Gaspard Koenig : « Je ne suis pas antilibéral ! »

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« N’oublions pas ce qui fait le sel du libéralisme : l’individu dans sa singularité, son imprévisibilité, sa propension à errer et à se tromper. » Une tribune de Gaspard Koenig.

Par Gaspard Koenig.

Je voudrais rassurer Pierre Bentata, qui semble se faire du souci pour moi dans un sympathique article sur mon dernier ouvrage : je ne suis pas « antilibéral ». Sinon, avouez qu’il serait anormalement masochiste de défendre le libéralisme sur tous les plateaux depuis dix ans, d’en enseigner les fondements philosophiques, et d’avoir créé un think-tank qui en promeut les politiques publiques, avec d’aussi brillants contributeurs que Pierre Bentata himself.

Libéral, pas néolibéral

En revanche, je revendique le droit de m’écarter du néolibéralisme, bien décrit par Michel Foucault comme une forme de gouvernance mêlant utilitarisme économique et contrôle d’État.

Le libéralisme est une philosophie souple et diverse qui couvre tous les domaines de la vie en société et ne peut se réduire à un économisme étroit. Être libéral, ce n’est pas défendre le statu quo et le capitalisme de connivence. Cette confusion explique peut-être que notre belle famille d’idées ait si mauvaise réputation.

Revenons à L’Enfer, que je décris dans mon conte philosophique comme un réseau d’aéroports connectés où tous les désirs sont satisfaits sans être jamais comblés. C’est en effet une dystopie que je redoute, un monde de l’efficience où il faut constamment prouver son identité et effectuer des transactions, semblable à la perspective des « marchés radicaux » de Glen Weyl, cauchemar utilitariste d’enchères sans fin et de mobilité forcée.

Il ne fait aucun doute que Tocqueville, l’auteur de la Démocratie en Amérique mais aussi de Quinze jours dans le désert, magnifique description de la nature sauvage, aurait détesté les duty-frees.

On me répond que la beauté catallactique des marchés est de n’obliger personne et de fournir à chacun, avec une bienveillante neutralité, les outils pour vivre sa vie.

Oui, oui. Mais.

La loi et la morale

Tout d’abord, respecter la multiplicité des choix de vie n’empêche pas d’en faire pour soi-même, et de les promouvoir sous forme de fiction. La finalité du libéralisme depuis Kant est de distinguer la loi et la morale.

Dans GenerationLibre, nous nous occupons de la loi. Dans mes écrits personnels, je me préoccupe de morale, et je donne ma vision de la vie bonne, en cherchant à convaincre mais certainement pas à contraindre. Celle-ci est davantage fondée sur la réduction stoïcienne des besoins que sur l’accumulation matérielle.

Je préfère le voyage lent, en profondeur, comme celui que j’ai entrepris à cheval l’année dernière, au déplacement tous azimuts qui rend le monde trop homogène.

Mais la parabole des aéroports ouvre à dessein une autre question : les marchés tels qu’ils sont structurés aujourd’hui nous offrent-ils vraiment le choix ?

Comme des rats de laboratoire

Un aéroport est une sorte de monopole naturel : difficile de choisir son aéroport quand on veut prendre l’avion. Avons-nous le choix de contourner le duty free ? Non. Les aéroports sont conçus pour orienter les passagers, comme des rats de laboratoire, à travers les espaces commerciaux. En achetant son billet, nous avons donc aussi vendu une partie de notre temps de cerveau à des publicitaires.

Pourtant, ce n’est inscrit nulle part dans le contrat que nous signons avec la compagnie d’aviation. Cela ne s’apparente-t-il pas, dans une pure logique d’échange, à une forme de spoliation ?

De même, il est de plus en plus difficile dans notre société d’éviter le modèle dominant de surveillance des comportements et de personnalisation des offres. Les outils numériques, en particulier, tendent à nous piéger dans un tunnel de données, ce que j’ai découvert en faisant le tour du monde de l’intelligence artificielle (cf. La fin de l’individu).

Des alternatives existent bien sûr, de DuckDuckGo à Tor en passant par les VPN. Mais leur utilisation est parfois complexe et ferme de nombreuses portes. Faudra-t-il demain scanner un Health Pass pour entrer dans un bar, comme en Chine ? Allons-nous après-demain installer des caméras de reconnaissance faciale sur les arbres des forêts pour vérifier les autorisations de promenade ? Cette perspective ne vous fait-elle pas frémir ?

Le complexe économico-administratif

Se contenter d’accuser l’État et ses régulations me semble trop réducteur. Il existe aujourd’hui un complexe économico-administratif, regroupant les grandes entreprises et la technocratie, qui est obsédé par l’élimination du risque.

C’est une tendance historique de longue haleine, mise au jour par François Ewald dans son livre sur l’État-providence. Le secteur privé est tout autant producteur de normes. Question de manque de concurrence, peut-être. Mais en attendant, où se réfugier ?

Enfin, il existe un problème de fond sur la définition de la liberté. Pour les économistes de l’école autrichienne, celle-ci est un donné. Ils rejoignent ainsi les fondements du socialisme rousseauiste : « l’homme est né libre, et partout il est dans les fers ». Donnez à l’individu la possibilité formelle d’effectuer un choix entre plusieurs alternatives, et la société aura rempli son rôle.

Or, on ne peut pas ignorer les découvertes scientifiques sur les mécanismes neuronaux. Celles-ci sont aujourd’hui utilisées à des fins de manipulation et de contrôle. J’ai rencontré à Los Angeles des entrepreneurs issus des neurosciences qui vendent aux apps des techniques pour « rendre les utilisateurs addict ».

Les réseaux sociaux en font un usage gourmand, enfermant les citoyens dans des bulles cognitives qui expliquent largement la polarisation et la radicalisation du débat politique. Chacun est dirigé par des notifications bien choisies à travers les couloirs de l’aéroport.

Rendre l’individu libre

La tâche de la société est donc à mon sens de rendre l’individu libre, en lui donnant non seulement la possibilité mais aussi les capacités d’être autonome. Claude Gamel ne dit pas autre chose dans son récent essai sur le « libéralisme soutenable », proposant à la fois un revenu universel (sur le plan matériel) et une stratégie d’instruction publique (sur le plan intellectuel).

Une instruction que l’on pourra souhaiter plus décentralisée qu’aujourd’hui, mais qui n’en relève pas moins d’une école publique, gratuite et obligatoire. Pour sortir de l’aéroport, encore faut-il savoir qu’un autre monde existe…

Poussé à son terme, ce raisonnement aboutit à la dialectique proposée par Philippe Van Parijs autour du revenu universel : la société doit permettre à ses membres de s’émanciper d’elle-même et donc subvenir aux besoins du surfeur de Malibu !

Ce que j’ai donc voulu mettre en valeur dans mon Enfer, c’est qu’un autre libéralisme peut et doit exister, distinct de l’utilitarisme. C’était déjà la réfutation qu’opposait J.S. Mill à son maître Jeremy Bentham : on ne peut maximiser systématiquement le bien-être de tous car chacun doit pouvoir définir ses propres valeurs. Or, comment exercer le calcul d’utilité sur des projets de vie hétérogènes ?

N’oublions pas ce qui fait le sel du libéralisme : l’individu dans sa singularité, son imprévisibilité, sa propension à errer et à se tromper. Ne nous transformons pas en voyageurs pressés, assoiffés de plaisirs furtifs, indifférents les uns aux autres, soumis aux algorithmes. Apprenons à poser nos valises !

Gaspard Koenig, L’enfer, éditions de l’Observatoire, 2021, 139 pages.

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