer librement face à la montée de la gauche radicale, ponctuée d’appels à la violence et à l’insurrection, doublés dans certains cas d’une nostalgie pour la Terreur, de l’extrémisme assumé d’un Frédéric Lordon, ou encore d’un populisme de gauche inspiré par Chantal Mouffe et Ernesto Ladau, et ceux qui entendent déconstruire  l’adversaire.

S’il recule dans l’opinion, si des intellectuels de droite lui portent l’estocade dans les médias, le gauchisme culturel se trouve toujours chez lui à l’université, voire se radicalise. À la Sorbonne, les masters en études de genre font carton plein (depuis dix ans À Paris-VIII et depuis 2019 À Paris-I), et les postcolonial studies se font un chemin à l’EHESS et à Sciences-Po. Le genre et la race, obsessions importées des campus américains, où l’on se spécialise de plus en plus fonction d’un objet d’étude plutôt que d’une discipline, installe de plus en plus la « dictature des identités » au coeur des universités françaises.

Et les libéraux, dans tout cela ?

Un chapitre y est également consacré. On peut regretter qu’Emmanuel Macron semble de prime abord y être assimilé à l’un de ses partisans proclamés et Nicolas Baverez apparenté à l’une des figures intellectuelles qui en serait les plus connues. Mais c’est bien là ce que beaucoup de Français croient.

Heureusement, un peu plus loin Eugénie Bastié cite à propos Mathieu Laine et Jean-Philippe Feldman, dont elle semble avoir lu l’ouvrage Transformer la France. Mais aussi Olivier Babeau, Agnès Verdier-Molinié et plusieurs autres représentants de différents courants du libéralisme.

Le vocable néolibéral en vogue est également repris, même si ce n’est pas à son compte, Eugénie Bastié gardant la relative neutralité propre à tout bon analyste. Le constat d’ensemble est plutôt assez lucide, puisqu’elle retient le caractère peu libéral de la France et son État centralisateur jacobin.

Elle identifie bien également ensuite les grands auteurs historiques de la tradition libérale française. Ce qui est assez rare chez un journaliste, ces derniers ayant généralement tendance à en présenter une vision erronée.

Sans oublier aussi les représentants extérieurs tels que Johan Norberg ou les différents think tanks français venant pallier les lacunes d’un système universitaire trop spécialisé ou militant. On peut ainsi lui donner parfaitement raison lorsqu’elle écrit :

La défaite intellectuelle du libéralisme est visible. Sur les étals des librairies, les livres des populistes, des conservateurs et de la gauche radicale se pavanent. Aux États-Unis, les économistes français qui triomphent ne sont pas libéraux mais socialistes. Thomas Piketty, dont le pavé, Le Capital au XXIe siècle, a fait un carton, y a été accueilli comme une rock star.

Mais, lucide sur ce que représente le libéralisme et ses nuances, dont elle est capable de donner d’assez nombreux détails, sans pour autant y adhérer, Eugénie Bastié reconnaît que :

Reprise en main de notre cognition face à l’économie de l’attention, défense de la vie privée contre le capitalisme de la surveillance, sauvegarde de la liberté d’expression à l’ère des nouvelles censures : le libéralisme a un rôle à jouer dans les nouveaux défis du XXIe siècle. Face au technodictatures et au combat des réseaux sociaux, la question de la liberté de l’individu, de sa capacité de résister à la pression sociale, la culture du débat deviennent à nouveau indispensable. La possibilité même d’une vie intellectuelle en dépend.

La guerre des gauches

La gauche, quant à elle, a bien changé et semble en pleine déconfiture. Beaucoup d’intellectuels ne se retrouvent plus dans les tournures qu’elle prend ces dernières années.

Est-ce la gauche qui a perdu la bataille des idées ou la droite qui l’a gagnée ? Il existe une troisième réponse : ni l’un ni l’autre. Les nouveaux clivages idéologiques ont effacé cette frontière intellectuelle datant de la Révolution française, et nombre de figures majeures de la vie des idées ne se reconnaissent plus dans ce découpage partisan.

Lorsque certains intellectuels renommés en viennent à être catalogués de néoréactionnaires à la suite de l’attaque en règle de Daniel Linderberg en 2002, n’est-ce pas le réel qui a changé ? interroge Eugénie Bastié. Les intellectuels mis en cause, Alain Finkielkraut, Pascal Bruckner, Luc Ferry, Pierre Nora ou Marcel Gauchet, entre autres, continuent d’ailleurs de se définir comme étant de gauche.

Mais ils ne se reconnaissent ni dans la dénégation du réel, ni dans le multiculturalisme ou l’anticapitalisme qui dominent dans la gauche d’aujourd’hui. Pas plus que dans la spectaculaire baisse du niveau de réflexion intellectuelle caractéristique de l’époque, ainsi que le constate parmi d’autres un Jacques Julliard lui aussi désormais rangé par Lindenberg dans la catégorie honnie.

Dès lors, ces gauches deviennent irréconciliables. Les Républicains laïcistes face aux postcoloniaux, intersectionnels et autres mouvements en vogue actuellement, appuyés par la gauche Mediapart, et souvent qualifiés d’islamo-gauchistes ; leur dessein selon certains étant de substituer au prolétariat parti à droite un peuple de substitution. Sans omettre le populisme intellectuel des Onfray, Guilluy ou Michéa, exécrés par une certaine gauche et au contraire encensés par une Marine Le Pen qui en fait des références.

Nouvelles fractures intellectuelles

Dans la troisième et dernière partie de l’ouvrage, Eugénie Bastié étudie le véritable combat intellectuel qui règne en matière d’histoire, opposant les tenants du roman national, jouissant depuis quelques années d’un certain succès populaire, aux universitaires de gauche engagés dans la déconstruction et l’émergence d’une histoire postcoloniale à dominante multiculturaliste.

Elle présente ensuite la victoire bourdieusienne remportée haut la main dans le domaine de la sociologie sur l’individualisme méthodologique que défendait un Raymond Boudon demeuré quasi-inconnu. Les auteurs minoritaires tels un Gérard Bronner se trouvant marginalisés (il n’a plus reçu de promotions depuis de nombreuses années) ou présentés au mieux comme de vulgaires essayistes comme dans le cas de Marcel Gauchet. Au profit des sociologues à visée militante.

Pire encore, le postmodernisme ne s’embarrasse plus guère des critères de la science, pour s’engager dans un militantisme tourné vers les théories du genre et du racialisme, fondées sur un constructivisme noyé dans un langage hermétique qui confine à l’imposture.

Cette sociologie militante s’éloigne du critère de scientificité tel que défini par l’épistémologue Karl Popper. Pour Karl Popper, ce qui distingue une théorie scientifique d’une théorie métaphysique (ou d’une idéologie), c’est sa possibilité d’être réfutée, ou falsifiée. Une théorie infalsifiable, c’est-à-dire non scientifique, est une théorie qui résiste à la démonstration du contraire, et inclut cette réfutation comme faisant partie de la théorie. Si vous êtes contre le marxisme, c’est que vous êtes un bourgeois ; si vous êtes contre la théorie du genre, c’est que vous êtes un hétérosexuel ; si vous êtes contre les postcolonial studies, c’est parce que vous êtes blanc. Il n’y a pas d’opinions mais des intérêts masqués en croyances : rien ne sert de débattre avec un dominant.

L’ouvrage se termine par des chapitres consacrés successivement à la radicalisation féministe (et ses contradictions), là encore sans nuance ni tempérance, à l’entrisme de la race dans l’université et plus largement dans la société avec tous les effets pervers que l’on ne connait que trop actuellement.

Sur les murs de la Sorbonne (Paris-VIII) on ne lit plus des slogans appelant à la révolution et à la liberté mais : « Mort aux Blancs » et « Femmes, voilez-vous ! ». À Sciences Po, des étudiantes organisent un « Hijab-Day », invitant les élèves à se couvrir les cheveux pour « sensibiliser sur la question du foulard en France ». Des étudiants en journalisme réclament « des formations au traitement journalistique des discriminations de genre, d’orientation sexuelle ou de race ».

Déconstruction (héritage de Foucault, Deleuze et Derrida), intersectionnalité, obsession du soi-disant « Privilège blanc » et des rapports dominants/dominés, pensée décoloniale, autant d’éléments d’un fanatisme devenu préoccupant et qui gangrène de plus en plus notre société actuelle, remettant en cause des notions telles que l’universalisme ou même la mixité. Permettant ainsi de mesurer à quel point nous nous trouvons plongés dans une régression intellectuelle inouïe et plus que préoccupante.

Venus des États-Unis, le cloisonnement des identités et l’émergence de formations – et même de départements entiers – à l’Université française, consacrés aux études de genres ou de cultural studies prennent des proportions inquiétantes. Au sujet du dogme identitaire aux États-Unis, voici ce qu’écrit Eugénie Bastié :

Il est désormais devenu hégémonique sur les campus. Il peut prendre une dimension totalitaire, comme sur le campus d’Evergreen dans l’État de Washington, où la mise en place d’un « comité d’éthique » par la direction en 2015 a dégénéré en véritable terreur progressiste. Les professeurs ont été humiliés dans des scènes d’autocritique, hués et empêchés de se défendre d’accusations de racisme par des étudiants fanatisés. Une journée d’absence, où les Blancs de l’université étaient invités à rester chez eux (pour mieux visibiliser les minorités), a été organisée : un professeur, Brett Weinstein, a refusé, expliquant qu’il était impossible de se prétendre antiraciste et d’empêcher une catégorie de la population de se rendre sur le campus en raison de sa couleur de peau. Il a dû démissionner. L’affaire a pris une tournure nationale, devenant le symbole des dérives du politiquement correct, et a même donné lieu à des auditions au Congrès.

De la « guerre des idées », pouvons-nous nous demander, n’allons-nous pas passer à la guerre (civile) tout court ? Les faits divers redondants et l’impossibilité du débat laissent parfois penser que nous n’en sommes pas très loin…

Mais Eugénie Bastié se veut plus optimiste et porteuse d’espoir. Tout au moins volontariste. Comme elle, nous pouvons penser que ce sont les idées qui guident le monde, et c’est en ce sens qu’il ne faut jamais baisser les bras et, au contraire, sans cesse se mobiliser pour tenter de faire avancer la connaissance et la réflexion. Des idées dépend le sort de l’humanité.

Ainsi, le débat intellectuel contemporain est structuré par deux principes antagonistes : le relativisme et l’intolérance aux opinions d’autrui. La possibilité même d’un accès à la vérité a été soigneusement démantelée et, en même temps, chacun se croit détenteur de « sa vérité » qu’il assène de façon dogmatique dans le débat public, sans prêter une quelconque valeur aux jugements d’autrui. C’est là le nœud du problème. Nous avons accompli le rêve nietzchéen de destruction des idoles. Le marteau de la critique a réduit en pièces le Vrai, le Beau, le Bien, et nous nous retrouvons hagards et tâtonnants à ramasser les morceaux brisés d’anciens idéaux. Certains de ces débris sont érigés en nouvelles divinités par des sectes ayant moins le souci de convaincre que celui de faire taire. Dans l’arène où s’affrontent les points de vue, ce n’est pas celui du plus fort qui l’emporte, mais celui du plus faible, du plus habile à faire valoir sa blessure narcissique aux grandes enchères de la victimisation. Chaque moi est dépositaire d’une sensibilité indémontrable et incommunicable. La bataille idéologique est gagnée par celui qui se plaint le plus fort. Il n’y a plus d’opinions, il n’y a que des ressentis, il n’y a plus de réel mais des interprétations.

Dans ce grand foutoir des subjectivités, que peuvent encore les intellectuels ? Quand un tweet déclenche une guerre, qu’une image d’enfant noyé ouvre les frontières, que le sexe ou la couleur de peau comptent plus que le contenu d’une œuvre ou d’un discours, la raison semble impuissante à guider l’Histoire. Pourtant, malgré cette impuissance, je le crois, les intellectuels sont plus indispensables que jamais. Non pas pour constituer l’avant-garde qui débroussaille le chemin de l’Histoire, le flambeau qui éclaire les masses dans la révolution, mais pour tenter modestement d’apporter de la nuance là où règne le manichéisme, du doute là où règne un esprit critique ivre de sa puissance, de la raison là où règne l’émotion et de la conversation là où règne l’anathème.

 

Eugénie Bastié, La guerre des idées, Robert Laffont, mars 2021, 312 pages.

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