Ne dites pas « ensauvagement », vous passeriez pour un facho…

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Sous prétexte que l’extrême droite s’engouffre systématiquement dans toutes les failles sécuritaires du pays, il faudrait faire comme si cette situation délétère n’existait pas ?

Par Nathalie MP Meyer.

En début de semaine, le quotidien régional Sud-Ouest nous rapportait le fait divers suivant qui s’est déroulé à Bordeaux le 22 août dernier :

« Il était environ 20 h 30 samedi soir quand un jeune homme d’une vingtaine d’années traversait tranquillement le cours de la Somme. Trop tranquillement aux yeux de cet automobiliste qui arrivait en contresens et qui s’est trouvé contraint de ralentir. Excédé, il a d’abord fait mine d’accélérer avant de continuer sa route. C’est alors qu’il est revenu sur ses pas, qu’il est sorti de sa voiture et qu’il a porté un violent coup à la mâchoire du piéton, l’envoyant au sol. »

Le conducteur et son frère qui l’accompagnait se sont ensuite empressés de prendre la fuite mais ils ont été appréhendés le lendemain par la police grâce à deux témoins qui avaient eu la présence d’esprit de relever le numéro d’immatriculation du véhicule. Quant au jeune homme agressé, il a été transporté à l’hôpital dans un état gravissime entre la vie et la mort.

Vous avez envie de dire : quelle cruauté, quelle violence, quelle barbarie ! Et vous commencez à trouver que Gérald Darmanin n’avait pas tout à fait tort quand il déclarait peu après sa nomination à la tête du ministère de l’Intérieur :

« Il faut stopper l’ensauvagement d’une certaine partie de la société. Il faut réaffirmer l’autorité de l’État, et ne rien laisser passer. »

Vous le pensez d’autant plus que, de l’agression d’un chauffeur de bus à Bayonne décédé des suites de ses blessures, aux tristement habituels casseurs qui ont pris d’assaut les Champs-Élysées dimanche soir dernier dans la foulée de la finale de la Ligue des Champions, en passant par l’adolescente bosniaque de confession musulmane molestée et tondue par sa famille parce qu’elle voulait épouser un Serbe chrétien, l’été a été émaillé d’atteintes violentes aux personnes et aux biens totalement incompatibles avec l’idée que la plupart des citoyens se font d’un État de droit conscient de ses missions régaliennes tel que la France devrait l’être.

Eh bien, ne dites surtout rien et abstenez-vous si possible de penser. Car même si ce sont effectivement les mots qui conviennent – et encore, sont-ils assez forts pour exprimer le dégoût que l’on ressent devant l’inhumanité d’un fait divers aussi sordide ? – il se trouve, Mesdames et Messieurs, que l’expression « ensauvagement » nous ramène ni plus ni moins aux heures les plus sombres de notre histoire.

Pour le dire comme le journal Le Monde, ce terme a été « popularisé ces dernières années par l’extrême droite, Marine Le Pen en tête » et pour le dire comme France Inter, entre autres bons apôtres du politiquement correct, il appartient à « un champ lexical emprunté à l’extrême droite ».

Et voilà le piège gentiment installé : sous prétexte que l’extrême droite s’engouffre systématiquement dans toutes les failles sécuritaires du pays, sous prétexte qu’avec l’immigration de masse elle en a fait son principal cheval de bataille dans sa conquête de l’opinion, il faudrait faire comme si cette situation délétère n’existait pas et comme si la moindre velléité de faire acte de fermeté face à la délinquance relevait uniquement d’une vision fasciste de la politique.

Un piège qui fonctionne à merveille : plus nos dirigeants plient sous l’intimidation dans la crainte d’être accusés de courir après le Rassemblement national, plus ils remettent à plus tard toute décision de faire respecter la loi sans états d’âme mal placés malgré leurs promesses réitérées à chaque nouvelle occurrence qu’ils ne laisseront plus jamais rien passer, plus ils laissent le champ libre à l’extrême droite dans le débat sur la sécurité, plus nos bien-pensants diplômés en remettent une couche dans leur dénonciation de l’infâme idéologie sécuritaire qui s’installe. Cercle vicieux.

Un seul fait divers ne suffit évidemment pas à caractériser un « ensauvagement » de la société, ce terme impliquant une progression dans le temps de la dégradation de l’ordre républicain. Une série noire, aussi fournie et aussi horrible soit-elle, non plus. Mais il existe d’autres repères, les enquêtes de victimation1 intitulées Cadre de vie et sécurité (CVS) notamment, qui rendent compte année après année de l’augmentation de la délinquance en général et des faits de violence en particulier.

Il s’avère en effet qu’après une année 2017 peu glorieuse, si peu glorieuse que même le journal Le Monde, généralement peu enclin à s’attarder sur ces questions vulgairement sécuritaires, titrait carrément sur la « forte hausse » des cambriolages et des violences, on a eu droit à une année 2018 similaire et qu’on déplore maintenant une année 2019 fort peu réjouissante selon les premiers chiffres divulgués en début d’année par le ministère de l’Intérieur (tableau ci-dessous).

Comme les taux de dépôt de plainte (tableau ci-dessous) ont tendance à baisser, la situation est en réalité plus préoccupante qu’il n’y paraît :

Il s’avère en outre que les Français sont instamment demandeurs d’une meilleure prise en compte de leur sécurité, à tel point que parmi les thématiques jugées prioritaires en vue des élections municipales de mars dernier, la sécurité des biens et des personnes arrivait en tête avec un score de 47 % (55 % en Ile-de-France) quand l’environnement (second rang) n’était cité que par 35 % des personnes interrogées et que les thématiques » sport, culture, loisirs » ne dépassaient pas les 15 % (sondage Odoxa de décembre 2019).

Avec la crise du Covid-19, cet ordre a été bouleversé au profit des inquiétudes économiques, de la crainte du chômage et des thématiques liées à la santé, ce qui se comprend aisément, mais la demande de sécurité reste élevée.

Peu importe donc que l’expression « ensauvagement » fasse partie du vocabulaire de l’extrême droite. Aux yeux de toute personne attachée à la défense des droits naturels des individus que sont la liberté, la sécurité et la propriété, seule devrait compter la réalité qu’elle recouvre.

Pourra-t-on compter sur Gérald Darmanin pour donner une consistance effective à la détermination farouche qu’il affiche volontiers dans la presse sur ce sujet central de son nouveau ministère sous les indignations et sarcasmes des vertueux d’opérette, y compris au sein du parti présidentiel ?

Après avoir enchaîné caprice et chantage pour cumuler son poste de maire avec son poste de ministre, Gérald Darmanin a annoncé cette semaine qu’il allait démissionner ce samedi de son mandat à la mairie de Tourcoing pour ne rester que simple conseiller municipal. Commencerait-il à comprendre que le ministère de l’Intérieur requiert plus que quelques apparitions télévisuelles fortes et médiatiquement calculées ?

Malheureusement, on ne peut s’empêcher de constater qu’au soir de la Ligue des Champions, les 3000 policiers mobilisés pour l’occasion autour des Champs-Élysées ont manifesté nettement plus d’empressement à distribuer des PV pour non-port du masque qu’à mettre un terme aux fracassages de vitrines et autres dégradations de véhicules qui se déroulaient au même moment dans le même périmètre.

Déjà très habile en discours gorgés de louables intentions du temps où il était ministre du Budget, Darmanin flanqué de son comparse Bruno Le Maire a pourtant abandonné une à une toutes les mesures susceptibles de faire baisser la dépense publique et il nous a finalement laissés au pied de la pandémie de Covid-19 dans une situation budgétaire des moins saines contrairement à ce qu’il prétend.

J’aimerais me tromper, mais de là à penser qu’il en ira de la sécurité des biens et des personnes exactement comme il en fut des comptes publics, il n’y a vraiment qu’un tout petit pas.

Sur le web

  1. Ni sondage sur un échantillon représentatif de 1000 personnes, ni comptage des dépôts de plaintes, les enquêtes de victimation sont menées auprès de 16 000 ménages métropolitains dont les membres (de 14 ans ou 18 ans et plus, selon les questionnaires) sont interrogés en face-à-face au cours du premier semestre de l’année n+1 sur les événements de l’année n.

    Ce type de suivi de la délinquance privilégié aujourd’hui par les spécialistes nous vient des États-Unis d’après le constat que toutes les victimes ne déposent pas plainte et que toutes les plaintes ne subissent pas le même traitement administratif d’un lieu à un autre et d’une année à une autre.

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