« L’enfer », de Gaspard Koenig

Désormais, l’Enfer est un réseau d’aéroports où se pressent et s’amassent des damnés disposant d’un crédit illimité pour s’offrir les plaisirs dont ils ont toujours rêvé. Sur le nouveau conte philosophique de Gaspard Koenig.

Par Pierre Bentata.

J’ai lu L’Enfer de Gaspard Koenig. D’une traite, car l’auteur est doué, à n’en point douter. Sa plume est affûtée, précise et vive, donnant à son récit un rythme enlevé. Au long des 144 pages, on alterne avec plaisir analyse critique de nos sociétés modernes et jugement rétrospectif d’un homme sur son passé. Tout le talent de Gaspard Koenig est là : dans cet aller-retour entre le général et le particulier, le macro et le micro, qui fait de ce roman un véritable conte philosophique.

D’ailleurs, l’auteur ne cache pas cette ambition. Dès la première page, dès le titre même, on sait où il nous entraîne et ce qu’il veut nous montrer. Partageant les pensées de son personnage principal, le lecteur découvre l’Enfer et ses rouages modernes.

Dépoussiérer l’Enfer

Et c’est là l’originalité du livre : dépoussiérer l’Enfer pour le remettre au goût du jour. Finis les flammes et les bûchers ardents, terminées les séances éternelles de torture ; le mal a changé de visage pour s’adapter à l’époque. Désormais, l’Enfer est un réseau d’aéroports où se pressent et s’amassent des damnés disposant d’un crédit illimité pour s’offrir les plaisirs dont ils ont toujours rêvé.

Mais quoi de si terrible là-dedans ? Une seule chose, insignifiante au départ : si les damnés peuvent voyager d’un aéroport à l’autre, il leur est impossible d’en sortir. Les voilà condamnés à jouir pour l’éternité des produits en duty free, des salons de massages et des services grand luxe, sous la pression des vols qu’il faut prendre chaque jour.

Ce qui relevait du rêve – tout posséder, tout consommer – devient un cauchemar où chacun devient esclave d’un système entièrement et parfaitement calibré pour promouvoir la consommation.

Lentement, à l’image du héros dont on suit le chemin de croix, les hommes cessent de véritablement profiter de tout ce qui les entourent. Obsolescence programmée et course à la consommation oblige, ils doivent renouveler leurs achats en permanence.

La jouissance à court terme tue toute possibilité de bonheur véritable. Tout relève de la compulsion, de la contrainte et de la frustration. Et tout cela dans un mouvement perpétuel, effréné, qui interdit le moindre moment de répit.

Ainsi, les damnés deviennent esclaves de leurs consommations, centrés sur eux-mêmes et insidieusement, le système les prive du calme et des joies de l’introspection, puis de la capacité à communiquer avec les autres avant de les priver de leurs pensées. Dans cet Enfer, les damnés finissent comme les zombies de Romero.

Pourtant, à mesure que nous avancons dans le récit, un doute se fait de plus en plus envahissant. De quoi parle-t-il ? Le système qu’il dénonce ne fait pas de mystère ; c’est bien la société de consommation et son organisation capitaliste qui définissent l’Enfer.

La recherche d’efficience permanente, l’omniprésence de la publicité, le divertissement, partout et tout le temps. D’ailleurs, on apprendra que le héros ne doit sa condamnation qu’à sa défense du capitalisme. Lui, simple professeur d’économie, qui n’a jamais commis aucun crime, est coupable d’être capitaliste, ou plus précisément d’avoir défendu un système dans lequel personne ne pourrait désirer passer l’éternité. Et c’est bien là le hic !

Du capitalisme au totalitarisme

En condamnant un homme pour ces idées, Gaspard Koenig change de braquet. Car cette conception de la culpabilité n’est pas celle du capitalisme mais du totalitarisme. Serait-ce une simple erreur, une facilité d’écriture ? Point du tout. En réalité, la critique du système dans son ensemble connaît les mêmes écueils.

Le reproche fondamental qu’adresse Gaspard Koenig au capitalisme est celui de noyer les hommes dans une poursuite de petites jouissances sans valeur ; sauf qu’il oublie que dans une économie de marché, nul n’est forcé de jouer le jeu, et personne ne le fait 24 heures sur 24. C’est même tout le contraire.

L’économie de marché permet à chacun de réduire le temps de travail et de consommation pour mieux s’adonner à ce qui lui plaît vraiment. Sans économie de marché, pas de société ouverte, chère à Karl Popper, pas de singularité, pas d’épanouissement.

L’auteur manque sa cible parce qu’il la définit comme un système figé, centralisé et autoritaire, c’est-à-dire l’exact opposé de ce qu’elle est. D’où la caricature qu’il nous inflige d’un Milton Friedman rebondissant béatement sur un trampoline en se réjouissant de vivre au Paradis, entendu comme un système de production et de consommation infinies qui prévient toute inflation.

Réduire cet homme à cette posture, c’est ignorer les dizaines d’heures de débat auquel il participa dans son émission « Free to Choose » pour expliquer la relation entre liberté et marché.

C’est surtout oublier son article essentiel « The Methodology of Positive Economics » dans lequel il ne renie rien de la complexité des individus et de la diversité de leurs aspirations.

Il en va de même de l’idée, lancée au détour d’une phrase, selon laquelle les économistes libéraux cherchent à réduire les coûts de transaction – toutes les frictions qui entravent la coopération marchande – alors que c’est tout le contraire. Si Ronald Coase a inventé ce concept, c’était justement pour démontrer l’importance et l’inéluctabilité de ces frictions !

Une critique naïve ?

Alors on s’interroge. Qu’est-ce que cet Enfer peut bien avoir de commun avec les sociétés marchandes ? Le lecteur assidu des ouvrages d’économie et le familier de la philosophie libérale ne pourront qu’être désarçonnés, se demandant sans doute si l’auteur n’essaye pas de réhabiliter le libéralisme en jouant lui-même le rôle du critique naïf, à côté de la plaque.

À ceux-là, je ne dirais qu’une chose : « Toi qui lis ces lignes, abandonne toute espérance. » Car rien ne permet de penser que Gaspard Koenig se prête à un tel jeu de miroir. L’incompréhension de l’économie et de la philosophie libérales doit être prise au premier degré semble-t-il.

Bien sûr, il s’agit d’un récit philosophique et non d’un traité d’économie. On ne saurait donc tenir rigueur à l’auteur de ces contresens. Mais ils sont révélateurs de son incompréhension profonde du système de marché et par extension de ce qu’est une société libérale.

Le libéralisme accorde la souveraineté aux individus, nul n’est forcé de consommer, d’accumuler en permanence, de cesser de penser ; personne n’oblige quiconque à être en mouvement perpétuel et aucune porte n’est fermée. Tout l’inverse de ce que dépeint cet Enfer totalitariste, qui, à bien y regarder, décrit davantage une dystopie constructiviste de type socialiste qu’une société marchande.

On m’opposera sûrement de m’attacher aux détails, d’accorder plus d’importance au lieu du récit – l’aéroport – qu’au message de fond – le libéralisme c’est mal, revenons à la frugalité. Reste qu’un lieu sans porte était particulièrement mal choisi pour décrire une société libérale, et que le message de fond est aussi erroné que naïf.

Pour être conforme au système libéral, il aurait fallu changer deux petites choses : que chacun soit libre de quitter l’aéroport quand il le souhaite, pour flâner ou se cultiver, et que tous les producteurs s’intéressent véritablement aux besoins des clients.

Mais si Gaspard Koenig n’a pas fait cela, c’est qu’il sait bien qu’alors, son récit n’aurait plus parlé de l’Enfer, mais du Paradis sur Terre. C’est moins vendeur ! Or, maximiser ses ventes, ça compte, même pour un anti-libéral…

Gaspard Koenig, L’enfer, éditions de l’Observatoire, 2021, 139 pages.

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