Socrate : guide d’autodéfense contre l’idéologie sanitaire

Coronavirus by Nik Anderson (CC BY 2.0) — Nik Anderson , CC-BY

Face à un fil de nouvelles aussi inquiétant que celui de la pandémie de Covid-19, il devient essentiel de sensibiliser le public à l’utilisation judicieuse du questionnement socratique.

Par Gabriel Lacoste.

Le 11 mars 2020, l’Organisation mondiale de santé a lancé une vaste campagne de lutte contre la Covid-19. Depuis, autorités sanitaires et journalistes appellent à réduire nos contacts sociaux et à obliger la fermeture de commerces. En tant que citoyens, nous sommes bombardés d’histoires dramatiques accompagnées de déclaration d’experts nous communiquant l’urgence de modifier radicalement nos habitudes de vie.

Face à cette situation, nous pouvons nous sentir dans l’inconfort. Imposer à autant de gens le chômage, créer une énorme dette publique pour subvenir à leurs besoins, isoler des personnes vulnérables, culpabiliser la jeunesse pour sa vie sociale normale et perturber leur année scolaire nous semblent brutal. Nous doutons. Cependant, nous n’avons pas étudié le sujet. Qui sommes-nous pour en juger ? En nous exprimant ouvertement, nous nous exposons à des humiliations publiques.

Voilà un moment opportun pour revenir aux sources de la sagesse en Occident : Socrate.

Le questionnement socratique

Socrate ne prétendait pas à la connaissance. Il entendait discourir sur le beau, le bien et le vrai sur la place publique d’Athènes. Comme nous, il avait ses doutes. Sa stratégie ? Il se présentait comme un élève désireux d’en apprendre davantage.

En agissant ainsi, il dévoilait ironiquement au public l’ignorance des élites intellectuelles de son temps. À la fin, c’est lui qui apparaissait comme le plus sage d’entre tous. Cette tactique lui a valu un procès et la peine de mort. Pourtant, l’idée qu’il incarnait lui a survécu en donnant naissance à la philosophie.

Dans ce qui suit, je vous proposerai des moyens d’utiliser cette technique envers vos protagonistes dans le contexte de la pandémie.

La surcharge des hôpitaux

Les journaux sont remplis de nouvelles du genre « les hôpitaux fonctionnent à x de leur capacité », « les infirmières sont à bout de souffle » ou « monsieur Y, gestionnaire du réseau, a peur d’une catastrophe. »

En quoi consiste la capacité d’un hôpital ? Jusqu’à quel point est-elle flexible ? Les surcharges se présentent-elles dans toutes les unités de chaque hôpital ou seulement à certains endroits ?

Existe-t-il des moyens de déplacer des ressources sans supprimer 15 321 chirurgies par million d’habitants ? Si vous répondez Non, avez-vous usé suffisamment d’imagination ? Quels sont les scénarios que vous avez imaginés, puis rejetés et pour quelles raisons ? L’épuisement des infirmières est-il une variable ou une constante ? Est-ce que nous pourrions les compenser d’une prime au lieu de nous priver aussi radicalement ?

La dangerosité du virus

Différentes variantes nous sont proposées sous le thème d’un virus très dangereux, dont il faut avoir peur. Monsieur ou madame Z, 40 ans, a perdu un être cher, éprouve de la difficulté à respirer depuis qu’il/elle a contracté le virus. L’expert nous présente un modèle savant, fondé sur une formule mathématique. Il nous montre deux courbes, l’une avec restriction, et l’autre sans. Le résultat est l’équivalent d’un génocide dans un cas, mais pas dans l’autre.

Combien sont morts hier de consommation d’alcool ou de tabac, du cancer, de suicides, d’accidents de la route, de malnutrition ? Estimez-vous que la Covid-19 est en ce moment et comparativement le plus grand défi médical ? Maintenant que vous êtes résolu à interdire des comportements médicalement risqués pour autrui, avez-vous l’intention d’interdire la vente d’alcool, de cigarettes et de malbouffe, de réduire la circulation routière ? Si vous estimez que la liberté individuelle justifie de tolérer ces comportements, pourquoi avez-vous tracé la ligne aussi fermement sur ce virus ?

Qu’est-ce qui a tué le plus cette année ? Les erreurs médicales ou la Covid-19 ? Dans quelle proportion l’un par rapport à l’autre ? Avez-vous envisagé que la stratégie mondiale de lutte contre la pandémie en soit une, en la diagnostiquant trop tard ?

Que pensez-vous du cas des habitants de Manaus ? Ils n’ont pas suivi vos conseils et ont maintenant 70 % de personnes infectées. Leur mortalité est plus élevée (1193 par million d’habitants), mais est-ce dans les proportions que vous avez présentées au public (9310 par million d’habitants : voir le graphique qui suit) ? D’ici au vaccin, est-ce que nous les rattraperons, prenant en compte qu’ils ont maintenant une immunité dont nous ne bénéficions pas ?

Que disent de votre science ces graphiques du gouvernement canadien datant du 9 avril 2020 ?

Pourriez-vous chiffrer plus précisément les effets durables de la Covid-19 sur la santé au lieu de nous présenter des témoignages émouvants ?

L’efficacité des mesures

Lorsque les autorités annoncent une restriction au public, elles présument qu’elles vont influencer significativement les infections. Comment se comportent les pays avec plus ou moins de restrictions ? Dans ce débat, ma suggestion est très simple : montrez ce tableau à votre ami qui pense que la Suède est une catastrophe :

Demandez-lui ensuite de classer ces cinq pays du plus sévère au moins sévère en devinant lequel est la Suède. Le pays moins sévère n’est pas la Suède, il correspond à la courbe d’infection la plus basse, celle du Japon. Les autres sont la France, l’Espagne et les États-Unis.

Cet exercice peut ne pas suffire, car la majorité pense que l’efficacité des restrictions est une évidence. Dans ce cas, présentez-lui le graphique suivant, qui vient de l’institut national de la statistique du Québec et qui rapporte des observations sur les contacts sociaux des Québécois dans le temps.

Demandez-lui, ensuite, s’il est évident que c’est en s’attaquant principalement aux rectangles bleu-verts et bleus que le gouvernement fera une différence ?

Le calcul des utilités

Les journaux décrivent des problèmes sociaux et médicaux autour du virus. Cependant, ils en attribuent la cause à la pandémie et non à des choix politiques et journalistiques. S’il est question de faire un calcul des partisans et des opposants, la vie a la priorité sur l’économie.

Combien sont mort chez eux de peur d’attraper la Covid-19 en allant à l’hôpital ? Dans quelle mesure les activités de dépistage du cancer ont été affectées par cette peur ? La crainte mutuelle des patients et des médecins tue combien de gens annuellement ? Quelle est la part de responsabilité des choix éditoriaux des médias ?

Est-ce que la seule chose qui compte, c’est la vie ? Combien vivront du chômage chronique ? Parmi eux, combien de jeunes ? Le drame des entrepreneurs qui voient leur projet partir en fumée, ça compte ? Le sort des personnes isolées pendant plus de 18 mois mérite-t-il d’être considéré ? Et celui d’un jeune qui voit son année scolaire détruite, qui ne peut se faire des amis dans une période importante de son développement ? Comment allons-nous faire avec une économie fragilisée pour financer le système de santé sur le long terme ? Et la démocratie ? Est-ce que la vie est plus importante ? Si oui, qui décide ? Les médecins ?

Les alternatives

Le débat prend rapidement la forme d’une opposition entre « ne rien faire » et « ce que le gouvernement demande ». Entre ceux qui pensent que la Covid-19 est une grippe et ceux qui veulent nous isoler jusqu’à un vaccin, quel est le spectre des nuances ?

La pandémie fonctionne par vagues. Un quadragénaire a 6 risques sur 1000 d’en mourir. Est-ce qu’il aurait été plus utile d’encourager les bien-portants ne présentant pas de risque à s’infecter pendant le creux de la vague afin de favoriser l’immunité collective ? En quoi ce sens du sacrifice serait-il moins altruiste que nos efforts actuels ?

L’expertise

Dans les années 1960, l’expérience de Milgram a permis de démontrer qu’une majorité peut se plier à l’injonction d’un homme en blouse blanche. L’actualité s’apparente à cette expérience. Régulièrement, les journalistes nous raconte : « M. Z nous dit que…. » ou « les experts affirment que… » La demande n’est pas d’administrer des chocs électriques, mais de séquestrer des populations, puis de détruire des commerces. Comment y répondre ?

L’expert invité sur les plateaux de télévision a-t-il étudié abondamment la pandémie sous toutes ses facettes politiques, économiques, morales, médicales et philosophiques ou ne fait-il juste qu’exprimer l’intérêt stratégique de sa corporation ou son opinion de citoyen ?

S’il exprime qu’il existe un consensus, peut-il me montrer la revue de littérature ou la méta-analyse sur laquelle il s’est appuyé ?

Actuellement, dans quelle mesure les attentes du public exercent-elles une pression sur la science, nuisible à l’objectivité et à la discussion rationnelle entre points de vue divergents ?

Lorsque cet expert dit être obligé de faire quelque chose, est-ce qu’il informe le public ou bien défend-il son image et sa position ? S’il demande autant de restrictions, à qui appartient le fardeau de la preuve : les citoyens qui en doutent ou lui ? Dans quelle mesure la désinformation et les théories délirantes circulant sur les réseaux sont-elles causées par son comportement qui inspire légitimement la méfiance du public ?

L’éthique

Les défenseurs des restrictions sanitaires se perçoivent comme moralement supérieurs à leurs opposants . De plus, ils valorisent la prudence dans la situation.

Quel est le scénario le plus prudent ?

Imaginer le pire, pousser des populations entières à chômer et à s’isoler plus d’un an en attente d’un vaccin inconnu pour prévenir le mal inconnu d’un virus imprévisible ?

Continuer de travailler et de rencontrer nos amis en prenant des précautions ? La prudence, est-ce agir dès que nous imaginons le pire, en ignorant les conséquences de nos actes ?

Est-ce que ceux que vous essayez de sauver valent plus que ceux que vous tuez avec vos restrictions et votre discours ?

Une personne âgée risquant de mourir de la Covid-19 peut-elle perturber le développement des jeunes en interrompant leurs activités scolaires, en les isolant de leurs amis et en créant un environnement économique qui rendra difficile leur entrée sur le marché du travail ? Est-ce que son instinct de survie et son envie de vivre plus longtemps lui donnent ce droit ? Aurait-elle aimé que sa jeunesse soit à la merci de la santé de ses grands-parents ? Ne peut-elle s’isoler si elle le souhaite et laisser les autres prendre leur décision ?

Si vous êtes un journaliste, un chercheur et/ou un intellectuel qui enseignez dans nos écoles et traitez avec condescendance un opposant moins éduqué que vous, car il échoue à se référer à des études pour se défendre, êtes-vous à la hauteur de vos valeurs égalitaires ou êtes-vous devenu votre propre ennemi ?

Quand on lutte contre des monstres, il faut prendre garde de ne pas devenir monstre soi-même. Si tu plonges dans l’abîme, l’abîme finit par ancrer son regard en toi.
Nietzsche

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