Contre la passion de l’identité, il faut défendre le message des Lumières

George Floyd Rally at North Park (2020 May) By: Anthony Crider - CC BY 2.0

L’esprit des Lumières qui a fait entrer l’Europe puis le monde dans la modernité s’appuie sur la découverte d’une commune humanité aux antipodes des racismes et des entreprises identitaires contemporaines.

Par Frédéric Mas.

La crise qui traverse les États-Unis après la mort de George Floyd, et qui s’est étendue à l’Europe touche à la question centrale de l’identité, qui depuis la fin de la Guerre froide ne cesse de prendre de l’ampleur, et se traduit aujourd’hui par toutes les entreprises politiques communautaristes, indigénistes et xénophobes présentes sur le spectre politique national.

De l’extrême droite à l’extrême gauche, ce qui est en procès permanent, c’est l’héritage rationaliste, universaliste et progressiste des Lumières. Au nom du nouveau collectivisme racialiste et identitaire qui endort les esprits, l’idéal d’autonomie, de liberté individuelle conçue comme naturelle à l’Homme est oublié, ou même travesti.

La crise du rationalisme

Il est facile de définir ce qu’on entend par « politique identitaire » (identity politics). Pour Jonathan Rauch, de la Brookings Institution, il s’agit de la mobilisation politique d’un groupe autour de thèmes comme la race, le genre ou la sexualité, à l’opposé du parti, de l’idéologie ou d’un intérêt pécuniaire.

Il ajoute qu’aux États-Unis, ce type de mobilisation n’est pas nouveau, pas exceptionnel, illégitime ou particulier à l’extrême gauche1. Former des coalitions pour atteindre ses objectifs fait partie de l’esprit même de la politique. Aujourd’hui, se mobiliser contre le racisme en reprenant ce répertoire politique est tout à fait normal, et même légitime.

Seulement pour Jonathan Haidt et Greg Lukianoff, ce qui fait la différence, c’est la manière dont les coalitions sont constituées. L’identité peut être mobilisée d’une manière à souligner le caractère primordial de notre commune Humanité, en particulier quand il s’agit de défendre les droits et la dignité de certains êtres humains dont les droits et la dignité sont bafoués parce qu’appartenant à un groupe minoritaire.

L’identité peut aussi être mobilisée d’une manière à flatter notre instinct tribal et à agréger des individus au nom d’une haine partagée contre un autre groupe érigé en ennemi commun.

D’un côté, il y a Martin Luther King Jr et le mouvement des droits civiques qui s’élève contre le racisme et la discrimination, de l’autre, les groupes suprémacistes de droite ou de gauche tout occupés à alimenter les passions et les ressentiments entre groupes identitaires.

Cette manière d’envisager la politique identitaire apostasie la raison et flatte les passions les plus abrasives de la multitude. Pour le philosophe Thomas Hobbes, la peur, l’avidité et la vaine gloire constituent trois ressorts fondamentaux de la nature humaine que la raison doit subsumer pour sortir de l’état de guerre de tous contre tous.

La politique identitaire devenue passionnelle pousse la compétition entre groupes en jouant sur les besoins de sécurité suscités par la peur, de rétributions matérielles suscitées par l’avidité et de reconnaissance par la vanité. Dans le cas américain, à la demande de reconnaissance des victimes des violences policières répond la demande de sécurité des électeurs de Donald Trump, ce qui se traduit par une montée aux extrêmes.

La crise de l’universalisme

Comme le note Stéphanie Rosa dans son ouvrage récent La gauche contre les Lumières (Fayard, 2020), la culture commune de l’extrême gauche antiraciste a changé depuis les années 1970.

Devenue « intersectionnelle », elle se caractérise désormais par une hostilité radicale à la génération précédente en instruisant le procès de la totalité de l’Occident, réduisant toute prétention universaliste à des stratégies cachées de défense de la suprématie blanche ou du patriarcat, y compris au sein des groupes progressistes eux-mêmes.

Ce nouvel anti-universalisme triomphe sur les campus et constitue la nouvelle éducation des élites occidentales qui conçoivent maintenant la déconstruction comme seule réponse politique possible face à une histoire réinterprétée par pure idéologie.

La crise du progressisme

L’extrême droite et l’extrême gauche contemporaines convergent dans une même hostilité au progrès, qu’elles réduisent à un mythe positiviste né quelque part au XIXe siècle. En général, cette hostilité s’accompagne d’une rhétorique apocalyptique sur les méfaits du capitalisme en matière écologique ou sur les solidarités traditionnelles anciennes, nécessairement supérieures à l’anomie moderne.

La croissance fantastique qui a explosé à partir du XVIIIe siècle, enrichissant l’Europe puis une grande partie du reste du monde et améliorant les conditions de l’Humanité de manière exceptionnelle est totalement ignorée au profit des vieilles grilles de lecture marxisantes et décroissantistes héritées du gauchisme néo-luddite des années 1970.

Revenir à l’esprit libéral des Lumières

L’esprit des Lumières qui a fait entrer l’Europe puis le monde dans la modernité s’appuie sur la découverte d’une commune humanité, Humanité capable de se donner ses propres lois sans faire allégeance de manière aveugle aux groupes sociaux ou aux institutions sans examen rationnel.

Il marche de concert avec la science, l’égalité politique et la tolérance2. C’est cet esprit profondément libéral, enraciné dans l’expérience du droit naturel, qui nous permettra de mettre un terme à la compétition entre passions identitaires.

  1. Cité par Jonathan Haidt et Greg Lukianoff, in The Coddling of the American Mind, Penguin, 2019, p. 59.
  2. Steven Pinker, Enlightenment now, Penguin, 2018.
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