« Nous souffrons d’un mal en apparence incurable : la tyrannie du statu quo. »

Un entretien avec Jean-Philippe Feldman, coauteur avec Mathieu Laine de « Transformer la France », paru aux éditions Plon.

Contrepoints : Vous partez d’une critique adressée à Lucien Jaume, qui soutient qu’existe un libéralisme proprement français qui se fait sans l’individu. La France serait-il donc le seul pays ou le seul libéralisme possible n’en est pas vraiment un ?

Jean-Philippe Feldman : La notion de « libéralisme sans l’individu » n’a aucun sens. La prétendue absence de « libéralisme du sujet » déforme le libéralisme français du XIXe siècle et plus largement la doctrine libérale. Lucien Jaume cite d’ailleurs comme représentants d’un libéralisme de l’individu des auteurs aussi différents que Constant, Madame de Staël, Tocqueville, Laboulaye et Prévost-Paradol (qui n’est pas libéral !). En traitant superficiellement de Bastiat et en oubliant d’autres auteurs comme Guyot (sans parler du plus Français des Belges, Molinari).

Il y aurait pour Lucien Jaume un vrai libéralisme, qui donnerait le primat aux groupes par rapport à l’individu, et un faux libéralisme, ce qu’il dénomme une « caricature du libéralisme », qui serait constitué par le libertarianisme. Lucien Jaume est un excellent philosophe, mais sa thèse sur le libéralisme français n’est pas admissible. Je vais m’exprimer de manière générale : souvent, ceux qui s’expriment en France sur la question du libéralisme n’ont pas une grande empathie à son égard, ce qui au demeurant est leur droit le plus strict…

L’histoire longue de la France semble être celle de son État, et c’est avec cet État intimement lié au pays qu’il faut réussir à penser la liberté personnelle. Faut-il se résoudre aux accommodements étatistes ou certains auteurs nationaux peuvent nous inspirer pour la réforme, voire la transformation du pays ?

Si la France est profondément étatiste, cela ne justifie pas pour autant que les auteurs libéraux n’y aient point pullulé. Sans oublier les apports de Turgot au milieu du XVIIIe siècle, on peut parler d’un véritable âge d’or du libéralisme français lors de la première moitié du XIXe.

Qu’on en juge : Jean-Baptiste Say, Benjamin Constant, Frédéric Bastiat. On peut y ajouter Alexis de Tocqueville, dans un sens autrement conservateur. Ensuite, il est vrai, le libéralisme français décline, malgré des auteurs de qualité : Laboulaye, Simon, Guyot, entre autres.

Tous ces auteurs ont été confrontés, mutatis mutandis, à des problèmes similaires ou semblables aux nôtres : accroissement de la sphère de l’État, lutte entre le pouvoir et la liberté, augmentation du budget de la puissance publique, hausse de la fiscalité, protectionnisme, arbitraire législatif, bureaucratie envahissante, etc. Les leçons qu’ils ont tiré de ces faits, leurs projets peuvent nous inspirer par leurs grands principes. Bastiat n’avait-il pas anticipé la faillite de la Sécurité sociale dès le milieu du XIXe siècle ?

Vous appliquez à la France une lecture toute tocquevillienne, qui insiste sur la continuité plus que sur les ruptures. Le principe de continuité en France, c’est l’intervention de l’État dans tous les domaines, et cela depuis près de mille ans. N’y a-t-il pas de périodes d’amélioration ou de pauses notables dans ce qui ressemble à une longue marche vers la politisation de la société française ? Il y a quelques mythes libéraux de l’histoire de France qui s’effondrent, comme par exemple celui du Code civil, comme véritable constitution du pays et fondement de l’aspect le plus libéral de son histoire récente, ou alors de la IIIe république comme gardienne des libertés fondamentales…

La croissance de l’État est un phénomène patent et apparemment irrésistible depuis des siècles. Mais elle n’a rien eu de linéaire. Ainsi, il est arrivé par exception que les finances publiques soient convenablement gérées, mais de manière trop sporadique. Les débuts de la Ve République peuvent s’analyser sur ce point comme une réaction aux dérives de sa devancière.

Néanmoins, l’un des objets de Transformer la France est de démythifier quelques prétendus « grands hommes » ou périodes de l’histoire de France. Le Code civil n’a rien de libéral et il eût été étonnant qu’un antilibéral radical comme Bonaparte eût soutenu la construction d’un recueil libéral ! Quant aux débuts de la IIIe République, nous avons tendance à nous souvenir des grands lois dites libérales des trois premières décennies : liberté de la presse, droit de réunion, droit d’association, séparation des églises et de l’État….

Il est indéniable que sur bien des points – avec des réserves – ces lois améliorèrent la réglementation. Mais il ne faut pas oublier le retour à un protectionnisme, notamment agricole, plus prégnant que sous l’Empire libéral, qui n’avait d’ailleurs que peu de choses à voir avec le libéralisme : libéralisation partielle serait une expression plus exacte, l’interventionnisme tous azimuts, la croissance du budget de l’État et de la fiscalité, les lois dites scélérates, etc.

Bien entendu, il faut comparer ce qui est comparable : à l’aune de la fin du XXe siècle ou du début du XXIe, nous serions pour beaucoup heureux d’avoir un État aussi léger que dans les années 1875-1914. Mais le fiscalisme y règne à un niveau rarement atteint dans les autres pays occidentaux de l’époque.

La place de l’État dans la politique et l’histoire de France n’a pas seulement des incidences fiscales et douanières mais tempère beaucoup la légende de la France « pays des droits de l’homme » : le point historique et juridique de l’Ancien régime nous condamne-t-il à ne jamais connaître de véritable état de droit ? En ce sens, la Ve république est-elle réformable ?

Il n’y a pas de fatalisme. Mais le temps long nous apprend que la France n’a jamais été ce qui sera appelé de manière moderne un véritable État de droit. Notre procédure pénale est issue pour partie de l’Ancien Régime et il est difficile d’y voir un compliment. La Révolution française a magnifié les droits de l’homme, et du citoyen, grâce à un texte formellement magnifique.

Mais la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 était affectée de graves erreurs, à commencer par son légicentrisme. Et n’oublions pas que, afin d’obombrer les conditions douteuses de son retour au pouvoir, De Gaulle a laissé de côté en 1958 la thématique des droits et libertés. La nouvelle Constitution a d’ailleurs repris pour l’essentiel les textes de 1946, alors sous influence marxiste…

Il est vrai que la guerre d’Algérie n’incitait guère à s’appesantir sur le sujet ! Le slogan « La France, pays des droits de l’homme » est… un slogan. D’abord parce que les pays anglo-saxons les ont énoncés avant nous – l’Amérique – ou bien avant nous – l’Angleterre.

Ensuite, effectivement, car les droits de l’homme n’ont jamais été garantis de manière optimale dans notre pays. Toutefois, des progrès ont été opérés sous la Ve République, non sur le fond – la prolifération des droits-créances a accompagné la croissance de l’État comme son ombre portée – mais procéduralement avec l’émergence d’un contrôle de constitutionnalité des lois et la possibilité pour les justiciables de poser une question prioritaire de constitutionnalité.

Le constat est dur, mais l’esprit du livre demeure optimiste : d’où viendra la transformation ? L’État lui-même peut-il trouver des ressources et des motivations pour se réformer lui-même ?

Réformer est une tâche exigeante. Transformer plus encore. Nous souffrons d’un mal en apparence incurable : la tyrannie du statu quo. Tout le monde défend ses oripeaux de privilèges sans se rendre compte du caractère mortifère de l’immobilisme général.

En ce sens, la droite, le centre et la gauche portent une responsabilité dans l’échec français qui s’est traduit par une dette publique très élevée, et un titre peu envié de champion du monde des prélèvements sociaux et même depuis peu des prélèvements obligatoires.

La réforme n’est plus un choix, c’est une nécessité. Ce qui est regrettable, c’est que la France ne se réforme que lorsqu’elle ne peut plus faire autrement. Le moment est venu. Aucune réforme n’aboutira sans une collaboration de la société civile et de l’État. D’autres pays y ont réussi, parfois brillamment, parfois dans un contexte autrement délicat que celui de notre pays. Il n’y a donc pas de motif de sombrer dans le pessimisme.

Propos recueillis par Frédéric Mas.

Jean-Philippe Feldman, Mathieu Laine, Transformer la France, éditions Plon, janvier 2018, 288 pages.