Réforme des retraites : l’âge pivot, ou l’arbre qui cache la forêt

On parle beaucoup du fameux « âge-pivot » renommé en « âge d’équilibre ». En réalité, cette notion n’a pas l’importance que lui donnent les médias. Les véritables buts poursuivis par les têtes syndicales ne sont pas ce qu’indiquent les revendications.

Par Pierre Allemand.

Vu du fauteuil présidentiel, la retraite est considérée, quel que soit son régime, comme un système qu’il faut absolument organiser et gérer, les Français étant, c’est bien connu dans les cercles constructivistes, incapables de gérer eux-mêmes tout seuls des choses importantes comme leur argent ou leur avenir…

Par ailleurs, dans le cadre des élections présidentielles, il est essentiel, pour un candidat, de proposer des éléments de programme qui flattent et font rêver le plus grand nombre possible d’électeurs. François Mitterrand l’avait bien compris, qui proposait dans son programme électoral en 101 points, l’abaissement de l’âge de la retraite à 60 ans pour les hommes et 55 ans pour les femmes (proposition 82) avec ses conséquences heureuses (pour lui qui a été élu), et catastrophiques pour la situation économique de la France, qui a commencé à partir de cette date sa descente continue aux enfers économiques.

Emmanuel Macron a soigneusement retenu la leçon du Maître, et l’a appliquée en promettant de ne pas toucher à l’âge de la retraite fixé à 62 ans. Cependant, à l’exécution de cette promesse intenable, il a voulu ajouter, probablement dans un souci d’égalité, le fait d’avoir la peau des régimes spéciaux de retraite des employés de la SNCF et de la RATP.

Et il faut reconnaître que le fait de pouvoir partir à 52 ans pour les conducteurs des trains actuels représente une anomalie de taille lorsque l’on sait qu’il faut partir dix ans plus tard à 62 ans pour la majorité des autres salariés, et que cet âge de départ risque fort, âge-pivot ou pas, d’être encore repoussé si l’on veut que ce funeste régime par répartition se poursuive.

Cependant, en France, les choses sont compliquées. On ne peut pas risquer de supprimer tout simplement un régime, même absurde. On est obligé de trouver une raison « sociale ». Ce fut donc le régime dit « universel » dans lequel tout le monde (y compris, par hasard, les conducteurs de trains) se trouve logé à la même enseigne. Alors, allons-y pour l’universel ; avec les résultats que l’on connait…

Répartition, piège à c.

Le système choisi est le régime à 100 % « par répartition » parce que c’est le meilleur des systèmes, et je ne veux pas de murmure dans les rangs du genre « répartition, piège à c. ». Allons-y donc pour la répartition, même si l’on voit bien que vu l’évolution démographique, il faut inéluctablement trouver des mesures adéquates pour assurer la pérennité du système.

Pour qu’un régime de retraite par répartition fonctionne, il faut en effet que l’équation suivante :

[cotisation moyenne] x [nombre de salariés] = [retraite moyenne] x [nombre de retraités]

soit vérifiée pour chacune des années à venir. Si le nombre des salariés est grand par rapport à celui des retraités, la situation est avantageuse, car en vertu de l’équation ci-dessus, le rapport entre la retraite moyenne et la cotisation moyenne sera lui-même grand, c’est-à-dire que la cotisation sera faible et la retraite élevée. (pour les matheux, remarquons en effet qu’en vertu de la formule, ces deux rapports doivent aussi être égaux). Mais si ces rapports diminuent, parce que le nombre de retraités augmente relativement à celui des salariés, alors il faut, pour que l’équation soit de nouveau respectée : 1) soit augmenter les cotisations, 2) soit diminuer les retraites, 3) soit augmenter le nombre de salariés, 4) soit faire mourir un certain nombre de retraités.

Comme la solution 4 serait mal vue sur le plan international, et que les solutions 1 et 2 soulèveraient des foules, il ne reste, cela apparaît évident, que la solution 3, « augmenter le nombre de salariés ».

Cependant, la démographie étant ce qu’elle est, et n’étant pas immédiatement modifiable malgré les souhaits de nos constructivistes, il faut malheureusement accepter les conséquences d’un rapport [nombre de salariés] sur [nombre de retraités] très défavorable en comparaison de ce qu’il était au moment de la mise en pratique du régime par répartition. Ce dernier présentant cependant un caractère sacré, il faut faire avec, et donc inciter les gens à partir le plus tard possible à la retraite.

Comment peut-on réaliser ce miracle, me direz-vous puisque l’âge de la retraite est figé définitivement au moins pour le quinquennat ? Eh bien, tout simplement en incitant les gens à partir plus tard selon la méthode éprouvée de la carotte et du bâton. On calcule d’abord l’âge auquel il faudrait partir pour que l’équation soit équilibrée. Cet âge est, bien sûr, supérieur à 62 ans. On l’appelle l’âge-pivot. Ensuite, on met en place le bâton : si vous partez avant cet âge, mais après 62 ans, qui reste l’âge légal où le départ est autorisé, vous avez une décote sur votre retraite. Puis, la carotte : si vous partez après, vous avez droit à une surcote sur votre retraite. Bingo ! Le système est équilibré ! (Du moins pour quelques années).

A ce stade, on peut se demander pourquoi Monsieur Laurent Berger de la CFDT considère que cet âge-pivot se situe au-delà de la ligne rouge qu’il a lui-même placée, et qu’il ne faut pas dépasser. Car enfin, il y a, dans le raisonnement précédent, une logique que même Madame Michu peut comprendre si, du moins, on a pris la peine de la lui expliquer.

La stratégie des syndicats

Pour trouver une explication à cette attitude apparemment irréaliste, il faut sortir de la logique économique et rentrer dans une logique plus tordue, la logique syndicale.

Le fonctionnement du syndicalisme français est fortement encadré par la loi. Le pouvoir de chaque syndicat dépend complètement du résultat des élections professionnelles périodiques. Il s’en suit une lutte à mort entre certains d’entre eux, et en particulier entre la CGT et la CFDT.

Cette lutte pour la prépondérance syndicale qui conditionne entre autres la prébende annuelle accordée par la loi  à chaque syndicat a déterminé la stratégie des têtes de la CGT et de la CFDT.

La stratégie de Philippe Martinez, secrétaire général de la CGT consiste à racoler les voix des « ultras ». Dans le cas des retraites, ces derniers se trouvent évidemment parmi ceux qui ont le plus à perdre de la réforme envisagée, c’est-à-dire les conducteurs de trains. Mais très au-delà de cette réforme, Philippe Martinez veut surtout développer une image de dur qui refuse tout compromis. Il ne se fait probablement aucune illusion sur l’issue du combat actuel, mais espère développer une image de lui qui permettra à son syndicat de reprendre l’avantage sur son rival la CFDT. En somme il affiche une détermination sans faille pour le retrait total du projet de réforme, mais son objectif réel est ailleurs : il est purement électoral.

Le but réel de Laurent Berger, secrétaire général de la CFDT est lui aussi, complètement électoral. Mais sa stratégie est plus fine que celle de son rival. Elle a consisté à choisir une ligne rouge qu’on peut qualifier de « quelconque » en ce sens qu’il aurait très bien pu en choisir une autre.

Mais il faut remarquer que son choix est particulièrement judicieux, parce qu’il donne de lui l’image d’un secrétaire général particulièrement soucieux du quotidien de sa base électorale : se soucier de l’âge réel de départ à la retraite de chacun, c’est, en somme, appliquer la martingale gagnante inventée par François Mitterand.

Mais le revers de la médaille, c’est le fameux équilibre de la formule. C’est pourquoi, on peut compter sur Monsieur Berger pour proposer en temps opportun une nouvelle source de financement qui pourrait être le détournement d’une taxe ou même, sait-on jamais, l’invention d’une nouvelle taxe…

Voila donc le jeux de rôles (pas de billard) à trois bandes, fixé pour les syndicats. Dans cette affaire, on va mieux comprendre maintenant, je l’espère, l’évolution de la situation : Monsieur Martinez s’applique à entretenir un état de guerre permanent en s’appuyant sur la détresse des conducteurs de trains qui voient leur situation en position de se dégrader fortement : il en retirera, pense-t-il, des voix supplémentaires aux prochaine élections professionnelles.

Monsieur Berger, lui, s’appuyant sur l’état de guerre provoqué par son concurrent avance masqué en brandissant un étendard barré d’une ligne rouge, l’âge-pivot, dont la pérennité est tout simplement impossible à maintenir, mais dont le fort symbole lui rapportera, espère-t-il, des voix supplémentaires. Les autres acteurs du mouvement sont secondaires. L’UNSA s’aligne sur la position de la CFDT : même position, même motif. SUD-Rail et FO s’alignent sue la position de la CGT : même combat.

Le Premier Ministre a pour objectif principal de faire passer sa réforme, et comme objectif secondaire de faire cesser, aussi vite que possible, les mouvements qui paralysent les déplacements.

Les médias, dont l’objectif principal est de faire de l’audience ont, dès le début du conflit, remarqué que l’âge-pivot semblait être un totem irremplaçable et déterminant dans le comptage des points qui est leur méthode de présentation habituelle : il faut qu’il y ait un gagnant et un perdant, peu importent les motivations apparentes ou réelles des adversaires. Les médias adorent compter les points. Les perdants, eux, qui sont surtout les parisiens, comptent plutôt leurs heures perdues.

Aucun d’eux semble-t-il, n’exprime que ce qui importe, dans le conflit sur les retraites, c’est l’économie : qui paye, qui empoche, et combien. On comprend pourquoi Madame Michu se dit toujours favorable au mouvement, dans les sondages.

Et maintenant ?

Après l’apparente reculade du Premier Ministre sur l’âge-pivot, accompagné par une proposition de nouvelle discussion acceptée avec un empressement assez suspect par Laurent Berger, on peut légitimement se poser la question de l’évolution du mouvement.

Edouard Philippe sait que la mesure retirée reviendra comme une évidence le moment venu. Et il espère que sa concession évitera que le mouvement vire « gilets jaunes ». En effet, il se dit souvent que les quelques 17 milliards d’euros attribués à certaines catégories a montré que c’était « seulement par la violence qu’on obtenait de l’argent », ce qui est un principe que ne renierait pas une autre catégorie qu’on a appelé, selon les lieux et les époques : « Bandits de Grands Chemins », « Bande à Bonnot », « Talibans » ou encore «Mafia », etc. (la liste est interminable, et toutes les organisations n’ont pas de nom). Leur principe est toujours le même : dans un premier temps (1), on montre qu’on est assez forts pour pratiquer la violence, puis (2) on exprime ses revendications et (3) on passe à la caisse pour retirer ce qu’on a gagné. La pratique remonte à des âges très reculées, et les personnes qui parlent de civilisation indiquent généralement que la disparition de ces pratiques est un indice d’avancée de la civilisation en question…

En attendant, pour les acteurs, « il faut savoir terminer une grève dès que la satisfaction a été obtenue » indiquait Monsieur Maurice Thorez après les avantages historiques obtenus en 1936 (rapidement effacés d’ailleurs par l’inflation à deux chiffres des années suivantes).

Mais le problème qui se pose avec une acuité terrible pour certains (mais pas pour tous), c’est de sortir de cet événement la tête haute sans avoir rien obtenu, après avoir battu un record de durée toutes catégories. Mais cette issue est somme toute normale, puisque les buts réels des têtes syndicales ne coïncidaient pas avec les revendications affichées.

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