Formation et travail en 2021 : un grand bricolage

Helmets by Simon Willison(CC BY-NC 2.0) — Simon Willison, CC-BY

Dans la lignée de mai 68 notre pays a cru bon de produire des « travailleurs intellectuels » en décalage avec les besoins de l’économie, des programmes « savants » sans usage, occupant nos 80 % et bientôt 90 % de bacheliers.

Par Didier Cozin.

Jamais depuis 1870 (défaite de Sedan) ou 1940 notre pays ne s’était trouvé devant de tels défis économiques, sociaux et éducatifs à relever : reconstruire un pays dont toutes les infrastructures sont intactes à la différence des guerres classiques, restaurer une éducation ravagée par l’immobilisme et les idéologies, reformuler un modèle social usé dans un pays surendetté, divisé et désormais en partie disqualifié par la mondialisation et la technologie, la numérisation, la globalisation, l’automation et intelligence artificielle.

La formation du XXIe siècle : entre Mr Bricolage et la Foirfouille

En matière de formation depuis le début des années 2000 (La Stratégie de Lisbonne) l’État, les partenaires sociaux et le législateur bricolent des lois, des règlementations, des dispositifs qui ne sont jamais à la hauteur des enjeux de l’économie de la connaissance.

Incapables de restaurer une éducation aujourd’hui largement défaillante nous nous berçons d’illusion de reprise sans travail de fond.

« L’éducation un trésor est caché dedans » : c’est le thème d’une célèbre fable de La Fontaine (Le laboureur et ses enfants) et l’intitulé d’un livre blanc de la commission européenne paru en 1997 (L’éducation un trésor est caché dedans). Malheureusement ce trésor pourrait ne plus nous servir tant les Français ont oublié les vertus de la prévoyance, de la persévérance et de la préparation.

La formation tout au long de la vie, un rendez-vous manqué depuis 20 ans

Si jadis, aux XIX et XXe siècle, le progrès technique et technologique désormais, mettait des années voire parfois des décennies à atteindre les territoires, toutes les couches de la société, tous les continents, aujourd’hui il n’en est plus rien. La globalisation est partout, et souvent pour le meilleur : le savoir, la connaissance, le travail collaboratif mais aussi parfois pour le pire : la désinformation, les épidémies ou le terrorisme.

La planète Terre est devenue un village (Cf Marshal Mac Luhan) où le savoir, les technologies, les pratiques sociales ou professionnelles se diffusent et sont adoptés à la vitesse des électrons.

Le temps qui nous était autrefois collectivement et individuellement laissé pour nous adapter,  changer nos lois, nous conformer, ce temps nous échappe désormais, il s’accélère en mettant les mauvais élèves en difficulté, en position même de ne plus ni rattraper la tête de classe principalement asiatique ni même le peloton européen des pays développés.

Face à l’incurie éducative de l’État des initiatives sont lancées par le secteur privé. Le CDI apprenant d’Adecco en est une mais elle permettra, au mieux, de traiter 1 % de nos lacunes éducatives et professionnelles.

Devant l’incapacité de l’Éducation nationale à relever les défis du monde du travail malgré ses 800 lycées professionnels, ses 48 000 enseignants, un coût annuel de 12 400 euros par lycée pour un taux d’insertion de 15 % dans certaines filières tertiaires, les entreprises privées sont désormais encouragées à créer leurs Centres de Formation des Apprentis ou des écoles professionnelles.

Adecco se propose donc de former, en 2021, environ 15 000 professionnels en « CDI apprenant ».

Former à certains métiers dévalorisés ou délaissés (aide-soignant, conducteur poids-lourds, conseiller/chargé de clientèle banque et assurance, électricien BTP, maçon, mécanicien poids lourds, plombier chauffagiste, technicien, tuyauteur/soudeur…) est une nécessité ; dans de nombreux secteurs la relève n’a ni été formée ni même prévue. En Ile-de-France la moyenne d’âge des médecins généralistes comme des maraîchers est de 60 ans !

Mais cela restera largement en deçà des besoins professionnels. La génération courageuse des baby boomers prend sa retraite et partout les professionnels vont manquer.

La revalorisation du travail manuel, une antienne inaudible en France

La revalorisation du travail manuel dans notre société n’est pas pour demain tant l’endogamie du corps enseignant est forte, tant la propension à conserver les élèves dans les rêts de l’Éducation nationale, même si l’insertion durable y devient rarissime, empêche cette institution centenaire de changer, de faire amende honorable : de la maternelle à l’université, en passant par les lycées professionnels, l’Éducation nationale tient à conserver ses obligés et sa position monopolistique.

Au lieu de concentrer les efforts sur les apprentissages de base au primaire, de se fixer comme objectifs le simple et indispensable lire, écrire, compter, ce que l’école de Jules ferry parvenait à réaliser avec 10 fois moins de moyens et en moins de 10 années d’enseignement, l’école se disperse et prétend tout faire.

Ne faisant confiance à personne, ni aux familles ni aux entreprises, l’Éducation nationale veut s’occuper de tout. En plus des enseignements de base, elle mène de front des combats qui la dépassent : l’éducation morale, l’éducation économique, et sociale pour faire plaisir à la gauche, l’éducation sexuelle, l’éducation physique, un jour prochain pourquoi pas l’éducation religieuse ou militaire.

Aujourd’hui en France en matière d’éducation deux mondes coexistent sans guère se rencontrer

L’univers public de la formation et de l’éducation, avec en tête de gondole l’Éducation nationale et une kyrielle d’institutions, d’associations, de missions satellites subventionnées et chargées de colmater les brèches d’une institution dépassée.

À force de tout faire, l’école publique s’est dispersée, a oublié ses missions premières en abandonnant chaque année des centaines de milliers de jeunes (bien plus que les 100 000 décrocheurs officiels) sur le bord de la route.

Ces jeunes forment désormais un bloc de près de deux millions de personnes, baptisées NEET : sans emploi, sans éducation et sans guère d’avenir professionnel.

En août 2020 une nouvelle loi a installé un droit obligatoire à la formation pour tous les jeunes NEET (sans emploi, ni formation, ni éducation) entre 16 et 18 ans.

Même si l’institution scolaire, fatiguée et largement démoralisée, ne s’est pas vue confier la formation de ces jeunes en perdition, la solution des missions locales ne pourra résoudre à elle seule le problème de ces millions de jeunes égarés par l’école, sans réseau ni réelles compétences professionnelles.

Le leurre des études supérieures pour tous a vécu

Dans la lignée de mai 68 (« à bas la sélection ») notre pays a cru bon produire des « travailleurs intellectuels » en décalage avec les besoins de l’économie, des programmes « savants » sans usage occupant nos 80 % et bientôt 90 % de bacheliers.

Se former à la communication, à l’ethnologie, la sociologie, la science économique ou aux ressources humaines sans prendre conscience que notre économie manque de plombiers, de médecins généralistes, d’infirmiers, d’aides-soignants, de coiffeurs, de maraîchers, de bouchers ou d’infirmiers c’est la promesse de générations frustrées, de candidats au départ de France, d’une immigration massive pour combler nos lacunes de compétences.

La crise Covid-19 est en train de chavirer nos systèmes sociaux, éducatifs et professionnels. Sans un rééquilibrage et une réaffectation rapide des moyens, des dispositifs et des personnes, la relance ne sera pas au rendez-vous de 2021. Il ne faut pas seulement s’inspirer de la fable du laboureur et ses enfants mais aussi intégrer que nous ne pouvons plus mettre tous nos œufs dans le même panier.

 

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