Libéralisme imaginaire et libéralisme réel

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Pour le libéral, les missions de l’État doivent se limiter strictement aux activités qui par nature ne peuvent pas être exercées sans la coercition, sans le monopole de la violence légale.

Par Pierre V.

Dans un article récent, Gaspard Koenig soutient la thèse qu’un autre libéralisme, distinct de l’utilitarisme, peut et doit exister. Étant donné la vision toute personnelle que Gaspard Koenig se fait du libéralisme, il m’a paru utile de rappeler ce qu’est cette doctrine pour un grand nombre d’entre nous (lecteurs et contributeurs de Contrepoints), et surtout pour ses pères fondateurs.

Dans un autre article récent dans lequel il commente le dernier roman de G. Koenig (L’enfer, éditions de l’Observatoire, 2021, 139 pages), déjà Pierre Bentata constatait un certain nombre de contresens chez G. Koenig qui « sont révélateurs de son incompréhension profonde du système de marché et par extension de ce qu’est une société libérale ».

Dans sa réponse à P. Bentata, G. Koenig nous explique qu’une vie bonne est une vie qui « est davantage fondée sur la réduction stoïcienne des besoins que sur l’accumulation matérielle. »

Il ajoute qu’il « ne fait aucun doute que Tocqueville […] aurait détesté les duty-frees » Qu’en sait-il ?

Puis il pose la question :

« Les marchés tels qu’ils sont structurés aujourd’hui nous offrent-ils vraiment le choix ? Un aéroport est une sorte de monopole naturel : difficile de choisir son aéroport quand on veut prendre l’avion. Avons-nous le choix de contourner le duty free ? […] De même […] les outils numériques, en particulier, tendent à nous piéger dans un tunnel de données… »

Le monde idéal de Gaspard Koenig

En le lisant, on comprend que G. Koenig tombe dans le même travers que bon nombre de critiques du capitalisme : il compare la réalité d’un système, celui du  capitalisme, au monde dans lequel il rêverait de vivre, et il attribue les différences entre les deux aux imperfections du système actuel.

En effet, G. Koenig rêve d’un monde dans lequel les consommateurs auraient un plus grand choix d’aéroports, où nous ne serions pas obligés de passer devant les boutiques de duty free pour accéder aux salles d’embarquement, un monde où la publicité n’aurait pas le rôle invasif qu’elle a aujourd’hui, où il n’existerait pas d’entrepreneurs exploitant les découvertes scientifiques dans le domaine neuronal à des fins bassement marchandes etc.

Le problème de son approche est que, si tout est possible dans les rêves, dans le monde réel, il n’est pas possible de faire comme si nous n’étions pas contraints par la rareté des facteurs de production.

Mais on comprend que dans l’esprit de G. Koenig, ceux qui calculent sont précisément ceux-là qui pervertissent et dénaturent le libéralisme :

« Il existe aujourd’hui un complexe économico-administratif, regroupant les grandes entreprises et la technocratie, qui est obsédé par l’élimination du risque. »

« En revanche, je revendique le droit de m’écarter du néolibéralisme, bien décrit par Michel Foucault comme une forme de gouvernance mêlant utilitarisme économique et contrôle d’État »

« Le libéralisme est une philosophie souple et diverse qui couvre tous les domaines de la vie en société et ne peut se réduire à un économisme étroit »

Ce que G. Koenig dénonce sous les termes « d’obsession de l’élimination du risque », « d’utilitarisme économique », ou « d’économisme étroit », n’est rien d’autre que le fait de tenir compte de la rareté, de l’effort continu des entrepreneurs (et parfois des décideurs publics) pour ne pas gaspiller de ressources rares et pour les affecter à la satisfaction de ce qu’ils anticipent comme étant les besoins les plus urgents des consommateurs.

Mais dans le monde de G. Koenig où la rareté n’existe pas, on peut construire deux ou trois aéroports dans la même zone géographique, cela ne pose aucun problème. Autrement dit, en plus du fait que ce type d’investissement ne va pas forcément dans le sens d’une réduction de l’émission des gaz à effet de serre, G. Koenig n’envisage pas une seule seconde qu’un tel investissement pourrait détourner des facteurs de production d’emplois où ils servent des besoins considérés comme plus urgents par les consommateurs.

Tout cela révèle que G. Koenig fait peu de cas des enseignements de la science économique. Il rêve d’un monde dans lequel la rareté n’exercerait pas ses contraintes sur nos choix et dans lequel l’Homme serait libre de choisir l’aéroport qui conviendrait le mieux à ses aspirations philosophiques, libre d’aller sur des réseaux sociaux gratuits sans subir par la suite de publicités personnalisées etc.

En résumé, Gaspard Koenig illustre parfaitement le fait qu’il est très compliqué de ne pas se fourvoyer dans ses jugements sur le libéralisme quand on n’a pas reçu une solide formation en économie.

Par ailleurs, pour G. Koenig, une société libérale a le devoir d’assurer certaines tâches. Parmi celles-ci : « rendre l’individu libre, en lui donnant non seulement la possibilité mais aussi les capacités d’être autonome […] la société doit permettre à ses membres de s’émanciper d’elle-même et donc de subvenir aux besoins du surfeur de Malibu ! » ; assurer « une instruction que l’on pourra souhaiter plus décentralisée qu’aujourd’hui, mais qui n’en relève pas moins d’une école publique, gratuite et obligatoire ».

Voilà comment G. Koenig conçoit une société libérale. Cette vision du libéralisme n’a évidemment rien à voir avec celle de ses grands théoriciens (John Locke, Benjamin Constant, Frédéric Bastiat, Ludwig von Mises etc.).

Aux yeux de tous ces penseurs, ce qui fait l’essence du libéral n’est pas de revendiquer que la société lui garantisse une « autonomie » (laquelle, sous la forme du revenu universel, n’est rien d’autre que l’institution d’un nouveau « droit à » socialiste, censé remplacer les autres) mais sa profonde aspiration à gérer sa vie lui-même dans tous les domaines :

« Prions l’autorité de rester dans ses limites ; qu’elle se borne à être juste. Nous nous chargerons d’être heureux » – Benjamin Constant.

Libéralisme réel : c’est l’État qui est au service du peuple, et non l’inverse

Pour les libéraux, c’est le peuple qui est souverain et les hommes de l’État qui sont à son service, et non l’inverse.

Le libéral ne veut pas d’une société où ce sont les hommes de l’État qui décident de ce que l’on doit enseigner aux enfants, de qui doit l’enseigner ou de comment on doit l’enseigner. Le libéral ne veut pas d’une société où les assurances maladie, retraite etc. sont largement collectivisées. Le libéral ne veut pas d’une société où les hommes de l’État ont le pouvoir d’imposer à la population des couvre-feux, des confinements etc., parce qu’ils ont arbitrairement décidé qu’en période de pandémie les avantages de ces mesures l’emportent sur leurs inconvénients.

Il faut comprendre que ces atteintes exorbitantes à nos libertés individuelles que sont les couvre-feux et autres confinements en période de pandémie sont la conséquence logique de l’interventionnisme étatique dans le domaine de la santé. Dans la mesure où des pans entiers d’activités relèvent aujourd’hui de la responsabilité de personnes morales publiques (État national, collectivités locales, établissements publics, Union européenne etc.), quand le service attendu n’est pas au rendez-vous, c’est logiquement contre ces décideurs publics que l’opinion publique se retourne.

Ainsi, dans un système dans lequel la santé est publique, cela devient la faute du gouvernement si les hôpitaux publics ne sont pas en capacité de prendre en charge la totalité des patients covid.

Et c’est précisément parce que les citoyens leur mettent cette responsabilité sur le dos que les hommes de l’État s’arrogent le droit de nous imposer des règles, en bafouant nos libertés, censées contribuer au fait que les services attendus par les usagers des services publics seront bien délivrés.

Les citoyens ne peuvent pas à la fois tout attendre des hommes de l’État et dans le même temps leur reprocher la mise en place de ces mesures attentatoires à nos libertés.

La seule façon d’en sortir est que l’État et les autorités publiques en général se retirent de la gestion de tous ces secteurs d’activité et laissent la société civile s’en charger.

De la même manière, le libéral ne veut pas non plus d’une société dans laquelle les hommes de l’État décident, à la place des individus, ce que doit être la « générosité citoyenne », c’est-à-dire décident de l’aide qu’il convient d’apporter aux nécessiteux, aux individus en quête d’autonomie etc.

En bref, pour le libéral, les missions de l’État doivent se limiter strictement aux activités qui par nature ne peuvent pas être exercées sans la coercition, sans le monopole de la violence légale, lesquelles se réduisent à l’armée, la police et la justice et éventuellement le financement de quelques infrastructures.

Précisons qu’en ce qui concerne l’armée (équipements militaires et soldats), aux yeux des libéraux son utilisation doit être strictement limitée à la défense du territoire national (à l’image des pays neutres comme la Suisse) et non pour faire régner une justice ou un ordre  international, dont l’Histoire montre qu’il aboutit surtout à instaurer du désordre un peu partout…

Pour en revenir au libéralisme tel que le rêve G. Koenig, il faut rappeler ceci : le libéralisme n’est pas et n’a jamais été la promesse d’un monde fraternel, sans égoïsme, sans cupidité, sans bêtise, sans superficialité, sans matérialisme etc.

La métamorphose du « vieil homme » en « Homme nouveau » (pour reprendre les termes de Saint Paul) ne relève pas du champ du libéralisme dont les ambitions sont beaucoup plus modestes : la paix, la prospérité (qui n’est pas la promesse de la disparition de toute misère et de toute pauvreté sur Terre), et la liberté de gérer sa vie soi-même dans tous les domaines (hormis les trois exceptions précitées), ce qui passe par le plus grand champ d’application possible et par le plus grand respect possible du droit de propriété privée.

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