Coronavirus : une gestion française idéale pour les complotistes

TH2 Paranoïd Nation by Jeanne Menjoulet(CC BY-ND 2.0) — Jeanne Menjoulet, CC-BY

Face au complotisme, il nous faut plus de transparence et plus de démocratie.

Par Jonathan Frickert.

Il y a quelque chose qui sent le soufre dans la période que nous traversons. On a souvent annoncé un possible reconfinement. On se refusait à y croire. Pourtant, la gageure est bien là, explicitement affirmé par Jean Castex lui-même ce jeudi sur France 2, concomitant à un appel de deux prix Nobel à un reconfinement avant Noël.

Un reconfinement qui semble déjà là lorsqu’on voit les mesures prises ces dernières semaines voire ces derniers jours dans de nombreuses villes de France et notamment sur la Côte d’Azur, classée en « rouge renforcé ». Lavant plus rouge que rouge, l’exécutif alimente surtout la défiance et les thèses complotistes, sans pour autant réussir à endiguer l’épidémie.

Un appel à désobéir

La Côte d’Azur est désormais loin de sa période faste du siècle dernier, où Aldous Huxley pouvait croiser Pablo Picasso et où Elton John et Brigitte Bardot avaient leurs habitudes. Symbole d’un girondisme sanitaire, entre le Marseillais Raoult et le Niçois Estrosi, le Sud-Est est désormais concerné par de nouvelles restrictions.

Ils étaient ainsi plusieurs dizaines ce jeudi matin à protester à Nice. Des patrons de bars, restaurateurs, hôteliers et même grossistes, déjà durement touchés par la crise sanitaire et encore une fois frappés par des mesures de restrictions, leurs établissements devant fermer à 22 heures tapantes à compter de ce lundi afin de se conformer aux directives ministérielles.

Car Olivier Veran n’a plus à cœur de faire de la figuration. Il souhaite être actif, et comme tout bon ministre qui se respecte, son activité se mesure au nombre de nouvelles restrictions qu’il impose.

Sauf que cette fois, le ministre de la Santé fera face à une opposition bien plus farouche que trois boiteux refusant de porter un masque. Fred Ghintran, vice-président de l’Union des métiers et des industries de l’hôtellerie des Alpes-Maritimes, appelle directement à la désobéissance totale, épouvanté par ce qui se passe à 200 kilomètres à l’ouest, où ses collègues marseillais ont été obligés de fermer purement et simplement leurs établissements à partir de samedi.

Une gronde de plus en plus importante alors que les propositions de bon sens du maire de Nice Christian Estrosi visant à substituer les mesures de fermeture par un protocole sanitaire de substitution peinent à convaincre le préfet.

Bataille de chiffres

Au cœur du conflit, une incidence du virus ainsi qu’une proportion de personnes admises en réanimation qui ont amené la métropole d’Aix-Marseille à être déclarée zone d’alerte maximale, provoquant les foudres du monde politique et économique local, las de voir appliquées des mesures de plus en plus restrictives sans consultation préalable des principaux intéressés.

Si la consultation peut sembler accessoire lorsqu’on parle de sécurité sanitaire, c’est bien l’opacité des chiffres qui pose le plus question. Le premier adjoint de la cité phocéenne Benoît Payan estime ainsi que les chiffres publiés par l’État montrent une amélioration constante du taux d’incidence du virus depuis une semaine.

Si la Côte d’Azur est durement frappée, les habitants de la capitale ne sont pas en reste, la préfecture de police de Paris ayant  dévoilé ce vendredi des mesures similaires.

Opacité et contradictions favorisent la suspicion des complotistes

Ces suspicions sur la transparence de l’information sanitaire font suite à une succession de mesures de plus en plus incompréhensibles prises par l’exécutif.

Souvenons-nous du sort des masques, jugés inutiles par Olivier Veran le 28 février dernier et pourtant désormais obligatoires dans une grande partie des lieux publics et parfois privés. Un revirement sans doute dû à une amélioration soudaine des stocks, laissant penser que l’État français masquait en réalité une impréparation criante alors que le risque sanitaire est évoqué en hauts lieux depuis plusieurs années.

Une inconséquence qui rappelle l’évidence d’un confinement destiné à pallier  l’impréparation de l’exécutif en cas de menace sanitaire et les appels contradictoires lancés par le gouvernement.

Opacité et contradictions auxquelles s’ajoutent un appel aux Français destiné à réparer les pots cassés après un ralentissement économique et l’arrêt total de la vie sociale, amenant Bercy, dès le mois de mai, à appeler salariés et entreprises à faire des efforts afin de rattraper les deux mois d’activité perdue, sans parler évidement du plan de relance en contradiction totale avec les mesures prises par les préfets.

Pas étonnant donc de voir que 58 % des Français, selon un sondage OpinionWay du Cevipof paru mi-avril, n’avaient aucune confiance dans la gestion de la crise sanitaire par l’exécutif.

Difficile de ne pas faire le parallèle avec les révélations récentes sur l’obstruction et de négligences dénoncées par le magistrat Charles Prats dans un autre domaine, celui de la fraude sociale. Dans les deux cas, l’opacité semble avoir été érigée en politique publique, n’arrangeant pas une défiance grandissante depuis plusieurs années entre les Français et leurs élus.

Une question de confiance

Déjà théorisée par Alain Peyrefitte en 1995 lorsqu’il évoquait cet impératif de la croissance économique puis reprise vingt ans plus tard par Nicolas Sarkozy dans son discours fondateur du parti Les Républicains, la confiance est fondamentale en économie, mais également dans le domaine politique, dont les institutions sont de plus en plus défiées, à la manière des médias, dont la crédibilité a été sévèrement écornée par l’émergence d’une information en continu où ti(t)rer plus vite que son nombre est devenu plus important que de vérifier l’information traitée.

Si le problème semble concerner toute la civilisation occidentale, la France est un cas à part, comme l’évoquait une étude du CEVIPOF parue il y a tout juste un an, notant deux facteurs : « un niveau très faible de confiance [des Français] en l’autre », qu’il soit un voisin, un collègue ou même un parent, associé à la succession des scandales, mensonges et promesses non tenues.

À la même époque, dans le cadre de l’affaire Lubrizol, Thierry Madiès, professeur d’économie politique à l’université de Fribourg, constatait le lien entre confiance et décentralisation, expliquant un peu plus la spécificité française sur la question.

Ce manque de confiance dont fait l’objet notre classe politique depuis plusieurs années est le terreau parfait pour la montée des discours complotistes.

La dissimulation, terreau pour les complotistes

Le complotisme est devenu un sujet médiatique et scientifique d’ampleur ces dernières années, propulsé en 2016 par l’élection surprise de Donald Trump. S’il continue de se développer, son origine est connue : la croyance en la dissimulation de la vérité.

Entre Wikileaks, Panama Papers et plus récemment les FinCEN Files, nombreuses sont les affaires ayant donné du grain à moudre aux théories du complot. Internet a certes autant démocratisé la connaissance que l’idiotie, mais a eu un véritable effet de loupe sur les différents scandales, renforçant l’idée que tout est pipé.

Niant l’influence du hasard et de l’erreur, les complotistes se servent de révélations et de complots avérés pour tirer la source de leur raisonnement : tout est truqué et manipulé.

Comme de nombreuses idéologies, le complotisme répond au besoin de simplicité et de contrôle dans un monde dont la complexité et l’imprévisibilité sont source d’angoisse. Le monde réel n’est pas divisé entre les méchants et les gentils, ce qui est particulièrement contre-intuitif pour énormément de personnes.

Le sociologue Gerald Bronner, disciple de Raymond Boudon et dont le roman Comment je suis devenu un super-héros est en passe d’être adapté au cinéma, note l’importance de la conviction dans l’augmentation des thèses complotistes.

De la même manière qu’on sera plus enclin à exprimer un mécontentement qu’une satisfaction, les thèses complotistes offrent des certitudes bien plus séduisantes à partager que le scepticisme et la prudence au cœur de la démarche scientifique fondée sur l’exigence de réfutabilité dégagée par le philosophe des sciences Karl Popper. Révéler est plus motivant que de douter.

Une réponse inadaptée

La solution politique à cette recrudescence du complotisme et des fake news reste conforme aux autres solutions apportées et notamment en matière sanitaire, comme en témoignait la loi Avia, heureusement censurée pour l’essentiel par les Sages : la contrainte, vue comme l’alpha et l’oméga de l’action publique, à la manière de ce qui se passe actuellement dans la gestion du Covid.

Les Français désobéissent à des élus en qui ils n’ont plus confiance. Ces derniers imposent de nouvelles contraintes en réponse, et ainsi de suite. Le serpent se mord perpétuellement la queue.

Des contraintes contrastant avec l’évolution de l’insécurité dans ce pays.

Une société de plus en plus violente

« La révolution est l’opium du peuple » disait Simone Weil. Elle est assurément l’opium du peuple français, souvent pointé du doigt pour ses tendances à l’insurrection. Historiquement, et à l’inverse des Anglo-saxons et des pays du nord de l’Europe, nous n’avons jamais de grande tradition de dialogue.

De la Fronde à Mai 1968 en passant par 1789 et le 6 février 1934, la grande histoire est à l’image de la petite et en particulier des manifestations que connaît ce pays plusieurs fois par an, semblant dépasser à chaque fois un nouveau seuil dans la violence.

Une hausse de la violence qui rejoint la question de l’ensauvagement qui a été au cœur de l’été.

Outre la très médiatisée hausse des violences à l’encontre des femmes, que ce soit à Nîmes, Douai ou Mulhouse, les chiffres révélés ces dernières semaines par l’agence de conseil en sécurité Lead Advisor publiés par le service statistique du ministère de l’Intérieur donnent une idée du travail titanesque que les autorités ont devant eux.

Si les atteintes aux biens ont diminué, le rapport note +175 % des tentatives d’homicide entre 2009 et 2019, +249 % de coups et blessures depuis 1996 et +136 % des violences sexuelles, des chiffres qui montent respectivement à +9, +8 et +12 sur la seule année 2019, alors qu’un Français sur 5 déclare se sentir en insécurité.

L’État français serait-il fort avec les faibles et faible avec les forts ? L’accusation n’est pas dénuée d’intérêt tant le Français du quotidien fait face à une augmentation du flicage de sa vie de tous les jours alors que la fraude et les incivilités semblent cachées sous le tapis.

Responsabilité, transparence et démocratie face aux théories complotistes

Plutôt que de garantir la sécurité des personnes et des biens en redonnant à nos professionnels de police et de justice les moyens financiers, matériels et même légaux d’agir, on préfère augmenter la pression normative sur les forces vives de ce pays, ce qui renforce le décalage et la défiance entre populations et élus. Il s’agit d’un nouvel exemple de notre déficit démocratique nécessitant responsabilité, transparence et démocratie.

Face à la défiance, il nous faut plus de responsabilité. Une question de pur bon sens que le Garde des Sceaux, de plus en plus en froid avec la magistrature, aura au moins eu le mérite de poser.

Face au complotisme, il nous faut plus de transparence afin de s’attaquer au cœur même de la pensée complotiste fondée sur la dissimulation et le mensonge. Si tout est sur la table dès le départ, il n’y a plus rien à révéler et surtout plus matière à dénoncer un mensonge ou un complot.

Cela suppose d’en finir avec le mensonge ou l’omission institutionnalisée dont les derniers mois ont été des révélateurs criants.

Face au populisme, il nous faut plus de démocratie. Une évidence complexe à mettre en place du fait de notre propension aux conflits et de notre obsession de l’égalité, déjà dénoncée par Tocqueville comme une forme de paresse dangereuse.

Pourtant, l’émergence d’une démocratie complète sur le modèle helvète soutenue par un solide état de droit est la clef du problème.

En effet, plus le cadre est solide et plus il est possible d’introduire des mécanismes de plus en plus démocratiques afin que, quelle que soit l’humeur du peuple, il puisse exprimer librement ses passions sans risquer de porter atteinte aux droits fondamentaux.

Ces trois idées sont pourtant totalement contre-intuitives pour énormément de nos dirigeants. Laisser s’exprimer la haine, exposer et responsabiliser la prise de décision relèverait du masochisme. Il s’agit pourtant d’une condition nécessaire à l’assainissement de notre démocratie.

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