Vote sur l’État d’urgence sanitaire : Olivier Véran imite Ségolène Royal

Segolene ROYAL by Parti socialiste (CC BY-NC-ND 2.0) — philippe grangeaud- Parti socialiste, CC-BY

Olivier Véran a fait un remake assez remarquable de la « saine colère » que Ségolène Royal nous avait servie lors du débat présidentiel d’entre-deux tours de 2007, mais cette fois-ci pour stigmatiser les parlementaires récalcitrants.

Par Nathalie MP Meyer.

Avez-vous déjà eu l’occasion de lire en quoi consiste exactement le régime de l’État d’urgence sanitaire sous lequel nous vivons de façon complète ou transitoire depuis le mois de mars dernier du fait de la pandémie de Covid-19 ? Je vous invite à le faire sans tarder car du point de vue de la restriction des libertés civiles, c’est véritablement énorme :

« La déclaration de l’État d’urgence sanitaire autorise le Premier ministre à prendre par décret :

des mesures limitant la liberté d’aller et venir, la liberté d’entreprendre et la liberté de réunion (y compris des mesures d’interdiction de déplacement hors du domicile) ;
des mesures de réquisition de tous biens et services nécessaires pour mettre fin à la catastrophe sanitaire ;
• des mesures temporaires de contrôle des prix. »

Voilà donc le cadre qui permet au gouvernement d’imposer confinement et couvre-feu, d’interdire les réunions de plus de tant de personnes, de réquisitionner les masques chirurgicaux, de les rendre obligatoires, de fixer administrativement le prix du gel hydroalcoolique, de décider quels biens sont essentiels et quels autres ne le sont pas, d’interdire à certaines entreprises de fonctionner, d’obliger certaines autres à passer au télétravail, de fermer ou d’ouvrir les établissements scolaires, etc.

Heureusement que le texte précise que l’État d’urgence sanitaire est une « mesure exceptionnelle » dont les restrictions doivent être « proportionnées aux risques encourus », car il décrit à merveille à quoi ressemblerait la vie dans un régime autoritaire obsédé d’hygiénisme.

La liberté d’expression n’est pas concernée, mais dans la mesure où toute interrogation sur l’opportunité de telle ou telle décision vaut immédiatement à son auteur un procès en inhumanité sanitaire, c’est tout comme. Les députés qui se sont fait « engueuler » par le ministre de la Santé Olivier Véran mardi dernier à l’Assemblée en savent quelque chose, ainsi qu’on va le voir.

Loin de moi l’idée de prétendre que l’État d’urgence sanitaire ne soit jamais nécessaire. Rétrospectivement, la courbe des décès quotidiens de l’année 2020 par rapport aux années précédentes telle que donnée par l’INSEE montre clairement que nous avons connu une flambée inhabituelle des décès de la mi-mars à la fin avril 2020, ce qui tend à justifier les mesures anti-Covid prises à l’époque.

On se demande juste pourquoi le premier confinement n’a pas démarré et fini dix jours plus tôt, pourquoi il a été si radicalement sévère au lieu de s’appuyer sur le sens des responsabilités de chacun et pourquoi il a fallu qu’il fasse à nouveau la démonstration de la stupidité bureaucratique française.

Mais évidemment, entre nouveauté de la menace, passion présidentielle pour les sorties au théâtre, absence de masques et premier tour des élections municipales, il devenait difficile d’envisager une décision parfaitement sereine et sans arrière-pensées.

Il n’empêche. Serait-il parfaitement justifié par les événements, l’État d’urgence sanitaire soumet les citoyens à des restrictions de liberté si profondément dommageables en matière de développement personnel, de relation aux autres et de faculté à assurer leur subsistance qu’il est impossible de seulement commencer à envisager son instauration sans les plus brûlantes raisons et sa reconduction sur longue période sans que la représentation nationale ait son mot à dire.

D’autant que l’expérience de l’État d’urgence tout court montre assez combien il est presque impossible de se débarrasser des mesures d’exception une fois qu’elles ont pris pied dans la routine politique.

Le Premier ministre est autorisé à l’instaurer pour un mois par décret, mais toute prolongation doit faire l’objet d’une discussion suivie d’un vote au Parlement. C’est précisément ce à quoi étaient occupés les députés mardi 3 novembre dernier dans la foulée d’un premier aller et retour du texte au Sénat.

Hasard, malchance, négligence, sombre histoire de manque de places au restaurant de l’Assemblée, bref, la malencontreuse absence de plusieurs députés de la majorité présidentielle a permis l’adoption de deux amendements d’opposition extrêmement significatifs.

L’un, émanant du groupe Libertés et territoires (centriste et centre gauche), prévoyait que le confinement commencé le 30 octobre et prévu pour s’étendre dans un premier temps jusqu’au 1er décembre ne pourrait pas être renouvelé au-delà du 30 novembre sans l’accord du Parlement.

L’autre, déposé par Les Républicains, fixait la fin de l’État d’urgence sanitaire au 14 décembre 2020 au lieu du 16 février 2021 comme requis par le gouvernement (vidéo ci-dessous, 02′) :

Promptement alerté sur ce revers qui s’ajoutait à un méli-mélo antérieur à propos de la possible mise en place d’un couvre-feu à Paris, le ministre de la Santé s’est précipité à l’Assemblée pour faire savoir aux députés d’opposition ce qu’il pensait de leurs petites initiatives.

Comme il revenait justement d’une visite dans le service de réanimation de l’hôpital de Corbeil-Essonnes, il s’est empressé de jouer sur la corde sensible en décrivant des soignants épuisés qui se dévouent depuis des mois auprès de patients dont certains sont dans un état gravissime en dépit de leur jeune âge.

Il s’emballe, hausse le ton, trébuche sur les mots, reproche aux députés leur manque d’attention, fustige violemment leur refus de se saisir de la gravité des circonstances et finit dans un remake assez remarquable de la « saine colère » que Ségolène Royal nous avait servie lors du débat présidentiel d’entre-deux tours de 2007 pour masquer son manque d’argument sous une compassion largement théâtralisée :

« C’est ça la réalité ! Si vous ne voulez pas l’entendre, sortez d’ici ! Elle est là, la réalité de nos hôpitaux ! »

Tout ceci pour dire que les députés qui avaient voté ces deux amendements étaient des inconscients égoïstes qui ne comprenaient rien à rien, qui refusaient de voir à quel point la maladie mettait notre système de santé à bout et qui feraient mieux de s’en remettre à ceux qui savent. À lui, par exemple. Et si possible sans discuter et voter n’importe quoi.

Dès le lendemain, les députés LREM à nouveau nombreux en séance accédaient à la demande du ministre et rejetaient les amendements en question au cours d’un second vote plus au goût du gouvernement :

Nulle idée chez M. Véran que les députés d’opposition aient pu choisir de fixer des dates de « revoyure » régulières et rapprochées afin de piloter de la façon la plus démocratique possible les situations d’exception que le gouvernement nous impose pratiquement sans débat depuis huit mois.

Nulle idée non plus que « la réalité de nos hôpitaux » qu’il a décrite comme absolument désespérée ait un petit rapport avec ce que lui et ses prédécesseurs n’ont pas fait depuis des années et ce que lui, personnellement, n’a pas fait depuis le précédent confinement.

On se rappellera qu’à peine en poste, et alors que la France comptait encore peu de morts du coronavirus, il plastronnait sans retenue sur les capacités de la France à encaisser la pandémie :

« La France est prête car nous avons un système de santé extrêmement solide. »

Un point de vue qu’il a répété à plusieurs reprises tout au long de la crise sanitaire en dépit du fait qu’au printemps, il avait fallu se résoudre à transférer des malades en Allemagne, et que tout indique maintenant qu’il va falloir renouveler cette opération un peu humiliante pour un pays qui place son service public et la fameuse solidarité qui va avec sur un piédestal assez peu mérité.

Pas plus d’idée sur le fait que tout alourdissement du confinement en durée comme en modalités pèse sur une situation économique qui n’était déjà pas très brillante avant la pandémie.

Très concrètement, on parle là de faillites, de chômage et de pauvreté, c’est-à-dire de souffrance économique et sociale pour encore de longs mois. Selon les plus récents calculs de la Commission européenne, il ne faut pas espérer voir les choses repartir dans le bon sens avant la fin de 2022.

Quant aux mesures de soutien sur le mode « quoi qu’il en coûte », si elles peuvent effectivement servir de baume ponctuel, non seulement elles prendront fin par manque de ressources, mais elles se retrouveront forcément un jour dans l’addition des contribuables et/ou des épargnants, ce qui viendra inéluctablement ajouter à la dureté des temps.

Bref, la grande scène du II de M. Véran nous démontre une fois de plus que nous naviguons à vue entre carences d’État et morgue de l’exécutif. On n’en sort pas.

Pourtant, tous ces éléments justifient amplement qu’il puisse se trouver parmi la représentation nationale quelques parlementaires qui ne comptent pas laisser le gouvernement en roue libre sur la question de l’État d’urgence sanitaire.

La « saine colère » à laquelle s’est livré le ministre de la Santé à l’Assemblée nationale mardi dernier et sa demande de second vote immédiatement acceptée par les députés de la majorité devraient nous pousser, nous les citoyens, à manifester la même vigilance.

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