Éloge de l’individualisme libéral 

Atlas by Roman Kruglov(CC BY-NC-ND 2.0)

En s’alliant libéralisme et individualisme peuvent donner chacun le meilleur de lui-même, se corrigeant réciproquement de leurs insuffisances potentielles et s’enrichissant mutuellement.

Par Alain Laurent.

Qu’y a t-il de pire au monde que le nazisme, le djihadisme ou la pédophilie ? L’individualisme, bien sûr ! Forcément « forcené » selon l’anti-individualisme primaire idéologiquement dominant, « atomisation du corps social », « déliaison » et « désaffiliation » sociales en sont les funestes conséquences, sans compter un hédonisme matérialiste et un désastreux repli sur soi. Mais l’ennemi public n°1, c’est sans conteste l’individualisme libéral, conjuguant l’individualisme à un horrible libéralisme forcément « débridé » ou « ultra ».

Pourtant, cette alliance a été le sel de la civilisation occidentale et le terreau intellectuel du primat de la liberté individuelle responsable et la créativité entrepreneuriale. Et rien n’importe donc plus que la rétablir dans sa vérité et sa signification non biaisée.

De l’individualisme bien compris

Distingué et expurgé de ses pratiques dégradées (égoïsme trivial, narcissisme…), l’individualisme présente sous sa version « noble » et philosophique une singulière diversité d’interprétations : individualisme « aristocratique » (Nietzsche), anarchisant (Stirner), dissident (G. Palante), spirituel et existentiel (Kierkegaard), socialisante (O. Wilde, Jaurès), libertaire ( É. Armand), libertarien (Spooner, Nozick) – et… libéral.

Historiquement premier à le faire, Benjamin Constant a su en caractériser la commune « substantifique moelle » :

L’individualisme établit pour premier principe que les individus sont appelés à développer leurs facultés dans toute l’étendue dont elles sont susceptibles ; que ces facultés ne doivent être limitées qu’autant que le nécessite le maintien de la tranquillité, de la sûreté publique ; et que nul n’est obligé, dans ce qui concerne ses opinions, ses croyances, ses doctrines, à se soumettre à une autorité intellectuelle en dehors de lui… (Revue encyclopédique, 1er février 1826).

Voici donc ce qu’est l’individualisme bien compris : la créativité humaine réside dans cette seule réalité pensante qu’est l’individu, et elle a pour condition nécessaire l’indépendance d’esprit, accomplissement d’une « déclaration d’indépendance individuelle » (Ralph Waldo Emerson).

Libre gouvernement de soi, volonté de pleinement exercer notre capacité d’autonomie par l’autodétermination en décidant par nous-mêmes de ce qui nous importe, désir de vivre « selon soi » (Montaigne), par soi et pour soi (mais pas que pour soi !) en sont, comme la souveraineté sur soi, les expressions existentielles conséquentes – aux antipodes du conformisme, du collectivisme et du groupisme.

Les sources de l’individualisme libéral

Parmi toutes les versions possibles de l’individualisme, la « libérale » apparaît la plus cohérente et porteuse de « convivance » en ce qu’elle assure et garantit un droit de propriété sur soi indispensable à la souveraineté de l’individu, et qu’en s’adressant à l’individu en général, elle s’applique à tous les individus et pas seulement soi-même.

Cette spécificité s’explique historiquement : individualisme et libéralisme sont simultanément apparus et pour les mêmes raisons lors de la Renaissance, d’emblée en forte intersection matricielle axée sur une revendication de liberté individuelle étendue à tous les aspects de l’existence – sans autorisation ni permission des « autorités ».

Et de Locke et Humboldt à Mises ou Revel, ce sont bien souvent les mêmes penseurs qui ont « inventé » l’individualisme et le libéralisme, puis les ont explicitement conjugués en donnant corps de manière polyphonique à l’individualisme libéral.

« Sans individualisme, il n’y a pas de libéralisme » put en conclure le philosophe Norberto Bobbio.

Les vertus d’une belle alliance

En s’alliant libéralisme et individualisme peuvent donner chacun le meilleur de lui-même, se corrigeant réciproquement de leurs insuffisances potentielles et s’enrichissant mutuellement. C’est en s’inspirant de la philosophie sociale et morale libérale que l’individualisme peut parer au risque de dérives erratiques et anomiques provoquées par une conception hyperbolique de la souveraineté individuelle.

Dans l’individualisme libéral, le libéralisme canalise la force motrice de l’individualisme, lui permet de socialement s’organiser et d’être vécu en société, en sanctuarisant juridiquement le respect et le développement de la liberté individuelle par le Droit, décliné en droits s’imposant à l’État chargé de les protéger. Et en institutionnalisant la logique de la responsabilité individuelle, condition d’une pleine jouissance de la liberté individuelle en société en incitant les individus (considérés en acteurs autonomes) à assumer les conséquences de leurs actions, à les réparer et à tout faire pour les anticiper et les éviter.

L’individu responsable de l’individualisme libéral est du coup un individu fiable, qui inspire confiance aux autres dans un lien social authentique nourri d’une responsabilité qui n’est pas le « revers » de la liberté individuelle mais sa condition régulatrice d’exercice en commun.

De l’individualisme, le libéralisme reçoit un robuste ancrage dans l’individuel et l’interindividuel sans lesquels il perd son assise théorique et sa raison morale d’être. Présupposant l’existence première des individus, le soubassement cognitif du libéralisme n’est effectivement autre que l’ « individualisme méthodologique » qui, contre les conceptions holistes, voit dans les phénomènes sociaux le résultat complexe d’un « effet de composition » produit par les relations entre individus dotés d’autonomie.

Trop de libéraux croyant par ailleurs que seul l’État peut menacer la liberté individuelle, la pétition individualiste leur rappelle qu’elle l’est tout autant par le collectivisme moral, culturel et sociétal. Et qu’il revient à un État de droit musclé de sécuriser l’indépendance et la liberté effective de choix de l’individu contre la tutelle du groupe, l’assignation communautariste à résidence culturelle forcée et le retour à l’enfermement grégaire du « tribalisme » combattu par Hayek, K. Popper et Ayn Rand.

En ces temps troublés, aux tendances à un ré-enracinement identitaire et nationaliste s’ajoutent désormais avec le covid-19 celles de la résurgence de l’étatisme bureaucratique, du contrôle social paternaliste par recours à une surveillance numérique invasive.

Comme l’a dit Vargas Llosa, « le coronavirus ravit tous les ennemis de la liberté » (Le Point, 9 avril 2020). Et c’est en réalité la liberté individuelle dans tous ses états qui se trouve encore plus… confinée. Pour résister à la vague liberticide de social-fascisme montant, ne sont-ce pas les valeurs et vertus de l’individualisme libéral qu’il faut réactiver : responsabilité personnelle, respect de la vie privée, coopération volontaire et liberté critique d’expression ?

 

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