Le gaz enflammera l’Europe avant le climat

Conferencia de Prensa - Presidente de Turquía Recep Tayyip Erdoğan By: G20 Argentina - CC BY 2.0

Le gaz, grand gagnant de la transition énergétique fondée sur la base des énergies renouvelables pourrait bien enflammer l’Europe avant les effets du réchauffement climatique…

Par Michel Gay et Jean-Pierre Riou.

Le recours accru au gaz, énergie « de transition » nécessaire pour combler la production fatale des énergies renouvelables intermittentes, menacera d’autant plus la paix en Europe que ses propres réserves s’épuisent et que son approvisionnement depuis la Russie et l’Orient se fragilise.

L’escalade en Méditerranée orientale

Les découvertes d’importants gisements d’hydrocarbures en méditerranée orientale en 2009 et 2010 tendent les relations déjà exécrables entre les pays riverains de cette région.

Les perspectives de manne pétrolière ont exacerbé les tensions tribales en Lybie et, en janvier 2019, le Forum de la Méditerranée a exclu la Turquie de l’exploitation de cette ressource. Mais cette dernière a néanmoins entrepris des forages illégaux, provoquant la colère de l’Europe.

En novembre 2019, en réaction à ce passage en force, le Conseil européen a adopté des mesures sanctionnant ces activités illégales tandis qu’un accord turco-libyen partageait l’exploitation maritime entre les deux protagonistes et évinçait la Grèce et Chypre de leurs droits.

Le recours aux armes

En décembre 2019, le président Turc Erdogan a annoncé l’engagement de militaires turcs dans la guerre civile libyenne.

Aussitôt, Washington a répondu en levant l’embargo sur les ventes d’armes américaines à Chypre (île partagée avec les Turcs). La Turquie s’est alors déclarée prête à répondre militairement à cette décision.

Ce conflit doit être évalué à la lumière du conflit syrien et de l’acheminement du gaz par gazoduc du plus gros gisement au monde « South Pars » entre l’Iran et le Qatar (une partie du gaz extrait par le Qatar est situé sous l’Iran).

Le Qatar souhaitait construire un gazoduc « sunnite » destiné à approvisionner l’Europe par voie terrestre en le reliant au projet de gazoduc Southstream passant par la Turquie afin d’éviter la surveillance des méthaniers par l’Iran au passage du détroit d’Ormuz.

En 2012, le Qatar aurait signé un protocole avec l’opposition syrienne, garantissant le passage du gazoduc en Syrie après le départ de Bachar el-Hassad. Ce dernier avait choisi au contraire le gazoduc « chiite » de l’Iran, passant par l’Irak, et destiné à acheminer le gaz jusqu’au port syrien de Tartous? seul port militaire des Russes en Méditerranée… d’où les méthaniers auraient pu s’approvisionner.

L’option du Qatar a la faveur des Occidentaux, États-Unis et France en tête, car elle représente une alternative à la dépendance du gaz russe pour l’Europe mais, évidemment, pas celle de la Russie, ni de la Turquie, ni de l’Iran…

Le soutien armé de la Russie à la Syrie a permis de maintenir au pouvoir Bachar el-Hassad, malgré les trois milliards de dollars qataris destinés à armer les rebelles syriens, ainsi que les frappes françaises et américaines contre des bases syriennes, en évitant soigneusement de taper sur les Russes…

Alain Juillet (ex directeur des services secrets français) avait déjà souligné en mars 2016 l’importance de cette « guerre gazière » en Syrie lors de son audition devant le Sénat, même si elle n’est probablement pas la seule cause d’un conflit beaucoup plus complexe impliquant la Russie et la Turquie.

Quand la Russie se tourne vers l’Asie

La croissance économique de la Chine rebat les cartes des équilibres géopolitiques. Après l’éviction de TOTAL par les Américains de ce fabuleux gisement South Pars, c’est la Chine qui a tiré les marrons du feu en remplaçant TOTAL.

En se rapprochant de la Chine, la Russie « renforcera sa capacité à servir de passerelle entre l’Asie et l’Europe et fournira à Moscou un levier d’influence supplémentaire », selon l’Institut Montaigne.

Et leurs liens se resserreront encore, quelle que soit l’évolution des rapports sino-américains ou russo-américains.

L’inauguration du gazoduc « Power of Siberia » en décembre 2019 a constitué une étape supplémentaire de ce rapprochement.

L’impuissance de l’Occident

La bascule de la Russie vers l’Asie la protège des conséquences des sanctions actuelles et futures de l’Europe. Et le formidable débouché chinois pour son gaz lui confère un puissant levier de chantage diplomatique pour négocier l’approvisionnement de l’Europe en gaz.

Malgré ses efforts, l’Occident n’a pas réussi à évincer le président syrien, ni son homologue turc, car les deux ont pu compter sur un appui sans faille de Moscou.

Et le gazoduc « Turkish Stream » ou « TurkStream » a été inauguré le 8 janvier 2020 par les présidents de la Russie (Poutine) et de la Turquie (Erdogan). Il renforcera encore leurs liens tandis que le gazoduc allemand « Nord Stream 2 » accroitra un peu plus la dépendance de l’Europe vis-à-vis de la Russie pour son approvisionnement énergétique… si les Américains le permettent !

Vers une crise en Europe ?

L’escalade des tensions en Méditerranée orientale pour la maîtrise des gisements de gaz peut aboutir à une grave crise en Europe.

Les enjeux de son approvisionnement en gaz dans un contexte d’augmentation de sa consommation sont au moins aussi importants pour son économie que ceux des premiers chocs pétroliers en 1970.

À cette époque, ce choc pétrolier avait incité la France à se doter rapidement d’un parc nucléaire de 58 réacteurs en à peine 20 ans pour améliorer son indépendance énergétique. Ce qu’elle a parfaitement réussi : 75 % de son électricité est d’origine fissile, et non fossile.

De plus, son taux d’indépendance énergétique dépasse les 50 % (54,7 % en 2019) alors que la France n’extrait plus ni gaz, ni pétrole, ni charbon ; ou si peu.

Pendant ce temps, les contes de fées qui reposent sur des systèmes de productions autonomes d’énergies renouvelables issues du vent et du soleil s’obstinent à ne pas fonctionner.

Il est dangereux pour la paix en Europe que l’opinion publique se laisse séduire par les sirènes d’une politique énergétique mal conseillée par l’Agence de la transition énergétique (ADEME) incitant à réduire notre parc nucléaire au bénéfice d’une production renouvelable intermittente, dont la dépendance au gaz est un problème connu.

Le gaz, grand gagnant de cette folle transition énergétique fondée sur la base véreuse des énergies renouvelables intermittentes du vent et du soleil, pourrait bien enflammer l’Europe avant les effets du réchauffement climatique…

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