L’État français peut-il ne plus s’endetter ?

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Le premier point sur lequel l’État doit porter les efforts est relatif aux fraudes gigantesques en matière de prestations sociales.

Par Claude Sicard.

La dette extérieure de la France ne cesse de croître. À présent, les discussions vont bon train à propos de la nécessité de son remboursement.

Les avis sont partagés. Les taux d’emprunt sont quasiment nuls, et s’endetter ne coûte rien. Pourquoi donc se priver de cette facilité ?

Dans une tribune du quotidien Le Monde du 5 février, une centaine d’économistes européens, dont Thomas Piketty, a pris position pour l’annulation d’une partie de cette dette, celle de la BCE, contre un plan d’investissement. Certains hommes  politiques proposent une annulation pure et simple de la dette.

Mais les pouvoirs publics sont formels : la France tiendra ses engagements.

Christine Lagarde, la directrice de la BCE campe sur ses positions :

Une annulation est inenvisageable, car elle serait une violation des traités européens.

Le budget de la nation ne cesse d’être déficitaire depuis plus de quarante années. L’État s’endette donc chaque année pour boucler ses comptes. Le recours à l’endettement pour faire fonctionner notre économie est devenu une pratique courante. La dette du pays en pourcentage du PIB ne cesse donc de croître :

  • 1980 :  20,0 %
  • 1990  : 38,0 %
  • 2000 : 60,0 %
  • 2010  : 81,6 %
  • 2019  : 100,1 %

La crise du coronavirus n’a rien arrangé, nous en sommes maintenant à un peu plus de 120 % du PIB.

En ramenant la dette du pays au nombre d’habitants, nous obtenons le graphique suivant :

Ce graphique est inquiétant. Comment cette courbe pourrait-elle s’infléchir ? La croissance inexorable de la dette va-t-elle pouvoir se poursuivre ainsi indéfiniment ? Sans doute pas.

Pour qu’il y ait un changement de pente, c’est-à-dire une rupture de cette croissance régulière de la dette, il faudrait un bouleversement profond dans la conduite des opérations car ce recours annuel à la dette pour boucler les budgets est devenu structurel.

Beaucoup s’alarment donc de la situation. À droite notamment est dénoncé en permanence un État obèse incapable de maitriser ses dépenses. Agnès Verdier- Molinié, la directrice de l’iFRAP, énonce dans La France peut-elle tenir encore longtemps ? :

Cela ne peut plus durer : ne soyons pas naïfs, les taux d’intérêt vont remonter à un moment ou un autre.

L’accroissement régulier de la dette est dû aux dépenses publiques qui ne cessent d’augmenter. Elles sont passées de 46,4 % du PIB, en 1980, à 55,6 % en 2019. La  France est ainsi le pays où elles sont les plus élevées au monde. La moyenne des pays de l’OCDE se situe à seulement 40,9% du PIB.

Dépenses publiques en pourcentage du PIB :

  • Suisse                    32,7 %
  • États-Unis            37,8 %
  • Royaume Uni      41,0 %
  • Allemagne            45,2 %
  • Suède                    49,3 %
  • France                   55,6 %

Pourquoi les dépenses publiques françaises sont-elles aussi élevées ?

Dans un article récent les excédents de dépenses publiques sont chiffrées à 249 milliards d’euros, soit 192 milliards en dépenses sociales et 57 milliards en dépenses de fonctionnement et investissements.

Le problème se situe au niveau des dépenses sociales qui sont considérables : elles représentent prés de 60 % des dépenses publiques.En 2019,il s’est agi de 34,1 % du PIB, alors que les Pays Bas en sont à 16,7 % seulement, et les Etats-Unis à 18,7 %.

Pourquoi autant de dépenses sociales en France ?

Cette question n’est jamais débattue dans les médias. La désindustrialisation du pays en est à l’origine. La France s’est très fortement désindustrialisée, ce qui a beaucoup appauvri la population. Aujourd’hui en Europe, elle est le pays où la contribution du secteur industriel à la formation du PIB est la plus faible : 10,0 % seulement, alors qu’elle devrait se situer entre 18 et 20 %. C’est le pays européen le plus désindustrialisé, la Grèce mise à part.

Les pouvoirs publics ont été contraints d’accroître de plus en plus les dépenses sociales pour pallier l’appauvrissement de la population résultant de cette désindustrialisation. Cet appauvrissement relatif a été masqué par des prélèvements obligatoires de plus en plus importants et un recours systématique à l’endettement.

La crise du coronavirus a permis une prise de conscience des dégâts causés par cette désindustrialisation. Les pouvoirs publics ont été gravement fautifs en laissant le pays se désindustrialiser, en pensant qu’une société moderne se satisfaisait des activités de service, ce que depuis Colin Clark, les économistes nomment le secteur tertiaire. On a mythifié une « société du savoir et de l’intelligence ».

Conscients de cette erreur, les pouvoirs publics lancent une politique de réindustrialisation du pays, avec un volet relocalisation portant sur les industries essentielles. La pente sera extrêmement dure à remonter car la Chine est là, qui a très vite rattrapé son retard au plan technologique et est devenue l’usine du monde.

Les dépenses sociales constituent le poste principal des dépenses publiques en France. Elles ont eu pour effet d’opérer une forte réduction des inégalités de revenus, s’inscrivant bien dans le cadre de la sociologie des Français.

La France est ainsi aujourd’hui, parmi les pays européens un pays dont l’indice de Gini fait partie des plus faibles, à peine au-dessus du niveau des pays nordiques bien connus pour leur politique de réduction des inégalités.

Le graphique ci- dessous montre la corrélation existant entre les dépenses publiques, calculées per capita, dans différents pays, et leur indice de Gini :

On y observe que la France est exactement sur la droite de corrélation : son indice de Gini correspond bien à ses dépenses publiques.

On rappellera que plus l’indice de Gini est faible, moins sont fortes les inégalités de revenu dans un pays (source BIRD) :

  • Brésil             53,4
  • Mexique        45,4
  • Espagne        34,7
  • Allemagne    31,9
  • France           32,4
  • Suède            30,0
  • Danemark    28,2
  • Norvège        27,6

Pour la France, le chiffre le plus récent soit 29,9, pour l’année 2019 (source INSEE ).

En France, il s’est opéré la jonction de deux éléments :

La révolte des Gilets jaunes a été l’illustration des revendications formulées par des populations dites périphériques qui se sont plaint de l’insuffisance de leurs revenus, de la désertification du territoire et de leur marginalisation.

Les très importantes dépenses publiques en France n’ont rien de surprenant compte tenu des dégâts causés par la désindustrialisation du pays et de la sociologie des Français. Plaider pour les réduire c’est porter atteinte à leur niveau de vie et opter pour davantage d’inégalités dans notre pays. Comme vu plus haut, les dépenses publiques ont un impact très fort sur le coefficient de Gini.

Le premier point sur lequel faire porter les efforts est relatif aux fraudes gigantesques en matière de prestations sociales. Certains avancent le chiffre de 50 milliards d’euros par an.

Le second point concerne l’attribution de prestations sociales à ceux qui ne contribuent pas au fonctionnement de notre économie, comme par exemple les étrangers venant s’installer en France, et en particulier les très nombreux migrants en situation irrégulière.

La réduction des dépenses publiques est étroitement liée aux dépenses sociales.   C’est un sujet clivant et difficile au plan politique, la perspective de leur diminution est donc extrêmement faible. Le gouvernement va soumettre très prochainement son programme de stabilité à Bruxelles.

Il table, non pas sur une réduction des dépenses publiques, mais sur une augmentation à un rythme moindre que précédemment :  0,7 % par an accompagné d’une croissance du PIB de 1,4% par an, en moyenne. Ainsi les dépenses publiques se trouveraient ramenées à 53 % du PIB en 1927. La dette ne représenterait plus que 117,7 % du PIB cette année-là.

Anne de Guigné, dans Le Figaro économie du 9 avril, à propos de ces projections nouvelles :

Au-delà de ces grands marqueurs, le programme reste assez lacunaire sur les moyens de limiter les dépenses.

L’approche de la prochaine campagne électorale n’est certes pas favorable à un programme de réduction des dépenses sociales. Leur progression va donc se poursuivre, comme par le passé et il en résultera un endettement croissant.

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